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JOHN M. KELLY LIBDADY

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from the Library Collection of Holy Redeemer Collège, Windsor

University of St. Michael's Collège, Toronto

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University of Toronto

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LE R. P. J EAN

DU SACRÉ - CŒUR

HOLY REDEEMER LIBRARY, ^

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Nimes. Imp. Lafare Frères, square de la Couronne, i.

PORTRAIT DU R. P. JEAN DU SACRÉ-CŒUR

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TRANSFÊÏIRED

LA VIE DU SERVITEUR DE DIEU

LOUIS MAULBON D'ARBAUMONT

EN RELIGION LE

R. P. JEAN

DU SACRÉ-CŒUR

Directeur des Victimes du Sacré-Cœur de Jésus

Ad majus pietatis incrementum.

r

MARSEILLE

ŒUVRE DE LA JEUNESSE OUVRIÈRE 88. Boulevard de la Madeleine. 88

1

PROTESTATION DE L'AUTEUR

Pour obéir à la Constitution du Pape Urbain VIII , nous déclarons qu'en employant les mots de Vénérable, de Bienheureux , de Saint, nous n'avons pas entendu pré- venir le jugement de l'Eglise, mais seulement nous servir d'expressions communément employées dans le langage ordinaire. Pareillement, en racontant des faits extraordi- naires, nous n'avons pas voulu les donner comme des miracles dont l'Eglise seule est le juge, mais comme des faits appuyés seulement sur une foi humaine et sur le simple témoignage des hommes.

S. C. J.

A LA MÉMOIRE

DE

Sa Grandeur Mgr Dom ANSELME NOUVEL

Bénédictin de la stricte observance du Mont Cassin

ÉVÊQUE DE QUIMPER ET DE LÉON

Ce petit ouvrage était sous presse quand nous avons appris la mort subite de M&r Nouvel, décédé le Ier Juin 1887. C'était le meilleur ami du P. Jean, et certainement un des plus saints évêques de France. Ses lettres nous avaient puissamment en- couragé à poursuivre cette modeste vie, au milieu des obstacles qui avaient surgi avant son apparition ; aussi avions-nous résolu de la lui dédier. Qu'il daigne en recevoir l'hommage du haut du Ciel, il est allé rejoindre son saint ami.

Il ne nous avait demandé que la suppression de quelques phrases qui blessaient sa modestie. Sa mort nous a permis de les conserver, bien sûr que tous ses amis ratifieront les jugements du P. Jean, qui le connaissait si bien. Ses lettres serviront d'introduc- tion à cette histoire et sa bénédiction fera son succès. Ad majus pietatis incrementum.

Quimper, le 20 juin i885.

Monsieur l'Abbé.

Je ne puis vous exprimer le vif intérêt avec lequel j'ai lu les pages que vous avez écrites sur la vie de mon saint ami. Je n'ai pu en interrompre la lecture que lorsque mes devoirs me forçaient de le faire. Continuez la vie de mon saint ami, elle confond ma lâcheté, mais elle me fera et à beaucoup d'autres, le plus grand bien.

Quimper, le i«r juillet 1886.

L'intérêt dans la vie du bon P. Jean va toujours croissant. Je vous remercie de ces pages si belles, elles me font le plus grand bien et, pour me servir d'un de ses mots dont je me rappelle, nous ne sommes que de pâles peintures

Il y a, cependant, une erreur historique contre laquelle je dois protester. Vous dites : le saint M§r Nouvel. On voit bien que vous ne me connaissez pas. Je suis un fort pauvre homme ; je n'ai eu qu'une vertu : obéir quand on me com- mandait ; et l'obéissance est dure quand il faut cesser d'être moine pour devenir évêque.

Priez pour moi et soyez assuré

(La lettre du ij août 1886, est reproduite dans le texte, P- 23I)

Quimper, le 20 août 1886.

Je vous écris entre deux retraites ecclésiastiques en vous retournant votre manuscrit. Je vous parlerai toujours avec la même franchise, mais ne tiens pas à mon sentiment.

Je ne vous adresse pas le reproche qu'on vous fait d'écrire un livre trop mystique. Vous n'écrivez pas pour les person- nes du monde, mais pour le clergé et les communautés religieuses : c'est un grand exemple que vous donnez.

(La suite de cette lettre se trouve à la page 277 J.

XI

Quant au style, je le trouve très bon quand les incorrec- tions du copiste seront corrigées. Cette vie ne demande pas la littérature qui plaît au monde ; le fond doit l'emporter sur la forme.

Priez pour moi et recevez l'assurance.

Quimper, le 10 septembre 1886.

Les retraites ecclésiastiques m'ont empêché de vous ren- voyer plus tôt votre précieux manuscrit. Je n'ai supprimé que deux lignes, page 315. (Nous les avons rétablies après la mort de Msr Nouvel) .

Quimper, le 16 octobre 1886.

Je n'ai aucune remarque à vous faire sur le chapitre XV" je l'ai trouvé fort intéressant. Il montre le prix qu'on peut tirer des douleurs que le zèle pour la gloire de Dieu a occa- sionnées.

Quimper, le 5 novembre 1886.

Je trouve des choses charmantes et édifiantes dans ce que vous dites des vertus du bon P. Jean. J'aime beaucoup sa lettre sur la propreté dans la pauvreté. Continuez votre travail, il fera du bien surtout dans les communautés reli- gieuses.

Quimper, le 29 décembre 1886.

Tout est édifiant dans la vie de mon saint ami ; mais il y a dans ses mortifications quelque chose d'effrayant, et cette vieillesse si douloureuse en montrant le saint, fait craindre qu'on n'ait pas le courage de demander à Dieu la grâce de l'imiter.

Quimper, le 16 janvier 1887.

Je vous adresse les derniers chapitres de votre manuscrit de la vie du bon P. Jean. Ils m'ont grandement édifié: mais il est effrayant de voir ce que Dieu lui a demandé de souffrances.

XII

Quimper, le 15 mars 1887.

Je regrette que la vie de mon excellent ami ne paraisse pas actuellement. Elle aurait fait du bien, dans les commu- nautés religieuses principalement. Le monde ne connaît plus l'Évangile.

Plouescar, en visite pastorale, 30 avril 1887.

Je suis heureux de la levée des oppositions à l'impression de la vie du bon P. Jean, car je suis persuadé qu'elle fera un grand bien.

Priez pour moi et agréez l'assurance de mes sentiments les plus dévoués en Notre-Seigneur.

f Dom Anselme, Évacue de Quimper et de Léon.

Nous pourrions donner d'autres lettres aussi explicites de plusieurs de Nosseigneurs les Evêques, mais comme ils sont encore vivants, nous ne nous croyons pas autorisés à le faire.

ÉVÊCHÉ Marseille, le 3 septembre ij

DE

MARSEILLE

Mon bien cher Chanoine,

Le P. Jean est mort peu d'années après mon arrivée dans le diocèse. Néanmoins je l'ai assez vu pour comprendre la profonde estime et l'affectueux respect qu'il s'était attirés, surtout dans le clergé et les communautés religieuses de Marseille.

Il était excellemment au milieu de nous, par la sainteté de sa vie et par la sagesse de sa -direction, la bonne odeur de Jésus-Christ. Mais que de vertus, et de vertus héroïques il a tenues soigneusement cachées aux yeux des hommes ! Il convenait après sa mort de briser ce vase d'humilité et d'en répandre les parfums pour la consolation de ses filles devenues orphelines, et aussi pour l'édification des âmes qui sont vouées par état à la vie de perfection. C'est en effet pour elles, seion la remarque de Msr Nouvel, évêque de Quimper, le saint ami du P. Jean, que cette vie doit être écrite, et non pour les personnes du monde qui compren- nent si peu la sublime et austère doctrine de l'Evangile.

Mais nous, prêtres ou religieux, qui sommes obligés de conformer notre vie aux maximes de Jésus-Christ, en ce qu'elles ont de plus parfait, nous trouverons de nobles exemples à suivre dans cette vie toute surnaturelle et qui s'est particulièrement inspirée et pénétrée d'un grand esprit de prière et de pénitence.

Vous avez eu l'heureuse pensée d'emprunter à l'office

XVIII

de la messe de S. Joseph de Calasanct la devise que vous placez en tête de l'ouvrage et qui sert très-bien de conclu- sion à tous les chapitres du livre : Ad majus pietatis incre- mentum ! (i)

Tel sera bien, en effet, j'en suis assuré d'avance, le fruit que retireront vos lecteurs. J'en bénis Dieu de toute mon âme.

Veuillez agréer, mon cher Chanoine, la nouvelle expres- sion de mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

f LOUIS, évèque de Marseille.

(i) Pour le plus grand accroissement de la piété.

ÉVÊCHÈ A Valence, en cours de prédications,

de le 3 septembre 1887.

MONTPELLIER.

Monsieur le Chanoine et trës-honoré Supérieur ,

Je vous remercie de m'avoir envoyé la Vie du R. P. Jean d'Arbaumonû, que vous venez de faire imprimer, de l'aveu de Msr l'Evêque de Marseille. Cette vie, dont l'ensemble est marquée de traits si extraordinaires, semble tout d'abord un défi jeté à la prudence humaine, et à ce que S. Paul appelait « la sagesse du siècle. » On se sent reporté, par cette lecture, vers les âges l'austérité de l'Evangile, loin de rebuter les âmes, les attirait. Et ce solitaire, cet anachorète, on pourrait presque dire : ce stylite, isolé au milieu de notre siècle, dont il n'avait connu les entraîne- ments et les erreurs que pour les réprouver et les flétrir, apparaît, dans les pages que vous Jui avez consacrées, tel que devaient être ces moines de la Thébaïde, détachés de tout et d'eux-mêmes principalement , morts à toutes les passions, supérieurs à tous les événements., et, mieux encore que le philosophe Diogène, plus puissants en réalité que les princes ou les grands de la terre, parce que les grands et les princes ne peuvent donner que des honneurs ou de la for- tune, et que ces hommes célestes avaient méprisé la gloire comme la richesse. Si doux, si affable, si tendre même que fût le P. Jean, on tremblait presque en l'abordant, parce que son pâle visage, ses rides précoces, les longs anneaux de sa barbe grisonnante, son habit de bure grossière semblaient vous dire : Voilà jusqu'où il faudrait pousser l'héroïsme de

XX

la pénitence, voilà par quelles armes il faudrait combattre l'égoïsme et la sensualité des temps actuels.

Mais cette impression d'involontaire terreur cessait aus- sitôt que le P. Jean prenait la parole et regardait au fond du cœur qu'on lui ouvrait. Quelle sagesse alors, quelle discré- tion, quelle mesure, quelle rigoureuse et exacte orthodoxie! Ce pénitent , si rude à lui-même , prenait, vis-à-vis des autres, des précautions infinies pour éviter tout excès et prévenir toute exagération.

En parcourant votre intéressant volume , Monsieur et honoré Supérieur, j'ai suivi par la pensée, depuis la première année de mon séminaire , en 1849, jusqu'à ces derniers temps, la pieuse existence du P. Jean, comme je l'avais vue, pendant cette longue période de temps, se dérouler sous mes yeux. J'ai assisté à la retraite qu'il fit auprès de M.Galais, de Saint-Sulpice, avant de quitter Dijon; et depuis, ses missions, ses prédications, ses travaux ont été souvent l'objet de nos entretiens. Il a daigné me servir de guide et de conseil dans les périodes les plus graves de ma vie, et je seraisbien ingrat si j'oubliais jamais sa suave et condescen- dante paternité. Quel noble cœur battait dans sa poitrine ! Comme il aimait avec intelligence l'Église , le Pape , la France? Avec quelle ardente curiosité, lui, si mortifié, il accueillait les récits qu'on lui faisait sur Rome ou sur Paris et comme son fin et gracieux sourire, son limpide regard montraient la pénétration naturelle d'un esprit que nulle passion étroite ou mesquine ne venait émousser.

Il aimait d'instinct tous ceux qui aimaient ou servaient l'Église et la Patrie. Chez lui, pas de jalousie, pas d'envie, pas&de gène pour célébrer le mérite ou les actions d'autrui. Enfin, car il faut me borner sur un sujet ma reconnais- sance me commanderait presque d'être intarissable, j'ai toujours admiré le zèle du P. Jean pour la science sacrée. Sa bibliothèque, absolument ecclésiastique, n'était pas très- considérable. Il en avait banni tout apparat et tout luxe

XXI

inutile. Mais ses livres étaient vraiment des amis, et des amis familiers. Non content de les avoir ou même de les feuilleter, il les lisait, il les commentait, il en tirait la moelle et le suc. C'était bien « l'abeille industrieuse et laborieuse », dont parle la liturgie sainte, dans l'office de sainte Cécile.

Je ne m'étonne donc pas , Monsieur le Chanoine, que vous vous soyez promis à vous-même de prendre sur vos loisirs si rares le temps de rédiger, d'après vos souvenirs et sur de fidèles mémoires, la vie du R. P. Jean.

Vous aurez par adouci l'inconsolable douleur des sain- tes Religieuses, fondées et formées par notre cher et admi- rable ami. Vous aurez appris au monde insouciant que la Croix trouve encore des amants passionnés pour elle; et vous nous aurez fourni à tous le sujet d'une excellente et sérieuse méditation. Ce n'est pas tout de louer ou d'admirer les saints ; il faut faire plus encore et les imiter !

Agréez, Monsieur le Chanoine et honoré Supérieur, mes dévoués et respectueux hommages en Notre-Seigneur.

f Fr. Marie-Anatole DE CABRIÈRES,

Evêque de Montpellier.

ERRATA

Page XVI, 1887, lisez : 1886. » 214, ligne 24, décidée, lisez: décédée. » 373» l'gne 32, 1886, lisez : 1866. > 441, ligne 30, LVlll, lisez : LXVIII.

PRÉFACE

L'Église a toujours eu des saints, elle en aura jusqu'à la consommation des siècles . Les uns ont eu un rôle éclatant dans le monde ; les autres ; plus nom- breux, ont vécu dans l'obscurité du cloître ou dans le sanctuaire inconnu de la vie privée : mais les uns et les autres n'ont pu, cacher le parfum de leurs ver- tus se répandant au loin, malgré leur profonde humi- lité, caractère fondamental de toute vraie sainteté. C'est une pensée bien consolante au milieu des tris- tesses des temps présents de penser qu'autour de ?ious , dans le sein de la vraie Eglise et seule- ment, il y a toujours des âmes d'élite, s' interposant entre nos crimes et la juste colère de Dieu, pour arrêter scm bras vengeur, ajourner ses j ustices, les rendre moins sévères et tout au moins les abréger, lorsque Dieu les juge indispensables pour le bien général de ses élus. Le monde ne connaît pas cette réversibilité des mérites, sa valeur sur le Cœur sacré de Notre-Seigneur ; son influence n 'en est pas moins incontestable, et, lorsque la sagesse humaine

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(i) I Cor., \, 23.

XV

documents avec lesquels nous avons pu reconstituer cette belle existence. Ses meilleurs amis nous ont communiqué sa correspondance pieusement conser- vée : plusieurs, hélas! et des plus illustres, l'ont précédé dans l'éternité, nous n'avons pu retrouver beaucoup de ces lettres, ce sera sans doute une lacune regrettable ; mais cette correspondance perdue n 'en- lèvera rien à ce que nous savons de ses grandes qua- lités.

Nous le dirons tout simplement et dès le début : nous n'écrivons pas pour ce monde que Notre-Sei- gneur a maudit , jusqu'à refuser de prier pour lui (i), quand il priait pour ses bourreaux. Que comprendrait-il à ces merveilleuses opérations de la grâce ? Ne les trouverait-il pas absurdes ou tout au moins inintelligibles ? L'homme charnel, dit S . Paul, ne comprend pas les choses de Dieu (2), et S. Jac- ques ajoute avec une étonnante énergie : « Ce sont des brutes qui blasphèment ce qu'ils ignorent (s)- » Nous écrivons seulement pour les âmes pieuses, pour ces prêtres nombreux que le P. Jean èvangèlisa, pour ces innombrables vierges du bon Dieu si longtemps avides de sa parole et de sa direction ; nous écrivons surtout pour ses filles, les préférées de son amour, qui se sont faites, par lui et avec lui, les victimes propitiatoires du Sacré-Cœur de Jésus, victimes de nom, mais bien plus victimes de fait. Puissent ces pages retracer la figure de leur bienheureux

(1) Joan., xvii, 9.

(2) I Cor., 11, 14,

(3) Jud., 10.

XVI

instituteur et les maintenir à jamais dans la fer- veur de leur vocation première.

0 mon bienheureux Père, du haut dît ciel, rece- vez cet hommage de la profonde reconnaissance du plus petit de vos enfants. Oubliez son peu de corres- pondance à vos soins si dévoués pendant trente ans, protégez-le, lui et ses œuvres faites sous votre ins- piration et votre direction , aujourd'hui que votre puissance doit être si grande auprès de ce divin Cœur que vous avez tant aimé.

Le 27 décembre 1887, en la fête de S. Jean.

S. C J. LA VIE DU SERVITEUR DE DIEU

LE

Révérend Père Jean

DU SACRÉ CŒUR

CHAPITRE PREMIER

Depuis la naissance du R. P. Jean, jusqiù'à sa conversion, i8ij-i8j^.

I. Sa naissance. II. Son enfance. III. Sa première communion. IV. Sa jeunesse. V. Lecole polytechnique et les ponts-et-chaus- sées. VI. Commencement de retour à Dieu. VIL Nouvelle vocation. VIII. Conversion définitive.

^<A famille Maulbon d'Arbaumont est

hf?v?une ancienne Maison de la Bourgogne. ' ';Sans remonter dans sa généalogie, nous dirons seulement que l'aïeul du P. Jean , Louis-Charles Maulbon d'Arbaumont , était tréso- rier de France avant la révolution de 1789. Il mourut en 1825, à l'âge de 72 ans. Il avait épousé Marie- Marguerite-Joséphine Lardillon, qui mourut en 1854, âgée de 91 ans.

De ce mariage naquit entre autres enfants, Jean- Nicolas-Marguerite Maulbon d'Arbaumont, époux de Françoise-Emilie Osmont, père et mère de celui dont nous écrivons la vie.

Louïs-Marie fut l'unique fruit de ce mariage, bien que son père n'eût alors que 24 ans et sa mère 16 ans et demi seulement. Il vint au monde le mercredi 10 octobre 18 13, à 7 heures du matin, à Dijon, place Saint-Jean, sur la paroisse cathédrale de Saint-Bénigne, il fut baptisé dès le lende- main, par M. Surget, vicaire à la Cathédrale. Son parrain fut son aïeul paternel Louis-Charles, et sa marraine son aïeule maternelle Marie-Marguerite Blanc, épouse de Pierre Osmont. On lui donna les noms de son parrain et de sa marraine selon l'usage jadis presque général.

Sa naissance fut une grande joie pour toute sa famille. Sa tante Elisabeth Lardillon qui avait épousé un de ses petits parents, écrivait peu de jours après : « Ta lettre, mon cher ami, me fait un « vrai plaisir, en m'apprenant l'heureux accouche- « ment de ta chère femme, qui t'a rendu père d'un « beau garçon qui doit être joli, ayant une maman « blanche et fraîche comme la rose... » La tante Lardillon avait bien deviné, Louis était en effet le plus bel enfant qu'on pût voir, et déjà on devinait ce que l'âge lui apporterait peu à peu de beauté mâle, achevant d'en faire un des hommes les plus sympathiques et les plus distingués , sans que les années , les austérités et les infirmités puissent jamais altérer la perfection de ses traits. Pour le moment, il avait la finesse d'une petite fille, et quand, dépouillé de ses langes, on commença à l'habiller, sa mère lui fit porter jusqu'à sept ans des vêtements de fille avec des pendeloques et des tire- bouchons sur sa jolie petite tête, selon la mode du temps. Nous avons un petit dessin à la plume, fait par le P. Jean lui-même, qui le représente dans ce

costume auquel il s'était tant affectionné, qu'il fit une grosse scène, lorsqu'à 7 ans il fallut le revêtir des habits de garçon. Plus tard, il rappelait ce fait bien naturel, s'en servant pour s'en humilier pro- fondément, se reconnaissant indigne de la supério- rité que lui donnait son sexe sur les femmes si saintes qu'il dirigeait.

Sa mère l'aimait avec passion, mais elle ne lui laissait passer aucun de ses petits défauts d'enfant. Louis avait l'habitude de se ramasser dans son lit. Craignant pour la santé de son cher enfant, car malgré ses instances il refusait absolument de s'é- tendre, elle consulte son médecin. Madame , répond celui-ci en souriant, je vais vous donner un remède qui coûtera à votre cœur maternel, mais il sera radical. S'il refuse encore de s'étendre, frap- pez-le quelque peu. Le conseil fut suivi et malgré l'énergie de sa petite volonté, Louis fut immédia- tement guéri de son entêtement et ne désobéit plus à sa bonne mère.

II. Cependant, arrivé à sa septième année, ses parents se préoccupaient de son éducation. Par un concours de fâcheuses circonstances elle fut mé- diocrement chrétienne. Mme d'Arbaumont était une digne femme, très assidue à ses devoirs religieux mais son mari , parfaitement honorable selon le monde , appartenait à cette génération , fille du XVIIIe siècle, qui n'avait pas conservé l'esprit d'im- piété de Voltaire, mais une profonde indifférence pour les choses religieuses. En gentilhomme bien élevé, M. d'Arbaumont respectait les convenances ; il n'y avait jamais sur ses lèvres une parole contre la religion ; seulement il n'en usait pas. Que de

s

gens de cette sorte nous avons connus sous la Res- tauration et pendant le règne de Louis-Philippe, ayant horreur de l'impiété brutale de la voyoucratie, capables de lutter pour la défense de leur foi, mais incapables d'observer les pratiques religieuses. C'é- tait l'esprit dominant dans la bonne société de la Bourgogne, avons-nous souvent entendu dire au P. Jean lui-même. Un fort reste de jansénisme, chez plusieurs, beaucoup de respect humain chez le plus grand nombre, avaient fait une rareté de l'usage des Sacrements. Il fallut les dernières années de l'épiscopat du saint Msr Rivet et le concours des Communautés religieuses qu'il appela, pour rame- ner peu à peu les hautes classes de Dijon à la pra- tique des devoirs qu'impose l'Église à ses enfants. Pour M. d'Arbaumont, naturellement froid, et par suite des embarras financiers qui ne firent que s'ac- croître jusqu'à sa mort, il y avait un fond d'aigreur de ses préoccupations incessantes qui l'éloignè- rent jusqu'au dernier moment de cette foi qu'il respectait, qu'il regrettait même de ne pas sentir, sans jamais avoir le courage d'en accepter le joug. D'ailleurs trouver alors des maîtres parfaitement chrétiens sous l'empire tyrannique de l'Université ? Toutes ces tristes circonstances influèrent fâcheuse- ment sur l'éducation d'un enfant dont l'âme se serait facilement ouverte, avec sa riche nature, à toutes les bonnes impressions. Cependant cette indiffé- rence en matière de religion ne nuisit pas à ses mœurs ; son enfance fut pure et longtemps encore sa grande honnêteté naturelle l'éloignadu mal, il nous l'a dit souvent lui-même.

M. et Mme Quérin, place Charbonnière, à Dijon, lui apprirent l'écriture et les éléments du latin, selon

l'usage de l'époque, longtemps conservé, d'apprendre le latin dès le commencement des études. Son intel- ligence était aussi vive que son cœur était sensible; aussi ses progrès furent-ils étonnants, à en juger par les lettres qu'il écrivait, dès l'âge de 8 ans, à ses pa- rents. Nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer quelques-unes ; elles annoncent celui qui maniera plus tard d'une manière si remarquable le style épis- tolaire. La première de ces lettres se ressent peut-être un peu trop des corrections du maître ; les suivantes, par la puérilité des détails, montrent bien qu'elles sont l'ouvrage personnel d'un petit enfant de 8 ans.

S décembre 1821.

Mon cher Papa,

Tu ne doutes pas que je t'aime de tout mon cœur. J'ai toujours fait mon possible pour te contenter et te marquer mon affection. Je vois arriver avec plaisir le jour de ta fête parce qu'elle est pour moi une occasion de t'ouvrir mon cœur. Tu voudras bien accepter un petit bouquet et les souhaits que je te fais de bonne fête.

Mon cher Papa, je t'embrasse de tout mon cœur.

26 décembre 1821.

Ma chère Maman,

Je compte t' écrire le jour de l'an pour te soiter la bonne année et pour te montrer l'amitié que j'ai pour toi. Aujour- d'hui je t'écris ce que je fais depuis que tu es partie. Lundi je suis allé voir avec mes tantes Maulbon le diaphanorama qui m'a bien amusé. Je vais souvent avec mes tantes, on y joue toujours au loto. Annette (sa bonne) t'embrasse bien, elle ne veut pas me donner à manger quand j'ai faim. Quoi- que cela je ne suis point encore bien fâché avec elle.

_ 6 -

Pendant les années scolaires 1822 et 1823, il avait alors neuf ans, il entra comme externe en sixième au collège royal de Dijon. Aux vacances de Pâques, il écrivait à son Père.

avril ib2;

Nous sommes arrivés mercredi à Auxonne en bonne santé (chezson grand père maternel) j'espère que tu te por- tes bien aussi. Nous avons trouvé à Auxonne ma bonne ma- man qui nous attendait avec la voiture. A Lacour cam- pagne de M. Osmont j'ai été bien aise de retrouver bon papa en bonne santé. Je travaille tous les jours jusqu'à midi. Je m'amuse bien avec mon arc et mes flèches. Hier nous sommes tous allés à Auxonne, jusqu'à mon bon papa. Nous avons été à la messe et nous avons dîné chez M. de Montcourt. M. Roy a dîné avec nous et m'a chargé de te faire bien des compliments. Ma bonne maman m'a acheté un livre : Les soirées du père de famille, ou conversations familières d'un père avec ses enfants. Ce sont de jolies his- toires qui m'amuseront bien. Adieu, mon cher papa, je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que mes tantes et cae- tera, cela veut dire toute ma famille. Je te prie de dire à Annette de m'envoyer mon couteau, je l'ai laissé sur ma fenêtre. Ton respectueux fils.

On le voit, jusqu'à son départ pour Paris, beau- coup plus tard en 1832 Louis fut élevé au milieu des siens, la meilleure des éducations pour un enfant. Il prit cet amour profond pour sa famille que les plus pénibles et les plus héroïques sépara- tions ne purent jamais détruire dans son cœur.

Après deux ans, Louis passa du collège de Dijon à celui d' Auxonne il demeura plusieurs années, joignant à ses études littéraires les éléments des mathématiques. Ses petites lettres d'enfant font fa- cilement juger de la précocité de son intelligence ; aussi fut-il tout le temps à la tête de sa classe

et toujours il obtint le prix d'excellence. La douceur et l'affabilité de son caractère ne permettaient pas à ses condisciples de le jalouser. Du reste, de- meurant à Auxonne chez M. Osmont, son grand père, il n'avait avec eux que les rapports de classe, réunissant ainsi les avantages de l'éducation publi- que avec son émulation, aux avantages de la vie de famille qui conserva intacte la pureté de ses mœurs.

III. Il eut le bonheur de faire sa première com- munion le dimanche de la Passion, 20 mars 1825, il n'avait pas encore onze ans et demi. Monsieur l'abbé Gouvernet était son catéchiste et son confes- seur. Sa confession fut sincère et sérieuse, mais, igno- rant le mal, il ne comprit pas plusieurs questions que lui fit avec prudence son confesseur, et il reçut l'absolution avec la pensée que celui-ci n'avait peut- être pas cru à sa sincérité, ce qui lui fut un grand chagrin. Il approcha cependant de la Table-Sainte avec respect et gravité, mais, voyons-nous dans ses notes, sans amour sensible pour celui qu'il devait un jour tant aimer. Cependant la veille, au mo- ment de l'absolution, il éprouva une vive douleur de ne pas aimer le bon Dieu, ce qui prouve que déjà il l'aimait bien, et, levant ses petits bras vers le ciel il s'écria, plus de cœur que de bouche. « O bon Jésus, donnez-moi la grâce de vous aimer. » Il eut encore une autre chagrin dans ce beau jour. Ne voulant pas salir ses beaux habits neufs, il mit son mouchoir sous ses genoux. Il paraît que c'était dé- fendu dans cette paroisse, et Monsieur le Curé s'en étant aperçu le gronda fort et le lui fit enlever. Louis en éprouva une grande peine, craignant d'à-

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voir offensé Dieu et, peut-être, ce reproche intem- pestif l'empêcha-t-il d'éprouver cette dévotion sen- sible si bien ressentie la veille au moment de l'absolution. Cependant Dieu lui avait réservé dans ce beau moment la plus grande de toutes les grâces, car pour la première fois la pensée lui vint de se faire prêtre. Que de grands pas 1 éloigneront de cette vocation qui devait renaître au moment mar- qué par la divine Providence ! La même année, à peu près au mois de septembre, il reçut le sacre- ment de Confirmation des mains de Msr Martin de Boisville, évêque de Dijon.

Très assidu à ses devoirs classiques, Louis mani- festait en outre un goût très prononcé pour le dessin et pour les collections d'insectes et de plantes. Avec l'âge l'amour des collections ne dura pas, mais il excella peu à peu dans le dessin ; nous verrons au temps de sa grande ferveur quel inconcevable usage il fit de ce talent sur son propre corps. Pour le mo- ment il ne pense qu'aux insectes : « Mon cher Papa, « écrit-il six mois avant sa première communion, « c'est pour te dire que j'ai oublié ma chenille que « je t'écris. Ce n'est pas la peine de me l'envoyer, « j'ai peur qu'elle ne meure en route, ainsi tu la « nourriras. Nous sommes arrivés heureusement à « Auxonne, ainsi que mes papillons, dont aucun « n'a été abîmé. Tu feras aussi attention aux chry- « salides. » Il faisait volontiers le sacrifice de quel- ques sous de sa petite bourse pour acheter de ses amis une mouche luisante fort rare dans son pays et qui manquait à sa collection. Nous retrouvons cons- tamment dans ses lettres de cette époque, sa cons- tante préoccupation pour ses chenilles, ses chrysali- des, ses papillons qui ne sont pas arrivés à terme,

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ses plantes qui se sont pourries dans son herbier. C'est une grande grâce que Dieu lui faisait, sans qu'il s'en doutât , car il faut quelque chose qui occupe l'imagination des enfants; le surnaturel étant ordinairement hors de leur portée, ces inno- centes préoccupations les éloignent des habitudes coupables de l'adolescence et les conservent purs. Cela ne le détournait pas de ses études. « Je suis plein « de Virgile, deCicéron, deQuinte-Curce, j'ai la tête ««< cassée de latin, de français et de grec et je ne sais « plus de quel côté me tourner. Si tu as de beaux <v papillons, je les emporterai quand j'irai à Dijon. « Pour moi je n'en puis plus prendre , je n'en ai « plus le temps ; mais pendant les vacances, je <s m'en dédommagerai bien. » Parfois, pour mettre son père au courant de ses progrès, il lui écri- vait en latin autant que peut le faire un élève de cinquième, sans négliger son cher dessin. « Je con- <s tinue mon cher dessin qui m'amuse beaucoup « écrivait-il en mars 1826 je continue à faire «.< des têtes et je commence les fleurs. ^> Il avait alors 12 ans et demi, les dangers allaient commen- cer pour lui.

IV. Auxonne avait une garnison d'artillerie. Louis eut des relations avec plusieurs officiers de cette arme, entr'autres avec le capitaine Caffart, qui lui donna, avec le goût des mathémathiques et des études sérieuses, l'idée de se présenter à l'École polytechnique. Il avait eu pour camarade à cette école l'oncle de Louis, M. Denys Maulbon d'Arbau- mont, mort à Dijon en 1870, ingénieur en chef des ponts-et-chaussées, en retraite. Ces relations, quoi- que honnêtes, n'étaient pas faites pour lui donner

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l'amour des choses de Dieu. Il aimait tendrement ses maîtres, honorait leur savoir et leur honnêteté pure- ment humaine, mais tous étaient philosophes sans se permettre cependant jamais un seul mot qui put blesser sa délicatesse et sa candeur, ce qui cachait ou semblait excuser leur indifférence religieuse. Il retourna à Dijon auprès de son père pour sa rhéto- rique et sa philosophie et ne trouva pas mieux pour la vie de son âme. Bientôt il commença à négliger ses devoirs religieux et finit par les abandonner tout à fait; l'exemple de son père ne pouvait le soutenir beaucoup. Dieu permit cet égarement passager, qu'il devait expier si cruellement plus tard; il lui dut cette prodigieuse humilité et ces austérités étonnantes qui signaleront toute sa vie.

M. d'Arbaumont père avait en 1 8 14 le titre de pre- mier notaire du Roi ; il fut ensuite avocat et remplit d'autres charges dont le P. Jean ne voulait jamais parler. La révolution de 1830 le trouva juge de paix et le destitua. Obligé de se créer une nouvelle posi- tion, ayant très peu de fortune et n'ayant pas su l'administrer prudemment, il devint régisseur des terres de M. le Comte de Vogué, à Chevigny, près de Beaume, il habita désormais. Cette circons- rance obligea Louis à quitter le collège de Dijon et à prendre des répétitions particulières. A la fin de l'année 1831, il se présenta à l'examen pour l'école polytechnique et fut refusé; il avait alors 18 ans. Mais l'année suivante, il fut reçu avec un bon nu- méro, le trente-septième sur plusieurs centaines. Son cousin Edouard fut reçu avec lui. Sa nomination lui fut annoncée par le général Tholozé, commandant de l'école et il y entra le 14 novembre 1832, à l'âge de 19 ans. Son père et sa mère voulurent le con-

duire eux mêmes à Paris. Placé dans la deuxième division à la salle vingt-neuvième, il eut pour ser- gent M. Chareton, devenu depuis général du génie et député à l'Assemblée nationale de 187 1, sans que la diversité de leur carrière et de leur conviction ait jamais altéré les souvenirs de leur jeunesse; on le verra plus tard.

Ce nouveau milieu ne devait pas ramener notre élève à l'amour de la piété. Nous lui avons entendu raconter bien souvent quel esprit régnait dans cette célèbre école au début du rè^ne néfaste de Louis Philippe. Les idées d'honneur y étaient très dévelop- pées, la camaraderie était parfaite, les idées politi- ques bien mauvaises. On se souvient du rôle que jouèrent les polytechniciens à la révolution de 1830 à la tète des barricades. Fort libertins, avec de nom- breux jours de sortie, du moins on n'y connaissait pas le vice sous la forme hideuse qu'il a dans les lycées ; Louis ne se souvenait pas de l'avoir rencon- tré sous cet aspect, personne ne l'aurait souffert, affirmait-il. C'étaient des 'jeunes gens bien élevés, presque tous de bonnes familles, de grands travail- leurs, désireux d'arriver, mais des enfants de leur siècle, les idées religieuses étaient complètement oubliées ou laissées aux femmes comme l'apanage de leur sexe. Une femme philosophe était alors aussi rare qu'un homme chrétien. Les temps sont bien changés et dans ses vieux jours le P. Jean se réjouis- sait en voyant les hautes classes revenir à la pratique de la religion comme jamais il ne l'avait vu dans sa jeunesse. La foi est aujourd'hui de bon ton ; il est vrai que par un triste retour le peuple encore si bon en 1830 est plus que jamais éloigné de l'Eglise et de ses préceptes. Si Louis ne devint pas plus mauvais pen-

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dant ces deux années nous l'ignorons il ne de- vint certainement pas meilleur ; ses examens étaient sa seule préoccupation, son avenir en dépendait, il se livrait donc à l'étude avec la plus grande ardeur ; mais Dieu s'était réservé cette âme d'élite, il allait la reprendre pour lui, directement, sans intermédiaire, par la seule puissance de sa grâce prévenante.

V. Pendant les vacances de 1833, le général commandant lui annonça qu'il était reçu dans la première division avec le 1 3 sur 1 67 élèves et le plaça dans la treizième salle dont il devint sergent. Il avait atteint tout son développement physique. A 20 ans, sous son brillant uniforme, c'était le plus beau et surtout le plus sympathique jeune homme qu'on put voir. Son front était extrêmement développé, ses cheveux et sa barbe naissante blonds, les yeux très doux et pétillants d'esprit, le nez un peu grand, mais très bien fait ; la bouche indiquait une bonté naturelle. Très haut de taille, c'était un parfait cava- lier. On pouvait lui appliquer le mot de S. Thomas : mens sana in ccrpore sano, une âme bien faite dans un corps bien fait. Ses études s'achevèrent avec un grand succès, car au mois d'octobre 1834, il fut admis dans les services publics avec le 10 sur 150 élèves. On sait que chaque année les ministres mettent un certain nombre de places dans leurs différents minis- tères, à la disposition des élèves de l'école polytech- nique. D'Arbaumont choisit les ponts-et-chaussées, le service le plus recherché par les premiers numéros, avec les mines et les eaux et forêts. Vingt et un de ses camarades de promotion se présentèrent dans la même administration ; il fut reçu le huitième et nommé le 3 novembre ingénieur de troisième classe.

- 13 Edouard d'Arbaumont, son cousin, entra dans l'ar- tillerie.

Si l'esprit de l'école l'avait entretenu dans l'indif- férence religieuse, de fâcheuses connaissances qu'il fit à Paris faillirent altérer à jamais sa foi. C'étaient des familles respectables selon le monde, mais im- bues des erreurs alors tant à la mode, le La Menai- sisme et même, qui le croirait, le Saint-Simonisme. M. de La Mennais déjà bien déchu était encore dans toute sa gloire humaine, entraînant à sa suite une pléiade de jeunes gens tous pleins de talents, de vie, d'entrain, de dévouement, et dont les tristes erreurs ne peuvent faire oublier les services. Leurs erreurs ont disparu aujourd'hui; M. de La Mennais est mort dans son apostasie sans laisser d'autre trace après lui, mais il est resté cet éclatant retour vers la chaire de Pierre, le centre de l'unité, la grande force qui nous maintient debout au milieu des malheurs des temps présents et qui fut en grande partie son ouvrage au début de son éclatante carrière.

L'imagination du jeune d'Arbaumont, mal prépa- rée par son éducation, ne pouvait résister à cet entraînement en dehors de la ligne droite de la vérité. Il est plus difficile de comprendre comment son esprit, naturellement si positif, se laissa séduire par la doctrine utopiste de Saint-Simon. Elle se pré- senta à lui dans des ouvrages qu'on lui prêtait, en- tourée d'une auréole de mysticisme qui le séduisit. Les mots de Dieu, de christianisme, de Jésus, de pureté revenaient sans cesse sur les lèvres des Saint- Simoniens et à toutes les pages de leurs écrits, mêlés à des erreurs qu'il était incapable de démêler. Il dévorait ces livres dans ses moments de loisir, il y trouvait une douceur inexprimable j Dieu s'en servait

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pour le ramener à lui par cette voie détournée. Son esprit, enclin jusque et par circonstances aux étu- des positives, s'ouvrait au surnaturel. Que de belles intelligences ont été ramenées dans le temple de la vérité par M. de La Mennais qui n'a pas voulu y rester lui-même! Le P. Jean le disait beaucoup plus tard à un prêtre dans un moment d'épanchement : « Vous avez eu le bonheur de sucer la foi avec le « lait, vous avez reçu une éducation qui n'a cessé « de la développer, vous êtes entré dans la vie armé « de pied en cap. Qu'il m'a fallu de temps, d'études « et surtout de grâces de Dieu pour en arriver à « ce point et pour me débarrasser tout à fait de ces « restes d'erreurs et de préjugés qui survivent long- ce temps, même après une sincère conversion. »

Louis demeura-t-il aussi pur pendant son séjour à Paris ? Il est très permis de le croire d'après une confidence intime qu'il fit lui-même à une sainte âme. Sa mère qui veillait sur lui avec tant de solli- citude n'avait pu abandonner indéfiniment son mari, elle était retournée à Dijon. Dès l'âge de 15 ans, l'âge le plus difficile, il s'était lié avec de jeunes libertins très hostiles à la religion, particu- lièrement avec un ami qui l'eût perdu sans res- source, si Jésus et Marie, qu'il aimait tant, n'eussent veillé sur cette âme qui leur était si chère, et devait devenir un vase d'élection pour le salut de tant d'autres âmes. C'est alors, ainsi que nous l'avons dit, qu'il abandonna peu à peu les pratiques religieuses jusqu'à ne plus fréquenter du tout les sacrements. Il devint, lui aussi, hostile à la religion, il criti- quait les ministres du bon Dieu, lui qui devait deve- nir bientôt l'un d'entr'eux. Il fut si loin hélas! qu'un jour, trouvant chez une de ses tantes fort

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pieuse, la vie de Ste Catherine de Sienne, il la jeta à terre avec mépris. Les théâtres de Paris, avec leurs acteurs célèbres, avaient pour lui le plus grand attrait, et s'il n'alla pas au bal, c'est, disait-il plus tard en déplorant cette période de sa vie, qu'il n'a- vait aucune aptitude pour la danse et y était fort maladroit. L'école polytechnique, avec ses nombreu- ses sorties et ses permissions de nuit, lui laissait toute facilité pour se livrer aux plaisirs du monde sa bonne tournure, son esprit si sémillant le fai- saient rechercher de tous.

VI. Dieu ne l'abandonna pas dans ses égare- ments : « Les anges pleurent sur moi, » se disait-il dans ses moments de folles joies. Ses anciennes idées d'entrer dans le sacerdoce revenaient souvent à son esprit, il les étouffait au milieu du monde et de ses plaisirs. Le respect humain, la crainte de déplaire à ses amis le faisaient résister à la grâce et il ne se rendait point. Mais, comme S. Paul, il lui devenait tous les jours plus dur de regimber contre l'aiguillon qui le piquait sans cesse (i). Le 24 mars 1835, sa tante, Mme Lebon, lui racontait dans une lettre la grâce insigne dont elle venait d'être l'objet. Le 2 février précédent, au jour de la Purification de la très sainte Vierge, elle avait été guérie miraculeusement d'une grave maladie, par l'intercession de cette bonne mère. Le fait était incontestable, il avait eu le plus grand retentisse- ment , les médecins l'attestaient et les incrédules eux-mêmes, n'essayant pas de le nier, l'attribuaient àla force de son imagination. D'Arbaumont en fut

(1) Act., ix, 5. xxvi, 14.

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vivement impressionné, et son ancien âmoUr pour la sainte Vierge lui revint au cœur. Cependant il ne songeait pas encore à se confesser. Vers la même époque, à la vue de certaines misères honteuses de plusieurs de ses amis, son âme, naturellement hon- nête, en éprouva un grand dégoût et pour eux et pour leur société. Il résolut plus fermement que jamais de rompre les liens qui l'enlaçaient et de redevenir sincèrement chrétien, mais sans encore abréger le long chemin que demandait sa conver- sion, en s'approchant des sacrements. Il prit une autre voie beaucoup plus détournée, et pour rompre avec ses amis qui l'aimaient tant, à cause de ses heureuses qualités, il résolut de se marier. Dieu qui voulait cette âme pour lui seul ne permit pas que ce projet réussit. Il s'en consola d'ailleurs facilement, et voulut revenir à Dieu désormais sans réserve mais ne franchissant pas encore le pas si facile et pour lui si redoutable, la confession.

Pourtant les vertus fondamentales du christia- nisme s'infiltraient peu à peu dans son cœur. Déjà il se sentait porté à l'humilité, à l'amour de la vie cachée. Il avait obtenu deux très bonnes places à l'école des ponts-et-chaussées, d'abord septième, puis troisième. Il se hâte de l'écrire à sa mère, mais il ajoute : « Ne dis rien de ce rang aux personnes qui « viennent à la maison ; gardons-nous de nous « enfler dans la prospérité, il faut prévoir les revers. « Tu vas dire que je suis un original, mais tant pis, « j'espère que tu ne m'en conserveras aucune ran- « cune. Dans deux mois, ma bonne Mère, j'espère, « Dieu aidant, abandonner un peu les boues de « Paris et respirer auprès de toi un air plus tran- « quille. »

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Les Conférences du P. Lacordaire , la Vie de Ste Elisabeth, ce chef-d'œuvre de M. de Montalem- bert et d'autres livres, le charmaient et commen- çaient à lui faire goûter les saints attraits de l'abjec- tion, de la pénitence et de la sainte pauvreté. Il se sentit davantage attiré vers les églises, il s'y arrêtait et y priait longuement; il achetait des scapulaires, des chapelets, des médailles, et les suspendait à son cou, sous ses habits. Il ne lui manquait plus qu'un ami pour le pousser sans efforts jusqu'au pas déci- sif ; mais cet ami il ne l'avait pas, Dieu voulant agir tout seul et lentement pour ne pas forcer sa volonté. Un vénérable évêque, qui a vécu dans la plus grande intimité avec le P. Jean, croit au contraire que les bonnes pensées du jeune d'Arbaumont étaient en- tretenues par un de ses meilleurs amis, M. Jouin- Lambert, élève comme lui l'école polytechnique, comme lui dans les ponts-et-chaussées , enfin plus tard comme lui élève de Saint-Sulpice. Déjà à l'école il était remarquable par sa grande piété, sa bonté, son humilité. Plus tard, il fonda à Rouen un Collège qui porte son nom et mourut avant le P. Jean, laissant un grand renom de sainteté. Nous n'avons pas retrouvé ce détail dans nos notes, mais celui qui nous l'affirme l'a entendu de la bouche du P. Jean dans un de ces moments d'épanchement l'amitié attirait ces confidences.

Un jour que Louis était sorti de Paris, sans but arrêté, il monte dans le premier omnibus venu qui le dépose à Saint-Cloud. En face il aperçoit une montagne avec des ruines et un cimetière, c'était le Mont-Valérien, dont les célèbres stations avaient été détruites par les émeutiers de 1830. Cette vue de Jésus outragé par ses créatures lui perça le cœur.

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Il séjourna longtemps au milieu de ces ruines et revint à Paris plus résolu que jamais à se donner à Dieu.

L'assiduité dans ses études empêchait peut-être son esprit naturellement méditatif , d'exécuter plus vite ses bonnes résolutions ; ses examens, d'où dé- pendait sa carrière, absorbaient la majeure partie de son temps; la grâce continuait à opérer, mais par intermittence. Le 2 mai 1835 il fut classé le troi- sième sur 121 élèves et nommé élève ingénieur de deuxième classe. Cinq jours plus tard il fut envoyé dans l'Isère pour diriger les travaux de la route de Lautaret qui conduit à la grande Chartreuse, et pour le service général du département, sous les ordres de M. Crozet, ingénieur en chef . Il en profita pour embrasser ses parents, passa quatre jours à Grenoble pour recevoir les ordres de ses chefs, et quatre mois au bourg d'Orsans, sous les ordres de M. Goux, ingénieur ordinaire et résidant à Vienne. En 1836, il fit sa seconde année à l'école des ponts- et-chaussées. Ce milieu n'était guère favorable pour développer les nouvelles convictions à peine en germe dans son cœur. Afin d'être plus libre, le soir à la sortie, il faisait une lieue dans les rues de Paris pour aller à Saint-Méry, assister tous les vendredis de carême au chemin de la Croix et les autres jours à une instruction. Là, ne se sentant pas gêné, mêlé aux pauvres femmes de cette pauvre paroisse, il allait à la file, à son tour, adorer la Croix et baiser la représentation des cinq plaies de Notre-Seigneur sur le Crucifix. Dans les premiers temps le cœur lui battait fortement, mais il éprouvait une consolation singulière et revenait tout joyeux à sa pension.

Cependant Louis ne s'était pas encore confessé,

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et peut-être depuis le temps de sa première commu- nion. On ne saurait croire quelle peine, même maté- rielle, éprouvent les hommes à s'approcher du saint tribunal, et avec quelle facilité une main amie les y pousse quand ils ont le bonheur de la rencontrer. Un jour, pressé par la grâce, il se décide à faire le pas décisif; mais trouver un prêtre? Il sort, plein de bonnes résolutions, à une heure assez avancée de la matinée, mais en vain entre-t-il dans la plupart des églises du Faubourg Saint-Germain, il ne ren- contre aucun prêtre ; tous à ce moment étaient chez eux. Ce contre-temps l'embarrasse fort, ses résolu- tions pouvaient fléchir, il se décide à demander à la première fille de charité qu'il rencontrera de lui indiquer comment on peut trouver un confesseur. Justement il avait remarqué qu'à l'endroit la rue du Bac débouche dans la rue de Sèvres, il s'était souvent croisé avec des Sœurs de Saint-Vincent-de- Paul. Hélas! pas une sœur ne passe, il était midi et il ignorait que c'était l'heure du dîner dans toutes les communautés : pas une cornette blanche ne se montre à ses yeux. Il se décide donc dans la soirée à recommencer son voyage d'églises en églises, et justement à Saint-Germain-des-Prés il voit un prêtre confessant une femme. M. d'Arbaumont ne sachant pas les usages, attend qu'elle ait fini ; il la remplace aussitôt, au lieu de se mettre dans le côté vacant et le prêtre ignorant sa présence ouvre son confes- sionnal et s'en va à la sacristie. Le pauvre jeune homme désappointé le suit et lui demande un mo- ment d'entretien. Il lui expose qu'il va quitter Paris et qu'il voudrait bien se confesser auparavant , ne l'ayant pas fait depuis longtemps. Le prêtre trouve que cette confession serait bien précipitée, qu'il

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n'aurait pas le temps de se préparer à la grâce de l'absolution et l'ajourne à son retour de la Drôme. « Hélas! disait le P. Jean à son ami, Msr de Conny, « je crois qu'il aurait pu démêler au milieu de mon « trouble , combien mon âme était sincèrement « disposée. Toujours est-il que par le fait de ma « méprise je dus partir avec le fardeau de mes « péchés, et mon retour aux habitudes chrétiennes « se trouva ainsi retardé de plusieurs mois. Grande « leçon pour nous, prêtres, disait-il à un autre de « ses meilleurs amis, depuis évêque de Quimper. »

Le 14 mai 1836, il fut envoyé dans la Drôme pour être employé à la route royale 93 et au service tem- poraire de Die, sous les ordres de M. Epailles, ingé- nieur en chef. En passant à Lyon, il visita avec beaucoup de dévotion le vénéré sanctuaire de Four- vières. M. de Montricher qui s'est immortalisé par son Canal de la Durance à Marseille , était ingé- nieur ordinaire de Die, il avait obtenu un congé pour les travaux préparatoires du Canal et d'Arbau- mont le remplaçait. « M. de Montricher, était un « homme remarquable à tous égards, est-il dit dans « son journal, mais malheureusement protestant et « plus tard fanatisé par sa femme et par un catholique « apostat. » Les deux ingénieurs demeuraient dans la même maison. M. de Montricher mit une complai- sance extrême à renseigner son jeune successeur pendant plusieurs semaines sur tous les détails du service. Ses belles manières lui gagnèrent tous les cœurs , chacun lui faisait le meilleur accueil sans pouvoir adoucir cette plaie toujours saignante de ses incertitudes.

Une lettre qu'il écrivait à sa mère, le 29 juin 1836, nous fait connaître l'état de son cœur : « Je ne sais

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« ce qui me tourmente et pourquoi tout m'est à « charge. La vie positive m'est d'un poids insuppor- te table. Je travaille par conscience , mais cette « atmosphère de chiffres, de travaux matériels, de <s comptes et de discussions, me pèse et m'étouffe, « les courses continuelles me fatiguent , mais que « serait cela si le cœur était content ! ->> Entrant plus avant dans la voie des confidences avec sa bonne mère , il finit par lui dévoiler toute sa pensée : « Enfin , ma chère maman , toutes ces idées qui « m'agitent depuis trois ans m'ont donné une idée « fixe: j'ai une envie irrésistible d'être prêtre. » Il lui demande ensuite pardon pour les chagrins qu'il lui donne, lui recommande le plus grand secret, n'ayant pas eu le courage de s'ouvrir de vive voix à son passage àChevigny et poursuit : « C'est un rêve « que je fais et que des difficultés m'empêcheront « peut-être d'accomplir. Oh ! fais-le avec moi ce « rêve, je t'en prie, fais-le et pense que si je le réa- « lisais, rien ne se mettrait jamais dans mon cœur « à côté de toi. Songe aussi combien il me serait « facile d'être près de Chevigny, ou à Chevigny « même, car si je n'ai guère d'ambition dans les « ponts-et-chaussées , à plus forte raison je n'en « aurais pas alors. Tu m'aimes assez pour croire « que je ne suis pas fou et que je n'ai pas le cerveau « dérangé. Papa pensera-t-il de même si je lui parle « jamais de tout cela? Pour ce qui est de ce côté, « c'est en y songeant que ma tête s'égare, aussi je « chasse aujourd'hui cette idée, elle m'est trop cha- « grinante, car j'aime aussi beaucoup mon père. » Pauvre jeune homme, il n'avait pas encore 24 ans, un brillant avenir l'attendait, il était doué de tous les dons de la nature, de la naissance, de l'intelli-

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gence, et déjà désabusé de tout il pouvait s'écrier comme S. Augustin: « Vous nous avez faits pour « vous, Seigneur, et notre cœur sera sans repos, « jusqu'à ce qu'il se repose en vous. » Achevant de s'épancher avec sa mère, il continue ainsi sa longue lettre : « J'avais rêvé une vie de travail, silencieuse « et retirée, j'avais pensé à me rapprocher de toi, « à fuir le monde et j'ai justement le contraire de « tout cela ; ma vie est agitée, il me faut abandonner « mes études chéries pour un travail que je remplis v< seulement par un zèle de conscience et qui me « coûte bien cher. » Le vrai motif de ce dégoût étrange pour sa position, c'est que depuis trois ans l'idée de Dieu ne cessait de lui être présente, de le suivre partout. Cette idée était devenue une pensée fixe, elle s'était transformée en un désir irrésistible de faire quelque chose pour le bien du prochain, en une immense tristesse à la vue des misères se trouvent la plupart des hommes. Son grand cœur ne pouvait se satisfaire dans la vie positive de ce monde, il avait goûté le bonheur de la famille, les charmes de l'étude, les espérances d'un brillant avenir, peut- être même un peu trop les joies du monde ; il avait connu l'indifférence en matière de religion, avait frisé l'incrédulité, était revenu en arrière en traver- sant les erreurs de son époque ; tout cela le laissait vide, il lui fallait plus : « Cet amour des hommes, le « bourdonnement du monde le gêne, l'étouffé, il « m'en détourne et cependant je voudrais prier pour « ceux que j'aime, et pour moi qui en ai grand « besoin. C'est une lutte qui me ronge et me fatigue « plus que les courses que je fais sous le soleil du « midi ; c'est un regret qui me suit partout de « n'avoir à la bouche que des paroles rudes et sévè-

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« res, quand je ne voudrais vivre que de l'amour « qui nous unit, et de l'amour des hommes en unis- « sant ces deux amours dans l'amour de Dieu. » Ne croirait-on pas lire une page des confessions de S. Augustin, racontant presque de la même manière l'histoire de sa conversion?

Nous prierons nos lecteurs de remarquer une phrase qui leur aura peut-être échappée et qui fait déjà prévoir les épouvantables souffrances physiques de toute sa vie : « Ces courses me fatiguent beau- coup ». En effet, dès cette époque, il souffrait déjà beaucoup d'une oppression de poitrine et, un jour que, travaillant sur le terrain à tracer les lignes d'une route, il respirait plus mal à l'aise, un de ses collègues apercevant le soulèvement de ses habits sur sa poitrine lui dit : Vous avez une hypertrophie. C'était bien cela et cette -terrible infirmité devait avoir pour conséquence pendant toute sa vie les souffrances de l'asthme et à la fin l'altération de sang dont il mourut. Le P. Jean faisait remonter bien plus haut sa cruelle infirmité : « Un jour, dit-il, à « l'âge de 16 ans, on me fit couchera la campagne « dans une chambre remplie de pommes et voisine « du grenier à foin. Leur odeur m'étouffa et, depuis, « plus ou moins, j'ai toujours ressenti l'asthme. » Les austérités purent parfois aggraver son état mala- dif, mais ne le précipitèrent pas, car il mourut à un âge plus avancé que n'ont accoutumé de le faire les personnes atteintes de cette infirmité, même en usant de tous les soins et de toutes les précautions.

Cependant, Dieu continuait à parler à cette âme d'élite, enfermée par les circonstances dans la vie prosaïque de ce monde si borné, haletante de rom- pre ses liens pour s'élever sur les hauteurs de la vie

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parfaite. Seulement , ce grand cœur qui paraissait tout de feu, tout d'ardeur était en effet tout positif ; la raison dominait absolument chez lui l'imagina- tion ; on peut dire, selon l'expression vulgaire, qu'il ne se lâchait jamais despieds sans se tenir des mains. Il prenait son temps. Depuis trois ans, la grâce le poursuivait ; il ne la repoussait pas, mais il la sui- vait sans précipitation. En revanche, quand il avait fait un pas en avant, il ne reculait jamais plus, ce fut l'histoire de toute sa vie. Pour le moment, bien fixé dans son idée de se faire prêtre, sa seule préoccu- pation est de préparer ses parents à ce douloureux sacrifice, bien douloureux, en effet, pour ce père qui, n'ayant pas la foi, contemplait avec désespoir le renversement de toutes ses espérances, la perte des longs sacrifices qu'il avait faits pour donner une brillante éducation à ce fils unique. Et c'est au moment ses espérances devenaient une réalité, au moment un avancement inattendu plaçait désormais son fils dans une brillante carrière, c'est alors que ses lettres car on comprend bien que Mme d'Arbaumont les montrait à son mari. le mettaient en face de la réalité. Louis, cependant, n'osait s'adresser à lui, que lui aurait-il dit ? Aurait-il parlé le langage de la foi ? Son père ne pouvait guère le comprendre ; le langage de la sagesse humaine? mais son projet était insensé ; on n'aban- donne pas une postion toute faite, pleine d'avenir, très honorable, pour recommencer à 24 ans de nouvelles études, une nouvelle carrière, et quelle carrière! aussi humble que possible aux yeux du monde, généralement délaissée par les hautes clas- ses, apanage des petites gens. Qu'on se mette à la place de ce pauvre père n'ayant pas une éducation

- 25 suffisante pour s'élever jusqu'au surnaturel et ne pouvant juger que par les idées de toute sa vie. Aussi Louis, bien sûr que toutes ses lettres sont lues par son Père, n'écrit-il qu'à sa mère ; il peut compter sur son cœur, sur sa piété sincère ; il faut cependant la ménager à cause de sa grande sensi- bilité et à cause du rôle si pénible qu'elle va avoir comme intermédiaire entre le père et le fils. Lais- sons parler celui-ci, nous lirons mieux dans les pen- sées les plus secrètes de son cœur. En janvier 1837, il a 25 ans et trois mois, ses idées se fixent, il sait désormais ce qu'il veut faire, le fera-t-il ?

Ma chère Maman,

Tu t'es tourmentée de me voir en proie aux rêves, à l'incertitude; ne te chagrine pas trop, je t'en prie; peut-être s'habitue-t-on aux regrets, aux châteaux en Espagne sans beaucoup d'espoir. D'ailleurs pour combien de gens le mode d'existence qu'ils ont reçu en partage, n'est-il qu'une gêne, une prison? Combien ont-ils. été obligés d'user les facultés dont le Ciel les avait dotés, à supporter les chaînes du mon- de? Ces facultés finissent par s'user, l'habitude vient, on a perdu tout ce qui vous faisait vous dans ce monde ; on a anéanti en soi tout ce que l'intelligence avait de noble et d'élevé, c'est vrai, mais on s'est adapté à la- place que le monde vous a assignée, on s'est renfermé dans la case que vous a faite la civilisation. Je n'en suis pas toutefois et, vraiment, je n'ose désirer d'y arriver. Les occupations ma- térielles et toujours matérielles qui m'attendent sont, je l'avoue, un horizon qui me semble étouffant. Ce n'est qu'une vanité, peut-être ; mais pourquoi, tout enfant que j'étais, mon cœur a-t-il battu à toute voix d'éloquence et de poésie? Pourquoi cette voix amie qui m'appelle incessamment aux chants des poètes et aux méditations des philosophes n'a-t- elle jamais été étouffée par les études abstraites auxquelles j'ai passé les jours de ma jeunesse ? Pourquoi là, et seu- lement, ai-je toujours trouvé un charme de plus en plus

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attachant ? Pourquoi encore cette voix s'est-elle fait enten- dre à moi plus sonore et plus ravissante, à mesure qu"elle m'a davantage entreteuu de Dieu? Pourquoi? Pourquoi? Pour consacrer ma vie aux affaires, l'user aux chiflres, aux comptes, aux choses matérielles, en l'entendant sans cesse m'appeler et me détourner de mon travail obligé ? Si c'est une épreuve qui m'a été donnée pour éprouver ma force et ma constance, grand Dieu ? je vous en remercie, mais elle est lourde et pénible. Que cette voix soit celle de l'ange, ou qu'elle ne soit qu'un piège de l'ennemi des hommes, c'est elle qui m'a toujours gardée dans mes désirs, et qui m'a inspirée celui dont je t'ai fait part l'été dernier, après une grande hésitation. Je ne voyais que le moyen possible de lui obéir. Dans la vie tranquille et libre que je me serais ainsi faite, j'aurais pu donner pleine satisfaction à mes goûts d'étude, j'allais dire à ma passion. Le chris- tianisme offre tant de belles choses à contempler que les études du prêtre sont les plus belles que l'on puisse faire. La réalisation de cette idée m'aurait rendu au calme, elle m'aurait permis de me rapprocher de toi! Oh! cette idée ne m'a pas encore abandonné.

On le voit , l'ingénieur , l'homme du monde , n'était pas encore parvenu à la perfection ; livré à lui-même, sans guide, ses idées étaient un mélange de naturel et de surnaturel, de vague et de positif; le travail se faisait dans son àme, mais lentement. Pendant ce temps, il suivait sa carrière, elle avan- çait rapidement.

Au commencement de cette année 1837, ^ ^ chargé du service de l'arrondissement de Saint- Flour, au fond de l'Auvergne. Mais il laissa en par- tant une demande de changement pour se rappro- cher de sa famille à Chevigny. On lui laissa le choix entre Embrun, Saint-Flour et la Bretagne , les seuls postes vacants. « Aller en Bretagne, c'est « aller à 200 lieues de Chevigny , écrivait-il. Il

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choisit donc Saint-Flour qui allait devenir sa rési- dence titulaire et définitive. Le traitement était de i ,800 fr. et 800 fr. de frais de bureau et de déplace- ment. Il fut installé le 27 juin 1837, à ^a tète d'un personnel assez nombreux. Sa position fut d'abord très délicate : son chef immédiat, l'Ingénieur du département et le Préfet, de qui venaient les fonds, étant très mal ensemble. Le sous-Préfet était gendre de M. d'Audry de Puyraveau, « grand homme, s'il « en fut, écrit M. d'Arbaumont, et aussi en hostilité «.< avec M. le Préfet. » Notre jeune ingénieur avait un service très pénible, ayant les deux arrondisse- ments de Saint-Flour et de Murât avec trois routes royales et trois routes départementales pour les- quelles, à la suite de ces conflits entre autorités, le Conseil général était peu généreux. Avec sa nou- velle position coïncida son retour définitif à Dieu si longuement ajourné ou, du moins, entrepris bien des fois sans jamais arriver à terme.

Sa place d'ingénieur d'arrondissement le rendait l'égal de la plupart des autorités de Saint-Flour ; sa naissance, son éducation, ses belles manières lui ouvrirent les salons de la meilleure société. La pre- mière chose qu'il fit fut de s'afficher publiquement comme chrétien. Le dimanche, il allait à la grand'- messe et se mettait au milieu de l'église. Enfin, après tant d'années d'interruption, il se décida a faire une confession générale. Mais dès la première semaine son service l'obligea à faire un voyage dans les montagnes de l'Auvergne. Il partit à cheval et s'occupa le long du chemin de la préparation à sa confession, sans savoir encore à qui il s'adresserait. Un orage affreux avec de violents coups de ton- nerre et une grêle formidable l'eut bientôt mouillé

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jusqu'aux os avant qu'il eût trouvé un abri dans une grange. Le second jour, il fut à Roulaire, entre Murât et Massiac, s'occupant toujours de ses affai- res spirituelles. Après avoir fait une opération sur le terrain et dîné dans une misérable auberge, il vou- lut faire une promenade solitaire, qui le conduisit à travers les bois et les rochers au bord d'un torrent, croissaient de magnifiques orties. Pénétré de douleur au souvenir de ses péchés, sans se douter que bien des amis de la croix avaient agi de même, M. d'Arbaumont se déshabille dans ce lieu solitaire il n'était vu que de Dieu, tapisse son corps avec ces plantes, s'en flagelle, ne laisse pas un seul endroit sans souffrance et remonte achevai. « Bon, « se dit-il en lui-même et en riant, te voilà habillé << à la chrétienne. » Au retour, le mouvement du cheval, ou toute autre cause, lui firent presque ou- blier cette petite souffrance très supportable ; mais pendant la nuit, les fines pointes des orties entrées dans sa chair formèrent une suite non interrompue de cloches douloureuses. Après une heure de som- meil, malgré les fatigues de la route, il se réveille avec une violente fièvre qui dura toute la nuit. Mais s'il souffrait, son âme par contre était inondée de bonheur et éclairée des plus vives lumières. Ce fut la première de ces inconcevables austérités que nous raconterons plus tard. Il ne lui restait plus qu'à choisir un bon confesseur ; la bonne Providence s'en chargea.

VIII. Le jour même, à son lever, c'était le 9 juillet 1837, M. le chanoine Fouilloux, secrétaire de l'évêché, lui fit demander un moment d'audience. J'irai moi-même, répondit poliment M. d'Arbau-

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mont. Il s'agissait d'une permission d'ouvrir une porte du couvent des Visitandines sur la grande route ; la permission fut vite accordée. M. Fouilloux était un homme de Dieu, un vrai prêtre. M. d'Ar- beaumont lui demanda de le confesser ; ces deux grandes âmes se comprirent bien vite, le rendez-vous fut pris pour le lendemain dans la chapelle de l'é- vêché. Cette confession se fit au milieu des éclairs, des tonnerres, d'un violent orage ; il semblait que l'enfer se mettait de la partie, lorsque M. d'Arbau- mont faisait un pas vers Dieu. Il en éprouva une consolation et une paix inconnues jusqu'alors, et M. Fouilloux s'apercevant que son pénitent ne semblait déjà plus vivre sur la terre, le contraignit à accepter un parapluie pour se préserver de l'orage et une lanterne pour retrouver son logis. Ils se quit- tèrent après les embrasseménts les plus tendres et les plus expressifs, leurs deux âmes inondées de bonheur. C'était le 10 juillet 1837, en ^a fête de Ste Félicité, l'héroïque mère des sept martyrs qui demanda aux bourreaux comme une grâce de mou- rir la dernière pour soutenir le courage de ses fils et s'assurer qu'ils la précédaient dans la bienheureuse éternité. Dieu sachant tout ce qu'il pouvait attendre du cœur si généreux de M. d'Arbaumont, lui inspira aussitôt le désir de la vie parfaite. 11 éprouva les plus profonds sentiments de mépris pour lui-même, à la vue de ses nombreux péchés, le plus grand désir de les expier par les austérités de la pénitence, la ferme résolution de se donner tout à Notre-Seigneur en foulant tout d'abord aux pieds le vice du respect humain. Il communiait publiquement au milieu des femmes du peuple, récitait son chapelet avec les dévotes au Calvaire qui était près de la ville, Ces,

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actes nous paraissent peu étonnants aujourd'hui il y a un retour si marqué des hautes classes vers les pratiques religieuses ; mais il faut se reporter à l'année 1837, sous le règne de Louis-Philippe. Un jeune homme de 24 ans, un employé de l'Etat, dans une petite ville tout se voit et tout se sait, en pleine efflorescence de voltairianisme, s'affichant ainsi comme chrétien pratiquant et fervent, c'était un vrai héroïsme qui allait attirer de nouvelles grâ- ces de Dieu et les plus signalées. Tous les salons lui étaient ouverts, avons-nous dit, on l'y attirait, on l'y désirait, on le prenait même par ses nou- velles dispositions en lui montrant le bien qu'il pourrait y faire par ses bons exemples ; mais décidé à vivre loin de ce monde qui l'avait jadis tant séduit, il résolut de se renfermer dans la retraite, en partageant son temps entre ses devoirs profession- nels, la prière et l'étude.

De vagues désirs l'appelaient depuis longtemps au sacerdoce. Après sa conversion définitive, ces idées s'arrêtèrent plus fixement dans son esprit, il s'en ouvrit à son directeur. M. Fouilloux était un homme sage et prudent, cette prudence lui comman- dait une grande réserve, la conversion était encore bien récente, la ferveur des débuts pouvait égarer son pénitent. Il s'agissait de rompre une carrière laborieusement conquise au prix des plus pénibles études et des plus lourds sacrifices et qui débutait si brillamment ; il s'agissait, surtout, de mettre la déso- lation dans une famille respectable, arrivée récem- ment et après une longue attente au comble de ses souhaits. Tous ces motifs ne suffisaient pas pour résister à l'appel du bon Dieu, mais encore fallait-il que cet appel fût certain. Les enthousiasmes d'une

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vie nouvelle ont parfois leurs illusions ; le temps est un grand maître, et si Dieu ne manifestait pas sa volonté par un signe évident, il fallait laisser au temps le soin de faire connaître clairement la volonté de Dieu. D'ailleurs notre ingénieur n'avait que 24 ans et demi, il avait fait de fortes études littéraires et scientifiques, c'était une grande avance qui permettait d'ajourner toute décision. Sans décou- rager son pénitent, il lui conseilla donc d'attendre encore un an, afin de mûrir sa résolution. M. d'Ar- baumont se soumit humblement au sentiment de son Ananie , quand la lettre suivante vint tout précipiter par une permission évidente de Dieu qui tient tous les cœurs entre ses mains, car rien ne faisait prévoir ce dénouement.

Chevigny, le 14 août 1837.

Louis, mon fils, mon cher ami, tu dois avoir quelque cha- grin que je te cause bien involontairement, en demeurant muet un si long temps après ta lettre du 11 juillet ; quand je l'ai reçue, j'étais encore avec mes comptes fatigants à terminer, tu le sais ; d'ailleurs cette lettre que je conserverai toujours parce qu'elle m'exprime ton bonheur, m'a fait res- sentir de bien vives et diverses émotions. J'ai eu besoin, pour te répondre, que le calme revînt à mon esprit. Je ne te prie point de m'excuser, tu le fais sans effort, car dans la voie tu marques de si grands pas, le pardon est facile ; c'est une vertu que tu y rencontres avec celle qui donne la

force de tout supporter dans la vie Tu me remercies

des sacrifices que j'ai faits pour toi. Je sais quelle est ta ré- solution dernière, à laquelle je ne saurais mettre obstacle, je suis donc prêt à en faire de nouveaux.

Mais dis-moi, comme tu me l'as annoncé, cette merveil- leuse histoire des événements de ta vie qui t'ont ramené aux sentiments religieux, un temps abandonnés par toi, à ton regret aujourd'hui, alors contre le mien ; car j'ai constam-

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ment désiré pour toi la divine croyance, qui porte avec soi tant de vertus, tant d'espérances, tant de bonheur !... Ce que tu me dis aujourd'hui ne m'offense pas, j'y vois ton amour

pour moi et l'espérance qui est un charme pour toi Tu

m'a tenus secrets tes désirs et tes projets dans la crainte de me contrarier, je t'en sais gré ; j'ai désiré néanmoins quel- quefois ta confiance entière.

Tes dispositions naturelles et ton travail, plus que ta vo- cation et tes goûts, t'avaient placé à l'école polytechnique et puis à celle des ponts, dans un rang assez haut pour donner tout espoir de te voir complètement prospérer dans la carrière que tu te trouvais avoir embrassée. Mais depuis plusd'unan ce n'était pas sans quelque inquiétude que je te voyais froid dans le choix des localités tu pouvais être employé, sous le rapport de la nature et de l'importance des travaux ; dès lors j'avais perdu la pensée de te voir aisé- ment gagner ton avancement ; aussi je te vois aujourd'hui abandonner ton état avec beaucoup moins de peine que ce n'eût été précédemment.

Je t'ai dit que ton amour risquerait d'être passion, mais aujourd'hui que je sais que tu es tourmenté depuis si long- temps de l'idée d'embrasser l'état ecclésiastique; que d'ail- leurs le mariage ne sait se tourner de façon à présenter une face qui ait quelque attrait pour toi, mes désirs de ce côté, comme de celui des ponts, se sont peu à peu réduits au niveau de mon espérance décroissante. Il faut bien main- tenant que j'aie des désirs d'une nature nouvelle pour moi; avec eux viendra , je pense, l'espoir de te voir heureux dans la carrière objet de tes vœux, et comme ton bonheur est la fin que je me propose, ainsi que tu désires, ainsi soit, cher fils.

Ta mère m'a dit que tu ne prendras définitivement une

résolution que selon que j'ordonnerais ; que tu pensais

venir ici au mois de janvier et n'entrer dans un séminaire qu'au mois d'octobre suivant; je n'en sais point parfaitement la raison. Je conçois que tu veuilles te remettre à quelques études de latin, mais je serais surpris que cela exigeât un aussi long temps.

Si ta résolution est bien réfléchie, je crois qu'il faut la mettre plus promptement à exécution.

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je n'ai pas vu tes lettres à ta mère, à ton père grand, ni à Monsieur le Curé, je me contente de la tienne pour le mo- ment ; je l'ai lue, relue et mes émotions ont toujours été vives; il ne faut pas que cela t'étonne, t'afflige, ni t'in- quiète ; quand je lirai ces trois lettres que je ne connais pas, je ressentirai peut-être de nouvelles émotions, mais elles ne m'empêcheront pas de t'approuver dans ta résolu- tion, si elle a la maturité désirable, parce que je sens par- faitement qu'il n'est pas possible que tu continues de remplir des fonctions qui ne sont pas de ton goût, tandis que tes pensées de chaque instant sont ailleurs tournées. J'ai lu ta lettre à Laussirais et à M. Jolier, tous deux l'ont admirée ; Jolier a pleuré d'attendrissement à chaque ligne, comme tu penses que je l'ai fait moi-même; ils ont dit l'un et l'autre que je devais être bien satisfait de toi : ils ont bien pensé ; ils m'ont fort approuvé de n'avoir pas l'inten- tion de te détourner de tes projets, pressentis par quelques expressions de ta lettre

Rien ne peut rendre la joie de Louis en recevant cette lettre si inattendue, la surprise de son saint directeur n'était pas moindre. « Le doigt de Dieu « est là, s'écrie celui-ci, c'est lui qui fait donner ce « consentement contre toute attente, il faut entrer « au séminaire cette année. » En effet tout mûrement pesé entre Louis , son directeur et sa vénérable famille, il fut décidé que le pieux jeune homme entrerait à Saint-Sulpice. 11 commença par deman- der un congé à son administrateur : son prudent confesseur ne voulait pas qu'il brisât tout d'abord et irrévocablement sa carrière. Il lui fut accordé pour six mois à partir du 14 octobre, mais il put laisser son service dès le 14 septembre, ce qui lui permis de passer quelques jours dans sa famille avant la ren. trée du séminaire. Aux Quatre-Temps, 23 septem- bre, il assista à l'ordination que M§r Rey, le trop célèbre évêque de Dijon, faisait dans sa Cathédrale,

- 34 - Cette belle cérémonie, si nouvelle pour lui, le rem- plit de la plus vive joie, en pensant que, lui aussi, recevrait un jour ces mêmes ordres.

Il ne faut pas croire cependant que ses parents lui eussent donné leur consentement sans déchirement de cœur. Ils ne cessaient de pleurer : Mme d'Arbau- mont, si sensible, à la pensée de se séparer de son fils ; M. d'Arbaumont en considérant la ruine de toutes ses espérances. Plus Louis révélait toute la perfection de son âme , plus cette séparation était cruelle. On ne perdait pas sans une vive amertume un fils unique , l'espoir des vieux jours qui s'avan- çaient. Nous comprendrons mieux ces sentiments si naturels en lisant ce que M. d'Arbaumont écrivait à sa sœur, Mme Roux, née d'Arbaumont, mère de Mme la baronne de Massiac , le 26 août 1837, nmt jours après sa lettre de consentement.

Ma chère Joséphine,

Peut-être as-tu vu un enfant enfler une goutte d'eau sa- vonneuse au bout d'un chalumeau, la joie briller dans ses yeux quand le globe léger se détache et s'élève éclatant des plus vives couleurs, et puis l'enfant pleurer quand le globe s'éteint aussitôt. A la facilité de mes pleurs à couler devant toi, quand je te lisais, il y a quelques jours, une lettre de Louis, sa résolution était encore à lui-même plus qu'à moi dissimulée, tu as pu me comparer à cet enfant, image assez parfaite d'un des plus sérieux événements de ma vie.

Louis était au terme d'un travail qui avait été tout d'es- pérance; le but semblait bienheureusement atteint, et pour réalité qu'ai-je ? ... Rien !.. Il faut que je souffle de nou- veau dans mon chalumeau et que je vive d'un nouvel espoir. Espérance la plus chère des réalités ! ....

C'est toi qui me soutiens avec la part que les miens pren- nent à mes ennuis comme à mes joies ; c'est à charge de revanche, ma chère Joséphine, que tu as pleuré quand tu

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as su les craintes que m'inspirait le retour de ses sentiments religieux ; eh bien ! j'ai quelques larmes pour tes ennuis, comme j'aurai de la joie pour tes joies.

Tu sais que la résolution de mon fils est aujourd'hui défi- nitivement arrêtée ; elle a deux ans de maturité ; je dois la croire dégagée de tout regret. Et puis, comme j'ai pour fin le bonheur de mon fils, je fais de cette pensée ma jouissance ; ainsi je suis moins tourmenté que peut-être on ne croit.

Tu n'avais guère idée plus que moi, il y a quelques années, que Louis porterait un jour la soutane ! Tu vois comme nos projets passent avec nos désirs ! Mais un désir qui ne varie point chez moi, c'est celui de te voir heureuse quelle que soit la nature de ta destinée future.

Ton frère et ami. N. D'ArbAUMONT.

Louis aimait tendrement sa famille ; son départ, qui eut lieu le 12 octobre, fut un horrible déchire- ment pour son cœur autant que pour celui de ses parents. Mais , suivant le conseil de son illustre compatriote, S. Bernard, per calcatum perge pa- trem, per calcatam perge mat rem, et à l'exemple de Ste Chantai, aussi sa compatriote, il s'arracha de leurs bras ; le sacrifice était consommé. Arrivé le 14 octobre 1837 à Paris, il entra le jour même au séminaire de Saint-Sulpice. Il avait fini ses 24 ans et commencé sa 25me année depuis quatre jours.

A. m. P. j,

CHAPITRE II

Depuis l'entrée du R. P. Jean à Saint-Sulpice ,

14 octobre 1837,

jusqu'à son Ordination, 5 juin iSjç.

I. Ce qu'était Saint-Sulpice. II. Son arrivée au séminaire. III. Sa vie de séminariste. IV. La première tonsure. V. Chagrins du côté de son père. VI. Les ordres mineurs et le sous-diaconat. VII. Démission des ponts-et-chaussées. VIII. Le diaconat et le sacerdoce. IX. Départ de Saint-Sulpice.

ous n'essaierons pas de faire l'éloge

Mu séminaire de Saint-Sulpice ; jamais f notre piété filiale ne pourrait dire quels fruits de science et de sainteté il produit dans l'Eglise de France depuis plus de deux siècles, et nous crain- drions de l'amoindrir en voulant le louer. On peut lui appliquer la parole de Notre-Seigneur : « Vous le connaîtrez par ses fruits » (i).Que d'innombrables et grands évêques, de savants et pieux prêtres, de saints religieux sortent incessamment de cette sainte maison ! Elle a même enfanté des communautés en- tières, comme la Société du saint Cœur de Marie du V. Libermann, celle des Frères de Saint-Vincent-de- Paul et de tant d'autres que nous n'énumérons pas de peur d'en oublier. Et cependant, une école mo- derne a essayé d'incriminer la doctrine de ses direc- teurs, de les donner comme les chefs et les cham-

(1) Math., vu, 16.

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pions du gallicanisme, de leur attribuer la corruption des principes que professait jadis tout le clergé fran- çais. Qui se sent absolument pur leur jette la pre- mière pierre. Il nous est aisé à nous, qui bénéficions du retour aux pures doctrines romaines, dont quel- ques unes ont été depuis définies comme vérités de foi, de ne plus comprendre la contagion d'un ensei- gnement aussi faux qu'universel. Mais combien y avait-il d'évêques ultramontains au commencement de ce siècle? Le clergé suivait ses évêques, et Saint- Sulpice suivait les uns et les autres ; ce sont les tris- tes fruits des époques troublées, la vérité pure arrive difficilement aux intelligences les plus saines et les plus droites ; bien peu savent s'élever jusqu'aux hauteurs sereines, surtout quand il s'agit de doc- trines que l'Eglise n'avait pas encore définies comme de foi révélée. Accuser les sulpiciens d'une erreur universelle, partagée par le grand nombre des ordres religieux les plus célèbres, partagée par la Sorbonne entière qui, jusqu'à la Révolution , a donné seule l'enseignement aux élèves de Saint-Sulpice, suivant exclusivement ses cours, c'est tomber dans une injus- tice criante. On leur reproche d'avoir été les derniers tenants du gallicanisme, mais alors, pour être juste, faudrait-il ajouter qu'ils avaient été les derniers à l'enseigner , ce qui n'était pas sans mérite à la fin du xvne siècle : que pas un sulpicien n'adhéra à la Constitution civile du clergé, dernière expression du gallicanisme, et que vingt d'entr'eux montèrent sur l'échafaud. M. Emery, leur premier supérieur, après la Révolution, soutint, une fois presque seul, les droits du Souverain-Pontife, contre Napoléon le tout-puissant, quand tant d'autres , hélas! faiblis- saient épouvantés devant lui. D'ailleurs, à l'époque

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nous sommes arrivés en 1837, plusieurs profes- seurs de Saint-Sulpice , et des plus illustres , soute- naient publiquement et librement dans leurs classes les doctrines ultramontaines. On oublie encore que dès 181 1, Napoléon avait expulsé les sulpiciens de leurs séminaires à cause de leur grand dévouement à la cause du Saint-Siège ; et quand Pie IX a pro- clamé en 1870 le dogme de l'infaillibilité pontificale en matière de doctrine, tout Saint-Sulpice avait déjà prévenu ses décisions. Qu'on nous permette une observation personnelle: depuis 1837, puisque c'est la date nous sommes dans cette histoire, jusqu'en 1854, mourut celui qui eût une si grande in- fluence sur la vie du R. P. Jean, les prélats les plus ultramontains ont été formés précisément par M. Galais, dont nous parlerons bientôt, et qui, à tort ou à raison, passait pour le principal tenant du gallicanisme; il nous serait facile d'en donner les noms, si nous avions qualité pour le faire. Déplo- rons l'erreur de nos ancêtres, nous ne le pouvons trop ; bénissons Dieu de nous avoir fait naître dans un siècle si merveilleusement illuminé par la vérité complète, ce ne sera que justice , mais n'attri- buons pas seulement à quelques uns ce qui fut la malheureuse erreur de tous.

En écrivant ces lignes, ce n'est pas un sentiment de reconnaissance qui nous les a inspirées, quelque avouable que fût ce sentiment, il ne devrait pas le céder à la vérité. Nous nous faisons l'écho du R. P. Jean dont nous écrivons la vie, c'est sa pensée que nous avons cherché à traduire, il nous l'a dit mille fois et avec encore plus d'énergie et de con- viction.

En revanche, ce qui est la gloire de Saint-Sulpice,

40- c'est la suréminence de sa doctrine spirituelle, la largeur de ses idées, sa condescendance pour les imperfections inhérentes à notre pauvre humanité déchue , la sûreté et la paternité de sa direction. Sur près de 400 élèves des deux Maisons de Paris et d'Issy, il y en avait de tout caractère, de toute naissance, de toute éducation, de toute nationalité, chacun y trouvait sa place , comme tout naturelle- ment. Le même directeur, qui en poussait quelques uns à la plus haute perfection , en dirigeait d'autres avec la même facilité dans une voie plus commune. Ces Messieurs se faisaient tout à tous, suivant les attraits de la grâce, ne les prévenant pas. Aussi tous les genres de vocation éclosaient sur cette terre bénie. Les uns embrassaient les rudes voies de la pénitence dans les ordres les plus austères ; d'autres la vie de zèle dans les missions infidèles ou dans les innombrables œuvres qui couvrent la France ; la plupart suivaient la voie commune du ministère ordinaire, beaucoup arrivaient aux plus hautes di- gnités ecclésiastiques et ne les acceptaient souvent que sous la pression de leurs directeurs , bien peu se faisaient sulpiciens, alors qu'il aurait été si facile à ceux-ci d'en attirer un grand nombre, s'ils eussent été moins discrets. Sortis du séminaire, tous, par une exception trop rare, leur conservaient la même confiance ; ils continuaient à diriger de vive voix ceux qui n'étaient pas éloignés, ou par leur corres- pondance incessante ceux que la distance séparait. Leurs plus sévères adversaires sont obligés de recon- naître leur profonde piété, leurs grandes lumières, la sûreté de leur direction. Que dirons-nous de leur science qui a toujours jeté un si vif éclat, surtout ,dans ces dernières années ?

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II . Il nous a suffi de tracer ce tableau si incom- plet du séminaire de Saint-Sulpice M. d'Arbau- mont arriva au commencement de l'année scolaire 1837-38, pour faire comprendre dans quel moule de perfection il allait être formé par la grâce préve- nante de Dieu, qui lui avait préparé de tels direc- teurs. M. Garnier était alors supérieur général, il joignait toute la bonté d'un vrai père , à la piété également remarquable de tous ses confrères ; c'était un des plus savants hébraïsants de son siècle, le maître de M. Lehir qui devenait, après quelques années, plus savant encore que son professeur. Il mourut plus tard dans nos bras, car nous étions de garde en ce moment auprès de lui, le 16 mars 1845, à l'âge de 8^, ans. C'était V usage à Saint-Sulpice de mourir dans une vieillesse improbable. M. Garnier avait fait des travaux considérables sur l'Ecriture- Sainte, dont profita M. Glaire, doyen de la Sor- bonne et son élève. M. Carbon était, sous lui, direc- teur du séminaire ; il remplaçait son supérieur pendant les visites de celui-ci aux séminaires de province et pendant les longues infirmités de la fin de sa vie. Il occupa sa charge sous trois supérieurs, et mourut aussi excessivement âgé. M. Gallais pro- fessait la première année du cours du dogme. M. Lehir, les deux années suivantes, et M. Icard, aujourd'hui supérieur général, le cours de morale. M. Carrière , devenu plus tard supérieur général après M. de Coursons et avant M. Icard, était pro- fesseur émérite et composait de savants ouvrages. MM. Laloux et Hugon faisaient le grand cours; M. Houssard était et fut très longtemps économe, M. Malzac, sous-économe, M. Mollevaut: « le plus saint homme que j'ai connu en^ France, » nous

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disait à nous-même en 1842, le R. P. Lefèvre, jésuite célèbre, « soufflait le feu sacré dans toute la maison, » écrivait M. d'Arbaumont. MM. Caduc et Boyer, après une vie glorieusement usée au service de l'Eglise, cassés d'âge et d'infirmités, employaient leur retraite à se sanctifier et à sanctifier les autres par l'exemple de leur régularité sulpicienne. M. Fail- lon, tantôt au séminaire de Paris, tantôt à celui d'Issy, préparait sa belle histoire des saints apôtres de Provence, l'ouvrage le plus savant de notre siècle, disait, à son apparition, toute la presse érudite de tous les pays. Un illustre prélat, Msr de Quélen , gouvernait l'Église de Paris.

III. La grande retraite de rentrée avait tou- jours lieu le lendemain du 14 octobre. En ce jour, M. d'Arbaumont revêtit, pour la première fois, cette sainte soutane, objet de tous ses vœux, et dès le même jour, dit un mémoire que nous avons sous les yeux, il fit couper sa belle chevelure blonde , aussi ras que possible. Peut-être ce sacrifice des vanités du monde ne fut-il pas aussi instantané et ne vint-il que plus tard à mesure qu'il se détacha des usages mondains , car nous lisons dans une lettre écrite longtemps après : « Je me souviens toujours de ce séminariste à la chevelure bouclée. . . » Il ressentit tout d'abord un grand amour pour la pauvreté qui devait être l'attrait de toute sa vie avec la pénitence et l'humilité. Il choisit le drap le plus commun pour ses soutanes et se défit de ces petits excès de propreté habituels aux gens bien élevés et auxquels il tenait tant dans le monde. Ce fut une dure mortification pour sa nature si délicate ; nous verrons à quel héroïsme il poussa plus tard

43 cette pénible privation des petits bien-être de la vie. Dès les premiers jours, maîtres et élèves inspirent à son humilité un respect et une confiance sans borne. Son âme si bien faite pour le vrai, le bien et le beau goûtait à longs traits le charme de cette atmosphère de piété et de paix, si différente de sa vie antérieure. Règlement, régime, études, exerci- ces, tout lui plaisait, le ravissait, chaque parole de ses maîtres lui semblait un oracle, il l'acceptait avec une confiance aveugle. Dans de pareilles disposi- tions d'esprit et de cœur, on conçoit quel change- ment Saint-Sulpice dut opérer dans son âme. Aussi s'écriait-il bien des années après : « Heureux temps « et souvenirs pleins de charmes ! après bien des an- « nées écoulées je les repasse encore avec le même « bonheur dans ma mémoire, et je n'ai rien perdu « de ma reconnaissance pour les hommes saints et sx modestes qui y firent mon éducation ecclésiasti- « que. » Voici du reste, comme il s'en exprimait, quelques jours après sa retraite, avec ses parents. Nous avons dit qu'il avait obtenu un congé de six mois, il venait d'obtenir une nouvelle prorogation de six mois du directeur général des ponts-et-chaussées.

Paris, le 20 octobre 1837.

Ma chère Maman,

J'ai trouvé ta lettre hier au soir jeudi, en sortant de la retraite ; il est inutile de te dire qu'elle m'a fait grand plai- sir. J'ai été fort content d'y trouver aussi l'annonce du congé que j'allais obtenir; bien que je sois parfaitement bien dé- cidé, je conserverai pendant une année encore la liberté de rentrer dans les ponts-et-chaussées, et pendant ce laps de temps je pourrai, Dieu aidant, et par la manière dont la vie du séminaire agira moralement sur moi, acquérir une plus grande certitude encore, que je ne me suis pas trompé dans ma vocation.

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En tout cas, j'aurai toute ma vie à remercier Dieu, de ce qu'il a fait pour moi, et ne m'eût-il accordé que la grâce de faire une retraite, que ce serait assez pour exiger toute ma reconnaissance. Bien des gens du monde se perdent et ne reviennent pas faute de passer quelques jours dans le silence et dans la solitude, rejetant toute pensée extérieure et écoutant la voix du Saint-Esprit, qui ne manque jamais alors de se faire entendre. Mon entrée au séminaire m'a peu ému ; une fois que j'en ai eu franchi le seuil, j'ai ressenti un grand calme; ce calme m'avait un peu abandonné en sortant du bateau à vapeur pour aller à la place Saint-Sul- pice, depuis ce temps je suis on ne peut plus satisfait, et du séminaire et de la retraite, et du parti que j'ai pris; c'est une chose grave et très grave que de passer huit jours en retraite, au milieu d'une maison sainte, environné de bons et de très bons exemples, nourris d'instructions simples et solides, sur les plus hautes maximes de la vie chrétienne, recevant toutes les grâces désirables : malheur à qui n'en profite pas !

Le temps me manque aujourd'hui ; on a très peu d'ins- tants à soi au séminaire et je ne puis t'en écrire bien long, parce que nous allons cette après-midi à la maison de cam- pagne d'Issy, et qu'il m'a fallu achever de m'installer dans ma chambre, la retraite ne m'ayant guère permis de défaire mes malles ! Moralement, je me trouve parfaitement, et je voudrais t'envoyer un peu du calme qui règne ici ; tous nos troubles viennent du peu de confiance que nous avons en Dieu, lors même que nous croyons en avoir beaucoup ! Tendons donc toutes nos espérances dans le Seigneur, et faisons-le toujours par l'intermédiaire de Marie ; tu vois qu'elle arrange tout pour le mieux ! J'oubliais de te dire que matériellement on est fort bien ici, la nourriture est meil- leure qu'à l'école, et je suis parfaitement dans ma petite chambre ; je suis logé au Ier comme les grands seigneurs. Les détails de mon ménage ne m'ennuient pas ; d'ailleurs si cela était, je tâcherais de penser à Notre-Seigneur, qui a passé trente années dans la boutique d'un charpentier!...

Dans une autre lettre du 26 octobre à son père, notre jeune séminariste écrivait :

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II y a eu hier quinze jours que je suis entré ici, il me semble en un sens que j'y suis à peine arrivé, tant les jour- nées y passent vite ; je me trouve en un autre sens comme si j'y habitais depuis longues années, tant je m'y trouve déjà habitué et acclimaté. Non -seulement, mon cher papa, aucun regret ne s'est présenté à mon esprit sur le parti que je viens de prendre, mais je n'en éprouve que de la joie; ainsi j'ai d'abord à remercier Dieu, qui conduit par sa Pro- vidence chaque chose à sa fin, ensuite toi qui m'as permis d'accomplir sa volonté sainte.

Je n'ai pu m'empêcher dès mon arrivée ici d'être frappé de la différence entre l'accueil que l'on reçoit d'une réunion d'hommes unis entr'eux par un amour surnaturel dans son principe, avec celui que ménageait au pauvre conscrit de l'école polytechnique une horde vraiment barbare et indis- ciplinée, se faisant une joie méchante de bâtir une prétendue camaraderie sur l'abus le plus impitoyable du droit de la force et de l'ancienneté. Toute la raison de cette différence est dans l'esprit de foi qui anime les uns, tandis que les au- tres s'abandonnent aux instincts de malice et de haine qui sont hélas ! si naturels à l'homme. L'esprit de foi produit ici une charité sans bornes envers ses confrères; elle ne se fonde ni sur le caractère, ni sur l'esprit, ni sur les talents ; elle est générale parce que l'unité de but et de croyance en- gendre ici une véritable fraternité ; je doute qu'en beaucoup d'autres lieux, ce mot soit comme ici une réalité. L'amitié qui règne ici est extraordinaire et surnaturelle ; tu seras étonné d'apprendre que l'esprit du séminaire, comme la règle qu'on y suit, interdisent toute liaison trop particu- lière!... Les familiarités trop grandes sont inconnues ainsi que le tutoiement auquel il m'a fallu renoncer avec mon ami de l'école, (M. Jouin-Lambert) et autant qu'on peut en juger en si peu de temps, ce genre de vie me con- vient infiniment; il est éminemment propre à transformer les hommes, ce qui est nécessaire à tous, spécialement à moi; il n'est nullement triste. On se réunit deux fois par jour et la conversation est toujours gaie et animée, souvent très intéressante. Les directeurs et les élèves ne font qu'un dans ces instants. Ces messieurs sont presque tous d'une haute science, tous ont une piété tendre et profonde ; ils

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sont tout cœur et d'une simplicité d'enfants. M. le supérieur est un vieillard dont la conversation est extrêmement agréa- ble, lorsque l'âge ou la maladie ne le fatiguent pas trop à l'excès ; il a fait de longs voyages, d'énormes travaux ; une affabillité et une bonté extrême donnent le prix à tout cela. En résumé, on ne se doute guère de ce qu'il y a de paix, de bonheur, de piété, de science, de silence, et d'autres choses aussi extraordinaires au temps nous vivons, dans ce bâtiment carré de Saint-Sulpice, qu'on regarde en sou- riant de mépris et de pitié. Ah ! si l'on savait ! Mais c'est le sort de tant de choses ici-bas, on les ignore, on veut les ignorer ; c'est bien le lieu de s'écrier avec le psalmiste. Oculos habent et non videbunt (i). Nous avons été hier à Issy et j'ai entendu retentir pour la première fois ce cri autrefois si fameux presque abandonné aujourd'hui, car on se lasse de tout: Couac ! Couac!

Nous nous sommes permis ces longues citations parce qu'elles montrent mieux que nous n'avons su le dire, quel était l'esprit de Saint-Sulpice. Il se l'ap- propria avec une grande perfection et déjà on voyait dans ce jeune novice, à peine débarrassé des liens du monde, le germe des vertus que la suite déve- loppera à un si haut degré : une foi vive et géné- reuse, un amour absolu pour les bonnes doctrines, un grand attrait pour les études ecclésiastiques, une dévotion fort sensible pour le Très-Saint-Sacrement et, surtout, ce qui fut le caractère de toute sa vie, une humilité sincère, modeste, cachée, avec une abnégation totale de lui-même. Dès ce jour il prit cette devise que nous retrouverons en tête de tous ses écrits : Dieu seul !

Il ne faut pas croire cependant que ces quatre

années de séminaire fussent sans douleur. Quand

une âme est appelée à une haute perfection, Dieu

l'éprouve par des grandes peines intérieures, des dou-

(i) Ps. cxin.

- 47 tes, des anxiétés des abandons, des tristesses, des découragements. C'est l'histoire de tous les saints et en particulier de S. François -de -Sales , avec lequel notre vénérable Père eut tant de ressem- blance. Use prit donc à douter de la vérité de sa vocation au sacerdoce; il était encore libre, sa posi- tion, si pleine d'avenir dans le monde, lui tendait encore les bras, la crainte de la damnation éternelle l'épouvanta. Heureusement pour lui, le séjour du séminaire, les études sérieuses qu'on y faisait, la bonté et la sage prudence de ses directeurs si habi- tués à ce genre d'épreuves, servaient de contre- poids à ces douloureuses tentations. Comme à l'école, comme aux ponts-et-chaussées, il gagna bientôt l'estime unanime de ses supérieurs et de ses confrères. Aussi, M. Carbon, directeur du séminaire, écrivait-il dès le 13 février 1838, peu de mois après son entrée au séminaire de Saint-Sulpice, au curé de Chevigny, qui lui avait demandé quelques ren- seignements de la part de sa famille : « Nous som- mes fort contents de M. d'Arbaumont sous tous les rapports. Tout nous donne lieu de croire. que sa vocation est solide et que l'Eglise aura un jour en lui un très bon prêtre. » Bientôt on lui confia des fonctions importantes ; il fut catéchiste dans les célè- bres catéchismes de la paroisse ; il devint boutiquier, charge toute de confiance, car la boutique devait fournir tous les objets nécessaires à la vie matérielle de plus de deux cents séminaristes et tous les livres de classe et de spiritualité. Le profit de ces ventes était pour les pauvres, profit considérable qand les boutiquiers étaient habiles, car on revendait plu- sieurs fois le même matériel qu'abandonnaient pour les pauvres les élèves finissant leur séminaire.

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Si M. d'Arbaumont avait trouvé le bonheur à Saint-Sulpice, ce qu'il ne dit pas, c'est combien il y rendait les autres heureux. « Vous n'insistez pas assez, nous écrit un vénérable évêque, sur sa bonté et son amabilité. A lssy, les jours de promenade, il prenait la résolution d'aller à Lorette faire sa visite au Saint-Sacrement , aussitôt après le déjeuner. Retenu à tous les arbres par ceux qui voulaient jouir de lui, il ne pouvait jamais arriver à la Cha- pelle. » Et ce qui prouve combien on l'aimait, c'est la constarwce de ces affections de séminaire que sa mort même n'a pu interrompre.

IV. Le Ier décembre 1838, il annonce à son père qu'il a été appelé à recevoir la tonsure, c'était le commencement de sa deuxième année de sémi- naire. Il lui dit la gravité de ce premier engagement et le répète dans une autre lettre plus explicite à sa pieuse tante Lebon :

Samedi prochain 22 décembre, je dois recevoir la tonsure et faire le premier pas dans l'état ecclésiastique; cette démarche grave et toute sérieuse en elle-même, l'est encore plus pour moi que pour d'autres, car j'ai assez d'âge pour réfléchir, et bien que l'engagement ne soit pas irrévocable, pour moi il est comme décisif. D'ailleurs, on ne fait pas à Dieu des promesses à la légère ; promettre n'est rien, il faut accomplir, et à la vue des lourdes obligations que l'on contracte en entrant dans l'état ecclésiastique, à la vue des âmes dont on rendra un jour à Dieu un compte rigoureux, de son sang qu'on sera un jour chargé de répan- dre sur elles et de la gloire de ce bon Maître dont il ne faudra point tenir l'éclat, il y a, ma chère tante, de quoi trembler ; mais il y a aussi de quoi se consoler, en pensant à cette très douce miséricorde de Dieu qui promet son secours à qui mettra en lui sa confiance, et qui récompen-

(ij Mgr Nouvel, évêque de Quimper.

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sera si richement la fidélité de ses serviteurs. Je vais prendre à la face des autels ce Dieu pour la part de mon héritage ; et combien ma position est belle, et qu'il doit être cher à mon cœur ce temple que je vais habiter. Mon âme doit défaillir de joie en pénétrant dans ce parvis sacré Dieu veut me préparer aux fonctions augustes du Sacerdoce. Qu'elle doit de bon cœur renoncer au monde, à ses joies, à ses vanités ! Mais pour un si beau partage dans la Mai- son du Seigneur, qu'il faudrait avoir le cœur pur ! On renonce à ce monde extérieur dont on a senti le vide, mais ce petit monde que l'on porte au dedans de soi, mais cette vanité, cette indifférence pour Dieu, cette recherche de soi-même, qui en délivrera? Oh! priez Dieu qu'il me soutienne, qu'il me sanctifie, que je sois un serviteur fidèle. J'entre dans son sanctuaire bien pauvre de vertus, mais au moins j'espère y entrer pour sa gloire, avec le désir de le servir généreusement. Je sais cela, mais, ô mon Dieu, vous seul savez si je persévérerai toujours à vous aimer, à vous servir! Hélas! tant d'autres, meilleurs que moi, se sont tournés contre vous ! Mais vous m'avez ramené de si loin, que vous n'aurez sur moi que des desseins de misé- ricorde, et que je pourrai toujours m'écrier avec David : Mon Dieu, Dieu de mon cœur, vous êtes ma part pour l'éternité (i).

Voilà de bien beaux sentiments que les jeunes séminaristes au début de leur carrière pourraient utilement méditer. O puissance de la religion chré- tienne! Il y a peu de temps que M. d'Arbaumont était enfoncé dans la boue du monde et voilà aujourd'hui ce jeune ingénieur, oublieux de Dieu, Saint-Simonien, Lamennaisien qui parle déjà per- fection avec un accent de conviction, qu'aucune erreur n'a jamais pu donner, avec une exactitude naturelle chez ces jeunes clers élevés dès leur plus jeune enfance dans les bras de l'Église, bien sur- prenante chez un jeune homme à peine sorti de ses

(i) Ps. LXX, h, 26.

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égarements. Pauvre jeunesse ! qu'elle reviendrait facilement à Dieu, si; faisant un effort généreux comme M. d'Arbaumont, elle avait le courage de se jeter aux pieds d'un prêtre pour se relever avec la foi du baptême !

Il est d'usage que tous les séminaristes consignent par écrit les sentiments de leurs retraites. Quand les années se sont écoulées, que les déceptions de la vie ont effeuillé peu à peu les illusions de la jeu- nesse, c'est avec bonheur que l'on relit les impres- sions si remplies de fraîcheur des plus belles années de son existence, alors que, sous l'impression d'une grâce abondante et sensible, on épanchait son cœur seul à seul avec Dieu. Hélas! quel sujet de tristesse quand on est obligé de s'avouer après tant d'années comme on s'est éloigné de cette première ferveur sensible!' Nous avons tous écrit des pages semblables, nous en avons tous éprouvé les mêmes hontes ; aussi ne songerions-nous pas à consigner ici les beaux sentiments de M. d'Arbaumont s'ils n'étaient comme le germe de ce que fut toute la suite de sa vie. Nous n'en sommes qu'à l'aurore, mais c'est une aurore qui annonce un beau jour. Nous les copions donc comme les programmes d'une exis- tence qui n'en fut que le développement poussé peut-être jusqu'à l'exagération, s'il pouvait y en avoir dans la sainteté.

« Retraite du 15 au 23 décembre 1838 pour la tonsure. A. M. D. G. sub protectîone et custodiâ cor dis Immaculati B. M. V. in templo présentât œ S. Ludovici et S. Angeli custodis, et omnis aulœ cœlestis.

Jam non estis hospites et advenœ sed estis cives ( 1 ) .

(1) Eph. il, 19.

- 5i - Imposuisti capiti jneo coronam de lapide pretioso ( i ) .

Après de sérieuses réflexions sur ces paroles : les prêtres sont choisis et appelés de toute éternité, M. d'Arbaumont ajoute : « Nul en ce monde ne peut savoir s'il est appelé à l'état ecclésiastique. L'obéissance seule doit faire marcher.

« J'ai donc pris la résolution de me rappeler sou- vent i° Ce qu'est un prêtre et que je dois me prépa- rer si je dois l'être. Ad quid venisti ? aut sœculum reliquisti ! (paroles de S. Bernard). ^ « Ce que je suis moi-même : tu qui es ?

« Ce matin à l'oraison j'ai pris deux résolutions : i°Ne jamais parler de moi ni en bien, ni en mal, sauf nécessité ou utilité ; ne jamais parler mal du prochain, quelque légèrement que ce soit; n'en pas faire trop d'éloge, lorsque je puis penser que ces éloges attireront de la part des autres un blâme ou un ridicule ; 30 Me mettre au-dessous de tous mes confrères en général et en particulier, lorsqu'il m'arrivera de me préférer à quelqu'un d'eux.

« La tonsure est une préparation aux Ordres et au Sacerdoce ; rien, par conséquent, ne sera de trop dans les bonnes dispositions qu'on y apportera. Par la soutane, on marque qu'on est délivré des capri- ces du monde, de ses coutumes, de ses règles, qui sont les lois du démon qui en est le prince ; cette servitude du monde est ignominieuse, on est donc bien délivré de l'ignominie de l'habit séculier. C'est revêtu de la soutane et, par conséquent, mort au monde, que je dois me présenter au Pontife, que je dois venir avec joie et promptitude, comme Marie au temple, sacrifier mes cheveux, emblème des vani- tés du monde, et pourquoi ? pour l'amour du bon

(!) Ps. XX, 4.

- 52 Maître. Qui me donnera la force d'accomplir, non pour quelques jours, mais pour toujours et à jamais, ce que je vais promettre ? qui me gardera dans cette sainte religion dont je prends l'habit, ma sauvegarde contre mille dangers ? C'est le Saint-Esprit que l'Église demandera pour moi.

« Par le surplis est signifiée la vie nouvelle ; il faut être sans tâche et avoir le cœur pur et les mains innocentes pour monter sur la montagne du Sau- veur. »

Après un examen sur les vertus nécessaires à un tonsuré, notre humble séminariste s'accuse de man- quer souvent à ces vertus. Il s'avoue coupable en particulier contre la modestie, en plaisantant trop à la récréation. Il promet de s'appliquer spécialement à l'oraison, à l'humilité, à l'action de grâces, à la préparation à la messe, à l'examen de conscience, aux retraites annuelles et mensuelles, à la dévotion envers la très sainte Vierge, puis il ajoute : « Je prends, ô mon Dieu, la résolution d'être fidèle à toutes ces choses et m'y engage, non pas toutefois sous peine de péché, parce que je n'en ai pas la permission, mais au moins je vous offre le désir que j'aurais d'en faire le vœu. J'offre aussi à la Ste Vierge le désir que j'ai de faire le vœu de chasteté perpétuelle et de réciter le chapelet tous les jours de ma vie. Dieu est tout ; qui a Jésus a tout; Marie est mon espérance. Servire regnare est » (i).

A la veille du jour de la tonsure, il s'écrie : « Mon Seigneur, mon Dieu, tout aimable Jésus, je m'offre à vous par Marie. Oui, c'est pour votre amour que je vais demain déposer à vos pieds avec les cheveux que le Pontife me retranchera, toutes les vanités du

(i) Pontifical.

~ 53 monde, pleurant le soin que j'ai donné à mille futi- lités que je tâcherai de réparer par ma fidélité à vous servir. O mon Jésus, j'espère être fidèle par votre grâce, car je ne suis rien par moi-même, qu'infamie et pourriture; porté au mal, toujours prêt sans votre grâce à vous couronner d'épines, à vous fla- geller, à vous cracher au visage, à vous crucifier. Remplissez-moi donc de votre Esprit-Saint qui me conserve dans ce saint habit de religion, que vous me donnez aujourd'hui et défendez mon cœur de tous les désirs, et de tous les empêchements du monde et du siècle. Faites que, changé dans mon extérieur, mon cœur soit changé aussi et rempli de vertus ; éclairez-moi de votre sainte lumière et étei- gnez en moi la science du siècle et de la chair.

« Mon Dieu, faites que demain je me donne à vous complètement et sans retour. Vous me conser- verez toujours dans ce sein paternel vous me recevrez. Vous êtes mon Dieu, que puis-je vous offrir à vous qui allez être mon hérirage ? je n'ai rien, vous êtes riche, non, vous n'avez pas besoin de mes présents. Mais au moins faites que, si m'offrant à vous je ne vous offre rien, puisque je suis moins qu'un néant, j'édifie votre sainte Église vous me recevez, par les vertus que vous mettrez en moi. Plus mes frères sont tombés dans la misère spiri- tuelle, plus ils sont éloignés de vous, plus j'espère que vous sanctifierez votre serviteur pour qu'il soit parmi eux une lampe luisante et ardente, qui les instruise de vos grandeurs, qui les leur fasse aimer, qui les fasse courir dans la voie de vos commande- ments. Pour produire dans votre Église ces fruits de sainteté, je renonce du plus profond de mon cœur à Satan, à ses œuvres, à ses pompes, pour m'atta-

- 54 - cher très uniquement à vous. Que cette sainte sou- tane soit une barrière de mort entre le monde et moi, que j'oublie jusqu'au nom des choses du monde, tout cela n'a plus rien de commun avec moi puisque demain je vais dire à tout jamais. Dominus pars hœreditatis meœ et calicis mei ( i ) . Vive Jésus. »

Nous n'avons rien osé retrancher, malgré sa lon- gueur à l'expression de ces beaux sentiments. On y retrouve la pure doctrine de M. Olier, si bien en- seignée par ses enfants et si bien comprise par M. d'Arbaumont à la veille de son premier enga- gement.

Le lendemain 22 décembre 1838, l'ancien ingé- nieur reçut la tonsure des mains de Msr de Quélen dans la nouvelle chapelle du séminaire bénite seule- ment l'avant veille par M§r de Quélen lui-même. La cérémonie commençant par l'ordination des ton- surés, et M. d'Arbaumont par une sorte de hasard étant le premier à s'avancer, il en résulte qu'il a été le premier à recevoir la cléricature dans la chapelle actuelle. Msr Rivet, sacré évêque de Dijon dans cette même année, à la place de Msr Rey démissionnaire, lui donna son démissoire.

Depuis le premier moment M. d'Arbaumont s'était donné à Dieu, il faisait chaque pas en avant avec une perfection et une générosité absolues, sans jamais plus regarder en arrière et sans aucune réserve.

Rentré dans sa chambre, il prend encore la plume et son cœur déborde sous l'impression de la grâce qu'il vient de recevoir. Nous hésiterions à donner ces longues pages si on ne nous représentait qu'el- les forment successivement comme un traité com-

(1) Ps. XV, 20.

- 55 plet des Saints Ordres. Les jeunes séminaristes les liront avec fruit et les plus avancés dans la vie y trouveront un doux souvenir des sentiments qu'ils éprouvèrent eux-mêmes dans ces mêmes beaux jours d'autrefois; quant aux âmes pieuses elles seront édifiées en voyant comment leurs prêtres se prépa- rent à la réception des Saints Ordres.

« Me voilà donc, ô mon Dieu, me voilà clerc- tonsuré. Me voilà revêtu canoniquement de la sainte soutane qui doit me rappeler sans cesse la sainteté de mon état, la mort au monde que je vous ai vouée en vous prenant pour la portion de mon héritage. Tout ce qui passe ne m'est plus rien, les créatures ne peuvent plus m 'arrêter ; il y a entre ces choses et moi une barrière insurmontable.

« Mon Dieu, à quoi ai-je renoncé en me donnant à vous ? ... A peu de choses, sans doute, faites au moins que je ne les reprenne jamais. Je vous ai sacrifié et je vous sacrifie encore mes pensées, mes paroles, mes affections, mes goûts, mes désirs, mes satisfactions, ma santé, ma me. Je veux être pauvre d'esprit, c'est-à-dire, détaché absolument des plaisirs du monde, de la science, de la réputation, des com- modités de la vie, des parents, de moi-même enfin. C'est ce que marque ma soutane ; cet habit doit m'être bien cher ; je ne le quitterai jamais que si la plus stricte nécessité et l'obéissance l'exigeaient, parce que, outre qu'il me rappelle que je suis pour le monde comme mort, il m'est une sauvegarde contre tous les dangers et me rappelle à la sublime dignité de ma vocation, en même temps qu'il m'attire le mépris des ennemis de Jésus-Christ, ce que je dois chérir et accepter.

« Ainsi détaché de tout ce qui est créé, Dieu est

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mon unique trésor, il est maître de tout... je suis donc assez riche, puis qu'il est la portion de mon héritage... Combien d'ailleurs ne me rendra-t-il pas au centuple ce rien, cette boue que je quitte : en ce monde, la paix et la joie du Saint-Esprit, en l'au- tre les biens éternels. Dominas pars mea... ta es qai restitues hœreditatem meam mihi (i).

« Ce n'est pas tout, ô mon Dieu, et que les obliga- tions de mon saint état me sont douces et aimables. Induat te Dominas, novinn liominem (2), m'a dit le Pontife, je dois être revêtu de Jésus-Christ, je dois continuer l'œuvre de Jésus-Christ, je dois pratiquer toutes ses vertus, c'est-à-dire, l'aimer , car tout revient là, c'est-à-dire ne plus vivre que de la foi vive et complète, de la foi qui opère par la charité ! Fai- tes que la pureté de ma vie corresponde à la blan- cheur du surplis dont vous m'avez revêtu aujour- d'hui. A ces conditions, ô mon Dieu, de même que vous reçûtes autrefois Marie dans le temple, vous m'introduirez dans votre sanctuaire, pour que j'y vive et que je serve tous les jours de ma vie, pour que j'y contemple ces œuvres admirables que vous y faites, et que je me prépare peut-être à en être un jour le principal instrument. Je dois m'y prépa- rer à recevoir un jour l'onction sacerdotale, je dois y pratiquer les vertus sacerdotales et participer ainsi par avance au sacerdoce de Jésus-Christ, comme je suis réellement aujourd'hui en partage de sa royauté.

« J'en porte sur ma tête la couronne glorieuse ; élevé au-dessus des fidèles, je suis déjà roi dans l'église, mort au vieil homme et vivant de la vie nouvelle ; je dois être roi de mes passions et triom-

(1) Ps. XV, 20.

(2) Pontifical. Eph. IV, 24.

57 - pher des vanités de la chair que je méprise comme ces cheveux superflus qui m'ont été retranchés. Cette couronne que je porterai fidèlement tous les jours de ma vie, et qui fait ma gloire, c'est la cou- ronne de Jésus-Christ qui vit en moi, ce sera un jour, je l'espère, ma couronne de gloire. Ah ! com- bien elles doivent m 'être chères toutes les deux !

« Me voilà, ô mon Dieu, introduit dans votre église ; quel pécheur, ô Dieu de miséricorde, vous avez choisi, pour lui faire de si grandes choses ! ... Me voilà aux pieds des autels qui sont à jamais ma demeure. L'extrême souillure, l'extrême sainteté ! Mon Dieu, comment ne suis-je pas humble? Oui, mon Dieu, je veux reconnaître vos bontés, purifier mon âme de plus en plus; oui, votre grâce va faire de moi une lampe ardente et luisante, donnez-moi de procurer le salut des âmes, pour votre gloire, donnez-moi l'amour du mépris réel, donnez -moi l'amour de la souffrance et la souffrance elle-même, faites-moi aimer la croix, puisqu'on m'a coupé les cheveux en forme de croix et donnez-moi la croix à porter. Mon Dieu, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne sais que vous offenser, mais plus j'en suis convaincu, plus je serai vide de moi-même, plus je serai propre à être fidèle à votre Esprit-Saint ; don- nez-moi donc pour votre gloire la sainte vertu d'hu- milité, afin que je puisse, revêtu du saint habit de religion, que vous m'avez donné, en réaliser toutes les significations et marcher pur et sans tâche et toujours sous votre sainte dilection.

« Mon Dieu, je vous remercie, non par moi, car je ne le puis dignement, mais je le fais par Marie, par S. Louis mon saint patron, mon saint ange et toute la cour céleste. Benedic anima mea Domino

-58 - et omnia quœ intra me sunt nomini sancto ejus (i).

« Me voilà arrivé, ô mon Dieu, à la fin de cette sainte retraite. Que de grâces n'y ai-je point reçues; l'impression va-t-elle s'en affaiblir de jour en jour et s'effacer bientôt? Non, mon Amour, non, avec votre grâce, carde moi-même je ne suis qu'un traître prêt à vous trahir. Je ne veux pas terminer ces jours de salut et de bénédictions sans prendre, en votre pré- sence et eh celle de la Cour céleste, la résolution que je vous ai faite de bien remplir les promesses en prenant la sainte tonsure. Qu'est-ce que pour moi que la vie nouvelle que le Pontife a demandée pour moi, en me revêtant du surplis? C'est la vie de Jésus, brûlant de propager la gloire de Dieu et le salut des âmes ; telle est la fin de mon sémi- naire, puisque, s'il vous plaît ainsi, je serai prêtre. Mais est le moyen de procurer ces deux grandes choses ? Ce moyen, c'est ma propre sanctification au séminaire, je veux y travailler, et pour cela je veux m'adonner fidèlement à la pratique du règle- ment, et à acquérir l'esprit de cette sainte Maison.

« Voici quelques résolutions qu'en la sainte pré- sence de Dieu, j'offre à Jésus par Marie :

« i ° Le vice général de toute ma conduite vient de ce que je n'apporte aucun soin à m'avancer dans l'oraison. Je vais donc me pénétrer de la méthode d'oraison et m'en servir, prendre enfin des résolu- tions pratiques, les exécuter et préparer le tout soir et matin par un grand recueillement.

« Je prendrai quelquefois pour sujet d'oraison les quatre fins de l'homme, le péché, la nécessité d'avancer dans la vertu et les paroles du Pontifical relatives à la sainte tonsure que j'ai eu le bonheur de recevoir hier.

(i) Ps. en, i.

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« Je veux m'attacher au saint exercice de la présence de Dieu, voir Dieu partout, me jeter en son sein au moment je me lève, penser amou- reusement à lui lorsque je m'éveille dans la nuit.

« Je veux profiter des saints avis que je reçois en confession , et avancer ainsi chaque semaine dans la vertu. Chaque matin je me dirai : Aujour- d'hui, il faut que je sois plus agréable à Dieu que je ne l 'ai été hier. Je me préparerai à la sainte com- munion et j'en rendrai grâces , surtout par une grande pureté de cœur et en y pensant souvent. Je veux vivre d'amour. Qu'il est beau à une âme, ô mon Dieu, de se consumer dans cette dilection!

« Je renonce à tout plaisir dans l'étude, à toute curiosité, à toute vanité et ne veux étudier que pour votre amour, ô mon Dieu ; c'est pourquoi je prends la résolution de réciter avec piété le Veni S a ne te.

« Je continuerai à prendre la .pureté d'inten- tion pour sujet de mon examen particulier que je serai fidèle à faire dans mes visites au Très-Saint- Sacrement, n'ayant, en purifiant ainsi mon cœur, d'autre vue que celle de la gloire de mon divin Maître.

« J'ai beaucoup à me reprocher pour la façon de dire mon chapelet, en le disant d'un exercice à l'autre ; j'aurai un extrême soin de mortifier mes yeux , c'est bien le moins que je fasse quelque chose pour ma bonne Mère, je serai plus fidèle à me consacrer le vendredi au Sacré-Cœur de Jésus et à me réfugier tous les samedis dans le Cœur Imma- culé de Marie.

« Je renonce, ô mon Dieu, à la bouffonnerie, elle est indigne d'un ecclésiastique, qui porte sur

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sa tête la couronne de Notre-Seigneur, avec lequel il ne fait plus qu'un. J'éviterai la moindre plaisan- terie sur le prochain et sur mes bons frères. Je les aimerai tous, adorant Jésus-Christ présent dans leur cœur. Me voilà serviteur de Jésus , moi aussi , il faut que je fasse aimer ce bon Maître ; je prierai très souvent et ferai des communions pour ces bons frères, pour qu'ils fassent du fruit dans la sainte Eglise. Ecce quam bonum et quam jucundum habi- tare in nnum (i).

« Je prierai de tout mon cœur pour les enfants du catéchisme et me donnerai avec zèle à leur ser- vice en ce qu'il peut avoir de plus désagréable. Cependant le catéchisme doit aller après la théo- logie

« L'humilité est la vertu dans laquelle je dois faire reposer toutes les autres. Plus je serai vide de moi-même par la sainte humilité, plus j'aurai de confiance en Dieu... Mon Dieu, donnez-moi la sainte vertu d'humilité.

« io° Enfin, ô mon Dieu, je suis ecclésiastique, je ne veux plus avoir de pensées, de désirs, d'affec- tions, de souvenirs que ceux qui conviennent à un ecclésiastique. Je veux renouveler à tout propos à la Sainte-Messe, à la sainte Communion, à l'orai- son, mille fois par jour, je veux renouveler au fond de mon cœur la consécration cléricale que j'ai eu le bonheur de faire hier. En prenant la sainte sou- tane , je la baiserai comme l'ayant reçue de votre main en répétant : Dominus pars hœreditatis meœ et Calicis mei) etc. En revêtant le surplis que je baiserai aussi, je prononcerai les paroles qui me rappellent mes obligations. Induat me Dominus

(i) Ps. CXXX, ii*

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novum hominem, etc. Enfin, en faisant renouveler ma tonsure, je me souviendrai de la dignité admi- rable à laquelle il vous a plu de m'élever. Imposuisti

capiti meo coronam de lapide pretioso Je veux

être, ô mon Dieu, fidèle en un mot à l'avertissement que vous m'avez donné par votre Pontife. Filii cliarissimi, animadvertere débet is » (i).

M. Baunard, dans sa belle vie du cardinal Pie, fait remarquer justement que ce n'est pas sur les résolutions écrites dans un moment de ferveur qu'on doit juger les hommes, mais sur les actes de leur vie. Nous conjurons donc le lecteur de se rappeler ces résolutions, de les relire au besoin après avoir fini ce livre, et il admirera comme elles ont été le programme exact de la vie extraordinaire qui se déroulera dans les chapitres suivants, preuve évi- dente que le Saint-Esprit les avait inspirées lui- même.

Nous avons vu M. d'Arbaumont s'entretenant seul à seul avec Dieu dans le secret de sa conscience ; écoutons-le communiquant ses pensées à sa pieuse et digne mère, puis à son père, dont l'âme lui était d'autant plus chère qu'il la savait plus éloignée de Dieu.

Paris, le 24 décembre 1838.

Ma chère Maman,

La retraite a fini hier dimanche au soir, je profite pour t'écrire des premiers instants qui s'offrent à moi après cette semaine de salut et de bénédictions, afin que tu aies les prémices de l'effusion de cette joie dont le Seigneur a rempli mon cœur qui lui est désormais consacré solennelle- ment. Oui, ma bien chère maman, la journée d'avant-hier a été pour moi une de ces journées qu'on n'oublie pas,

(1) Pontifical,

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un jour comme Dieu seul en peut faire, il rend au cen- tuple le peu qu'on lui donne et les obligations même que l'on contracte sont un sujet de joie et de consolation, car le joug du Seigneur est suave et son fardeau est léger.

Ah ! je puis bien dire comme Marie au moment elle portait dans son sein son Dieu et son Sauveur. Le Seigneur a fait en moi de grandes choses; il m'a fait son ministre, il veut m'employer à le faire bénir, il veut que je devienne un guide pour en conduire beaucoup après moi dans la voie étroite du salut. Que lui rendrai-je pour tant de bien- faits dont il m'a comblé, lui qui n'a besoin ni de moi ni de ce que je possède ? Comment répondrai-je dignement à la vocation sublime il m'appelle ? C'est encore en lui qu'il me faudra puiser la force, le courage , les vertus nécessaires, mais au moins en ce beau jour de ma consé- cration lui ai-je offert mon cœur et me suis-je donné à lui tout entier ?

J'ai renoncé au monde : c'est peu de chose, sans doute, et depuis longtemps je m'en étais séparé du fond du cœur, d'autant plus que je vis loin de lui dans la solitude ; mais, tout en y vivant, l'homme ne se sépare point pour cela de ce petit monde que chacun porte dans son cœur, qui ne nous quittera pas en cette vie, mais dont il se rendra maître, et qui se compose de nos passions, de nos goûts, de toutes nos inclinations qui nous éloignent de Dieu et nous font chercher hors de lui un repos que nous ne trou- verons pas, de notre imagination, de notre vanité. Ah ! c'est ce petit monde auquel on tient tant, que j'ai cherché à sacrifier à Dieu le jour de ma consécration , sacrifice qu'il faut renouveler. souvent, car si l'on n'y prend garde on a bientôt repris ce que l'on a donné à Dieu. Je lui ai demandé, à ce Dieu de bonté, de me vider de mon propre esprit pour me donner le sien, afin que je ne vive plus que pour Dieu, pour le faire connaître et aimer. J'ai bien besoin pour cela d'être rempli de l'Esprit-Saint, que l'Église a demandé pour moi ; elle l'a obtenu, je l'espère, mais que de choses à corriger en moi, pour que l'effet n'en soit point paralysé ! Priez Dieu pour qu'il me rende digne de tout cela.

L'ordination a été faite dans la chapelle du séminaire ; comme on commence par les tonsurés, et que j'étais le plus

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ancien, c'est moi qui ai eu l'étrenne de la chapelle. Veuille Dieu avoir attaché à cette circonstance des grâces particu- lières. J'ai passé le reste de cette cérémonie, qui a été longue, à remercier Dieu et à prier pour tout ce que j'avais de plus cher en ce monde: j'ai bien prié pour toi; j'ai demandé à Dieu qu'il te remplisse de plus en plus de sa grâce qui est le seul vrai bien, et qu'il te donne la force de triompher de tous les embarras, de toutes les peines tu te trouves ; je lui ai remis l'avenir entre les mains; j'ai prié de tout cœur pour papa et le grand'père Osmont, pour la paroisse de Chevigny, pour le diocèse de Dijon Dieu m'a fait naître et je dois aller un jour travailler au champ du père de famille. J'ai passé, je crois, en revue toutes les personnes que j'ai connues et j'ai prié pour elles, m'offrant de bon cœur à Dieu pour leur salut.

Cette journée a été pour moi bien grave et bien belle, j'espère que le souvenir ne s'en échappera jamais de mon cœur : elle m'a appris combien il était doux de se donner entièrement à Dieu, et de le prendre pour son partage. Qu'on est riche alors puisque le possédant on possède tout ! Ma lettre a été interrompue par la fête de Noël, et j'ai renouvelé aux pieds de l'Enfant Jésus les promesses que j'avais faites samedi. Ah I que Dieu descendu si bas pour nous sauver remplisse ton cœur des mêmes sentiments de confiance et d'amour dont le mien est comblé ; donne-toi sans réserve à Dieu dans l'embarras tu te trouves et qui est bien cruel, aie confiance en lui, offre-lui toutes les fati- gues, les inquiétudes que tu éprouves, celles qui viennent de ta sensibilité naturelle, de ton imagination, ce sont autant de croix qu'il t'envoie et qu'il faut supporter, te rappelant que si on souffre avec Jésus-Christ, on ressucite avec lui dans la gloire. Acceptons, ma chère Maman, ce calice d'amertume que le Sauveur a bu le premier; reçu avec amour, il perdra une partie de cette amertume qui nous effraie ; il t'éprouve aujourd'hui, peut-être te conso- lera-t-il demain. Que tout se fasse selon son bon plaisir, telle est la disposition sans laquelle notre cœur n'aura jamais de repos. Ce calice ne passera pas loin de moi , j'entre dans une carrière il faut souvent le boire jusqu'à la lie , et cette tonsure que je viens de recevoir n'est que

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l'emblème de la couronne de Jésus-Christ, couronne qu'il faut porter ici avec ses épines, si on veut qu'elle soit 'glo- rieuse dans le Ciel. Les chrétiens d'autrefois, et il y en a encore aujourd'hui, s'estimaient heureux de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus-Christ, ils s'estimaient heureux parce que l'amour adoucit toutes les peines. Aimons donc ce bon Maître et aimons-nous en lui, aimons-nous aux pieds de sa crèche, aimons-nous dans son cœur adorable, c'est le plus vif de mes souhaits au renouvellement de l'année. Cette année sera bien grave pour moi, parce que je la terminerai probablement par l'engagement éternel et redoutable du sous-diaconat. Je le mets, comme j'ai fait pour la tonsure, sous la protection de Marie, afin que ces promesses que je fais à Dieu dans une sainte joie et une vive espérance ne soient pas au dernier jour l'objet de ma condamnation. Adieu, je t'aime, ton respectueux fils,

L. D'ARBAUMONT.

V. Nous voudrions donner la lettre qu'il écri- vit peu de jours après à son père, lettre pleine de sagesse et de sentiment, il essaie de convaincre et de toucher ce cœur si près de Dieu par sa con- duite irréprochable, si loin de lui, par sa déplorable apathie et les habitudes d'indifférence de sa vie. Ce fut la plus douloureuse des croix de M. l'abbé d'Arbaumont , et nous ajouterons la plus longue dans sa durée puisqu'il la porta de si longues années jusqu'à la mort de son père tant aimé. Nous donne- rons la réponse de son père, parce qu'elle dépeint admirablement l'état extraordinaire et peu commun de cette âme et nous n'aurons plus à revenir sur ce triste sujet, si ce n'est pour dire en son temps que M. d'Arbaumont, père, eut enfin le bonheur de mou- rir dans les bras de l'Église, avec ses secours reli- gieux, grâces aux ferventes prières et aux incroya- bles austérités de son saint fils.

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Chevigny, le 15 juillet 1838.

Tu te reprochais, mon cher Louis, au mois de mars, d'avoir beaucoup tardé à répondre à une lettre de moi qui t'avait donné de la joie et semblait t'en préparer davantage ; après deux lettres de toi je suis resté silencieux à mon tour, bien plus longtemps que je ne l'aurais voulu, et ce que tu me disais au mois de juin exigeait cependant qu'il en fût autrement, car ta lettre m'exprimait ton espérance déçue d'une réponse prochaine à la première tu t'y montrais excellent fils, l'esprit, le cœur et l'âme constamment en peine pour le parfait bonheur de ton père. J'ai donc tort, je l'avoue, et si les occupations, dont le nombre a crû, ne m'ont guère laissé de loisirs, j'aurais du moins rompre le silence par quelques mots, ce que je fais aujourd'hui pour te satisfaire un peu, selon mon faible pouvoir.

Je lis plusieurs fois chacune de tes lettres, non seulement parce qu'elles viennent de toi, mais encore parce qu'elles contiennent style et fond ; je voudrais pouvoir y répondre absolument à ton gré, ma plume saisirait un loisir, peut-être avec plus d'avidité, elle est, comme tu sais, un peu igno- rante, assez mal taillée, et sur mille choses ne saurait discuter.

Tu t'étonnes, peut-être, mon cher ami, de ma façon de t'écrire qui n'est point en rapport avec tout ce que m'expri. ment tes lettres. Je ne suis pas entraîné d'un pas rapide vers le but tu veux me voir arriver, qu'importe ? si celui qui se hâte lentement arrive un jour, il y aura désir accompli. Ne te lasse pas de m'écrire, n'abandonne pas ton projet sous prétexte de me fatiguer ; tes lettres ont trop de mérites à mes yeux pour jamais me blesser. La contrariété que je ressens de n'avoir pas entièrement même vue que toi ne me fera pas renoncer à la jouissance que me procurent tes lettres. Conserve toute liberté de dire avec franchise ce que tu penses, ce qui t'intéresse, ce que tu désires, avec la forme et le style propres à toi-même, ou à l'état que tu as embrassé et j'ai satisfaction de te voir heureux. La contrariété que je ressens de n'avoir pas même vue que toi est plus que compensée.

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J'ai reçu le petit livre que tu as confié à M. Bossard; je ne l'ai pas encore lu en entier, bien que j'aie l'intention de le lire plusieurs fois et de réfléchir sur ce qu'il contient, ce pourquoi il ne faut pas être distrait. Ce que j'en ai lu est assurément très bien écrit, mais tes lettres seraient plus capables d'opérer quelque effet sur moi que tous les livres du monde.

Ainsi, mon ami, écris-moi souvent, si tu le veux, sur le même sujet, quand je devrais, moi, te parler de tout autre chose qui, néanmoins, ne serait pas en opposition avec ta foi, tes pratiques et tes désirs.

Ne semble-t-il pas que peu de choses séparait encore ces deux excellents cœurs et cependant il fallait encore vingt-sept années et attendre les der- niers moments de ce respectable vieillard et toutes les immolations de son fils, pour ramener cette chère âme à Dieu.

VI. L'abbé d'Arbaumont reçut les quatre ordres mineurs le 23 mai 1839, le samedi des Quatrë- Temps de la Trinité, vers la fin de la deuxième année de son séminaire, des mains de Msr Blan- quart de Bailleul, alors évêque de Versailles, qui suppléa Msr de Quélen déjà gravement atteint de la maladie dont il mourut. L'ordination de la Trinité toujours plus nombreuse eut lieu à la paroisse Saint- Sulpice, et sept mois plus tard aux Quatre-Temps de Noël, 21 décembre, il fut ordonné sous-diacre dans la chapelle du séminaire, encore par M^r de Versailles. Il nous serait facile de dire avec quelle ferveur il avança dans ces divers degrés de la cléri- cature, nous n'aurions qu'à transcrire ses admira- bles sentiments de retraite, mais nous craindrions de dépasser la mesure. Contentons-nous d'espérer qu'un jour l'on publiera ces immenses écrits car,

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pendant 40 ans de suite, chaque année, il a noté ses impressions domine toujours sa vertu princi- pale, sa profonde humilité. Plus il avançait dans la perfection, plus il se trouvait misérable et c'est le sentiment qu'éprouvent tous les saints, se connais- sant d'autant mieux qu'ils s'approchent davantage de la lumière de Dieu. « Deux ans de séminaire, écrit-il, au commencement de sa retraite du sous- diaconat, et peu d'amour du bon Dieu, une année de cléricature et peu de conformité à Jésus-Christ, deux années à Saint-Sulpice et peu de confiance en Marie, oubli trop fréquent de sa puissance pour me secourir et de son extrême bonté envers moi... Un fond de lâcheté très grand, voilà le mot de l'énigme, voilà la plaie, voilà il faudra en Jésus et Marie porter le fer et le feu. » Il continue à s'avouer les défectuosités de son âme avec autant de franchise que de délicatesse :

« Je manque de générosité pour vaincre ma paresse à entretenir les personnes auxquelles je pourrais inspirer de bons sentiments, paresse en mes désirs de n'avoir qu'une fonction basse, ou plutôt recherche de mes goûts, un orgueil déguisé de ne pas répondre à ce qu'on pense de moi si je suis placé plus en évidence Me laisserai-je découra- ger ? Non sans doute , ce serait me perdre sans retour. Un abandon définitif de mon cœur à Dieu, de bonnes résolutions, du courage pour les exécu- ter : voilà ce qu'il faut faire et la grâce ne me man- quera pas. »

Ses résolutions longuement détaillées se résu- ment en ceci : Fidèle observation du règlement, évi- ter de plaisanter les directeurs, leurs manières, leur doctrine. C'est une allusion à un usage, dont s'alar-

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malt sa délicatesse, mais qui prouve bien la sim- plicité de Saint-Sulpice. Les élèves ne se gênaient pas en récréation pour plaisanter les petites manies de ces vieillards vénérables pétrifiés dans leur voca- tion, devant leurs directeurs eux-mêmes, sans que cela nuisît en rien au profond respect qu'on avait pour eux. Il se promet encore de ne pas égarer ses pensées sur l'avenir, de ne plus se préoccuper de son vif désir d'une fonction humble à la sortie du sémi- naire, de la sainte obscurité qui est déjà sa passion. Il surveillera l'amour extrême qu'il a pour les livres se promettant de ne faire aucune étude sans la sou- mettre à l'obéissance. Nous abrégeons et citons quelquefois :

« Aucune considération ne doit faire résister à la voix de l'Evêque qui appelle en tel en tel lieu, à tel ou tel emploi, jamais un ecclésiastique ne doit flé- chir là-dessus. J'entends par ce mot résister non- seulement un refus positif, mais les sollicitations, les moyens détournés d'influencer sa détermina- tion. » La sainteté ecclésiastique, d'après lui, con- siste en l'amour de Notre-Seigneur, l'horreur du monde, le zèle ardent pour le salut des âmes. Les moyens pour arriver à cette sainteté sont : l'oraison, la mortification, l'examen de conscience, la pratique de la direction, les retraites annuelles et mensuelles.

Malgré ses appréhensions persistantes, M. d'Ar- baumont, il nous l'apprend lui-même, avança au sous-diaconat avec autant de paix que de joie , n'éprouvant pas d'autre dévotion que celle de la sainte volonté de Dieu. « Me voilà sous-diacre, écri- vit-il, me voilà sous-diacre ayant promis à Dieu la chasteté, la récitation du saint office , le service des autels. Jusqu'à la mort il ne me restera dans ma

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reconnaissance qu'à m'écrier : Vive Jésus, Vive Marie, et à vous dire, ô mon Dieu, dans le profond sentiment de ma misère, de mon indignité, de mon impuissance : Confirma hoc Deus (i). Hœc dies quamfecit Dominus, exultemus et lœtemur inea (2).

« Me voilà, le même homme, ayant fait un vœu solennel de chasteté, obligé à la récitation quoti- dienne du saint office, engagé pour toujours au ser- vice des saints autels ! pour toujours ! pour toujours! Rétro abire non licet ! ... »

Il repasse ensuite ses trois obligations , la chas- teté, la vertu par excellence. Nous voyons par ses notes qu'en faisant le grand pas, il y a joint menta- lement ce vœu de chasteté perpétuelle qu'il désirait faire depuis sa conversion (3) . Il se promet de vivre toujours dans la solitude, autant que faire se pourra de surveiller ses études une de ses plus grandes passions, de manière à les faire toujours d'une façon chrétienne, de beaucoup se mortifier pour éviter ces petites satisfactions que la chair réclame et que la tendresse de ses parents lui prodiguera. Nous savons en effet de science certaine et par quelques rares con- fidences échappées à son humilité et par ses écrits surtout , qu'à dater de ce moment et pendant toute sa vie sacerdotale, par un privilège exceptionnel , il ne ressentit jamais la plus légère tentation contre la sainte vertu, ce qu'il faut attribuer sans doute, aux prodigieuses austérités auxquelles il se livra par

(1) Ps. LXVII, 27.

(2) Ps. CXVII, 24.

(3) Les théologiens ne sont pas d'accord sur la nature des engage- ments du sous-diaconat. Les uns veulent que la chasteté perpétuelle découle d'un précepte que l'Eglise impose à ses sous-diacres, les autres d'un vœu implicite qui est annexé à l'ordination. Sans entrer dans cette discussion, le P. Jean la tranche en faisant mentalement un voeu de chasteté perpétuelle.

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la suite, alors que son ministère auprès des per- sonnes de sexe l'eût exposé à plus de dangers.

Ses sentiments pour l'office divin nous révèlent en outre un de ses attraits : l'amour de la divine liturgie fut une de ses passions, et comme l'œuvre c'est son fondateur, selon une maxime confirmée par une expérience constante, lorsque Dieu, après mille péripéties l'eût enfin fixé dans sa vocation de victime du Sacré-Cœur, il fit du saint office la pre- mière, la principale, la grande affaire de ses filles spirituelles. Aussi , peu de monastères excellent davantage dans la fidélité à s'acquitter de ce devoir et dans la manière de le faire. Si nous pouvions reproduire ses longues résolutions, on y trouverait en germe, mais d'une manière complète, ce qu'il écrivit plus tard pour ses religieuses, consacrées avant tout à l'exacte psalmodie de l'office divin.

Afin de ne pas être troublé dans la récitation des heures canoniales, il se promet de bien surveiller ses préoccupations constantes et, comme il a tou- jours la passion des livres et de la lecture, il y renonce courageusement, afin de n'avoir plus d'atta- ches extérieures : « Je me promets de ne plus faire de calculs pour acheter des livres, pour lire ou désirer lire avidement ; tout cela sont autant d'atta- ches qui troublent la paix de mon cœur, me rendent tout distrait pendant mes exercices de piété. Je m'abstiendrai de feuilleter des livres et des cata- logues, de me croire perdu si je n'ai pas lu tant de pages d'un livre par jour, ou tel ou tel livre. » Pendant toute sa vie, M. d'Arbaumont observa à la lettre tout ce qu'il écrivit alors sur l'office divin ; même dans ses plus grandes fatigues, au dire de ceux qui étaient à même de l'observer déplus près, il le

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récitait avec une attention, une ferveur, une exacti- tude qui les édifiait grandement; sauf l'impossibilité absolue qu'il tentait encore, il ne s'en dispensait jamais. Dans les dernières années de sa vie, accablé par les souffrances de son asthme, passant de lon- gues nuits sans sommeil, ou vaincu le jour par l'assoupissement, il employait des heures entières pour en réciter convenablement au moins une faible partie, une petite heure par exemple. Il fut moins exact à la résolution de ne plus acheter de livres, car à sa mort il laissa une magnifique bibliothèque. Il lui dut cette prodigieuse érudition en toute chose, qui étonnait tous ceux qui avaient le bonheur de causer avec lui ; surtout de matières de spiritualité il excellait. Mais il eut une excellente excuse pour manquera cette résolution un peu imprudente : lorsque ses jeunes religieux commencèrent à lui venir, il dut mettre à leur portée les meilleurs ouvra- ges de théologie dogmatique, morale et ascétique, pour continuer et achever leur science cléricale ; et encore avant sa mort voulut-il s'en débarrasser pour n'avoir plus d'attache et il les vendit à celui qui écrit ces lignes, ce qui fut sans contredit un des plus héroïques sacrifices de sa vie. Dieu se contenta de sa bonne volonté. Pendant qu'il séparait les ouvra- ges qui pouvaient être utiles à ses religieuses la mort l'arrêta, et après lui sa belle bibliothèque avec ses 7,000 volumes de choix se dispersa de tout côté.

Par la grâce de son sous-diaconat, M. d'Arbau- mont se considéra comme tout consacré dans son corps et dans son âme et d'une façon dit-il, qui le pénétra jusqu'au plus intime de son cœur jusqu'à la moelle de ses os.

« Enfin, mon Jésus, fait petit enfant pour nous,

72 - faites-moi marcher sur vos traces adorables, faites- moi aimer la croix, faites que je vive et que je meure sur ce bois adorable, que ma vie soit toute pleine de bonnes œuvres, de travaux, de tribulations, de peines, de souffrances. . . ma mort sera douce et tran- quille parce que, ayant été le compagnon de vos lar- mes, je léserai de votre joie dans le Ciel. Merèar fiortare manipulum fletus et doloris, ut cum exulta- tione recipiam mercedem laboris » ( i ) . Les anges du bon Dieu portèrent sans doute cette prière devant son trône, car dans ces quelques lignes nous venons de lire toute l'histoire de la vie et de la mort de M. d'Ar- baumont ; il ne nous restera plus que de la racon- ter en détail.

VII. Cependant notre pieux séminariste, seu- lement en congé temporaire, figurait toujours dans les cadres des ponts-et-chaussées. Ce congé qui datait du 1 1 octobre 1837 et nous sommes à la fin de l'année 1839 en décembre était depuis longtemps expiré et ses chefs ne voulaient pas se priver d'un si excellent sujet. M. Legrand, directeur général et plus tard sous-secrétaire d'État aux tra- vaux publics jusqu'à la fin du règne de Louis- Philippe, galant homme à qui Marseille doit ses premiers ports de la Joliette, s'empressait d'annon- cer le 2 mai à M. d'Arbaumont, que le ministre l'avait nommé, le 28 avril précédent, aspirant ingé- nieur, et lui envoyait la formule du serment à prê- ter au roi. Certes, il y avait de quoi bien flatter son amour propre, car après deux années d'ab- sence, son avancement était aussi rapide que celui de ses camarades restés au corps en activité de ser-

(1) Missel. Ps. CXXV, 6.

73 - vice. Mais, qu'importaient désormais à notre fervent séminariste les espérances du monde les plus bril- lantes ? Il avait prêté serment de fidélité au roi des rois et ne voulait plus en prêter d'autre. Sa réponse pleine de politesse et de reconnaissance affirmait sa résolution irrévocable et donnait sa démission-. M. Legrand ne voulut pas l'accepter et lui offrit une prolongation de congé, il était donc toujours dans les ponts-et-chaussées malgré lui. Quelques jours après son sous-diaconat, il écrivit encore à M. Le- grand qu'étant dans les ordres sacrés, sa nouvelle position était irrévocable ; il n'y avait plus moyen d'insister et M. Legrand accepta définitivement sa démission le 16 février 1840, par une lettre des plus courtoises. M. d'Arbaumont avait alors 27 ans ; avant sa mort il vit tous ses camarades de promo- tion arriver aux plus hauts grades, et même, presque tous obtenir une retraite bien méritée. Dieu le des- tinait à de plus grandes choses. Ses parents seuls, malgré leur héroïque courage, sentaient toujours bien vivement la grandeur de leur sacrifice ; il les consolait par les lettres les plus touchantes. Ils avaient espéré jusqu'au dernier moment que leur fils reviendrait sur sa résolution, aujourd'hui que le grand pas était fait, il n'y avait plus d'illusions pos- sibles, son père se résignait, c'était tout, sa douleur n'en était pas moins vive.

VIII. Le 19 décembre 1840, M. d'Arbaumont recevait le diaconat des mains de M?r Affre, le nou- vel archevêque de Paris, qui devait mourir glorieu- sement sur les barricades au mois de juin 1848, pour le salut de son troupeau. Nous ne dirons rien de cette ordination pour ne pas nous répéter ; elle fut

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signalée par les mêmes grâces, la même ferveur, et un progrès plus grand dans la solidité de sa vertu.

Le 4 avril 1841, il perdit son aïeul maternel. M. Pierre Osmont, à l'âge de 85 ans. Sa douleur fut très vive, car les affections de famille tenaient une large place dans une âme si bien douée, ce qui devait rendre bien plus héroïque le sacrifice qu'il en fera un jour. Toutes ses lettres à sa mère surabon- dent de tristesse, il comprend sa douleur et s'efforce de l'adoucir tout en la sentant cruellement lui-même. La foi en augmentant dans son cœur n'étouffait pas ces sentiments si naturels et ne semblait que les rendre plus vifs en les épurant.

Cependant le moment de son sacerdoce appro- chait. 11 le reçut aux Quatre-Temps de la Pentecôte 5 juin 1841, des mains de Msr Affre, dans l'église paroissiale de Saint-Sulpice. On nous pardonnera de reproduire plus longuement les belles résolu- tions que lui inspire le Saint-Esprit dans ces mo- ments de ferveur les plus beaux de la vie. Il sentait vivement, s'exprimait avec facilité, aimait à fixer ses pensées pour ne pas en perdre le souvenir ; nous n'avons donc qu'à choisir dans ses volumineux cahiers de retraite. A côté des idées de foi un autre caractère se révèle dans tous ces écrits ; une grande rectitude de jugement, ce qu'on appelle le bon sens. Plus tard ce sera le caractère saillant de sa direc- tion. Voici quelques-uns de ces sentiments de retraite avant l'ordination :

« Une seule pensée doit m'animer d'ici à l'ordi- nation : il faut à tout prix devenir un saint prêtre, la chose est difficile, mais il n'y a rien à craindre si je prie ; un règlement sacerdotal m'est nécessaire. Aurai-je le bonheur d'avoir un bon directeur dans

- 75 le ministère? Ils sont extrêmement rares, cela sup- pose une patience, un courage, une charité qu'on trouve très rarement. Rarement on trouve quelqu'un qui ose vous avertir, rarement on écoute volontiers un avis ; la vanité est une tentation perpétuelle pour nous, nous nous regardons faits pour conseil- ler tout le monde, n'écouter personne. Un règlement sacerdotal m'est nécessaire, c'est un moniteur per- pétuel, franc, impartial, qui ne rougit pas de vous avertir, que nous n'avons pas honte de consulter. » M. d'Arbaumont trace avec détails les lignes de ce règlement qu'il observera jusqu'au dernier jour de sa vie, ne le modifiant que pour le rendre toujours plus sévère. Le recueillement lui semble la base ; il a grande peur du respect humain qui fait craindre de paraître plus fervent que ses confrères. Pas de jeu de cartes, c'était de ce temps une déplorable habi- tude dans la Bourgogne ; pas de fréquentation du monde l'appelleraient sa naissance et ses relations de famille, pas de recherche des postes, pas de résis- tances à l'évêque, pas de sermons de vanité. Avant tout il faut avoir des principes et ne jamais les per- dre de vue, sans principes tout va à la dérive, le temps se perd, les vieilles plaies se rouvrent, on devient mondain, irréligieux, on se soucie peu des âmes, tout est bientôt perdu. <\ Le premier principe, c'est le salut ; sans ce premier principe, tout le reste n'est rien. Qu'importe que le ministère soit pénible? la récompense sera plus riche. Qu'importe que notre vie en soit abrégée? Nous y arriverons plus tôt. Qu'importe qu'on se moque de moi ? Je n'ai pas envie que Dieu se rie de moi au jour du jugement. Qu'importe que je ne réussisse pas dans les choses brillantes, que je n'aie pas de succès oratoires, que

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je n'éclabousse pas tous mes confrères, que je n'aie pas un magasin d'idées neuves ? Les satisfactions de la vanité n'ont jamais été le chemin du ciel. Donc persuasion qu'il faut suer sang et eau pour ne pas s'écarter de la voie étroite. »

« La générosité est la gloire du sacerdoce. Rien d'édifiant comme un prêtre qui donne tout, qui ne garde jamais d'argent, qui ne craint pas d'aller mou- rir à l'hôpital. La Providence divine n'abandonne jamais ces hommes-là. Lorsqu'un prêtre meurt sans laisser de quoi payer son enterrement, c'est la béné- diction dans un pays, la stupéfaction des impies, le regret des pauvres, la joie des fidèles. »

Ces beaux sentiments n'expriment pas seulement l'état actuel de son âme dans la ferveur d'un sémi- nariste qui va recevoir le sacerdoce ; c'est comme la prophétie de ce qu'il sera toute sa vie, car il mourut, en effet, après avoir observé la plus stricte pauvreté, sans la moindre somme pour ses funérailles, et sans aucune autre fortune que ses livres.

Enfin, arriva le jour fortuné de son sacerdoce, le 5 juin 1 841, aux Quatre-Temps delà Pentecôte. Dès 5 heures du matin il écrivait des pages déborde l'enthousiasme de la foi et du bonheur. Rien ne peut rendre la beauté de cette cérémonie de l'ordi- nation, et les vastes proportions de cette belle église, et le nombre desordinands si considérable que, sou- vent, on est obligé de donner la veille dans la cha- pelle du séminaire, la tonsure et les ordres mineurs. Au moment de la prostration, de la porte d'entrée à la Sainte-Table, le pavé est littéralement couvert de sous-diacres, de diacres et de prêtres au nombre de plus de deux cents. Dans aucune église du monde cette cérémonie n'est aussi belle et M?r Affre

77 - rachetait la dignité qui n'était pas dans sa nature, par une admirable piété.

A Saint-Sulpice, il n'y avait jamais d'ordination extra tempora. Après la Trinité les nouveaux or- donnés demeuraient dans la maison jusqu'à la fin de l'année scolaire, ou du moins un mois ou deux au gré de leur évêque ; quelques-uns mêmes sui- vaient les grands cours l'année suivante. Les premiè- res messes se disaient ainsi dans le recueillement, loin du bruit des fêtes de famille et de la dissipa- tion qu'elles entraînent. Leurs propres directeurs assistaient leurs pénitents à la première messe, leurs meilleurs amis la leur servaient et elles ne pou- vaient se dire que dans une des nombreuses chapel- les du séminaire, ou à l'autel de la Ste Vierge, à la paroisse, qui faisait partie en quelque sorte du séminaire.

Parmi les nombreux et illustres sanctuaires de Paris, un seul faisait exception, l'église des Carmes de la rue Vaugirard, inondée par le sang des mar- tyrs de la Révolution, la proximité de ce monastère empêchant toute dissipation extérieure. C'est dans cette église, rachetée par Mme de Soyecourt et les Carmélites avaient rouvert leur premier monas- tère au rétablissement du culte, que M. d'Arbaumont célébra sa première messe; non loin, dans un coin du jardin, se trouvait la petite maison du jardinier convertie en chapelle , avaient été entassés les cadavres des innombrables prêtres, massacrés le 2 septembre 1 792 ; leur sang avait déposé une épaisse couche sur le sol ; un parquet en bois protégeait cette sainte relique de tant de martyrs et permettait de la vénérer par une ouverture mobile. Depuis, en haussmannisant la ville de Paris, un boulevard a

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emporté cette glorieuse chapelle sans détruire ces souvenirs que la Révolution voudrait faire oublier. M. Ruben, directeur de Saint-Sulpice , l'assista à l'autel. M. l'abbé Poirot le servit. Notre jeune prêtre se rappelait avec bonheur qu'on lui donna le missel des Carmélites, qui était le missel romain, alors qu'à Saint-Sulpice, comme dans la majeure partie de la France , on se servait encore du missel parisien ; c'était comme un augure de l'amour de la liturgie romaine qu'il eut toute sa vie à un si haut degré. Voici ce qu'il écrivait à sa mère, le lende- main de ce beau jour ; on y trouvera l'écho des sentiments de son cœur.

Ma chère Maman,

Enfin ce grand jour, auquel je pensais depuis si longtemps est arrivé : me voilà prêtre ! Samedi a été le plus grand et le plus auguste de ma vie. Hier, dimanche, ne l'a pas été moins puisque j'ai offert à Dieu le saint et le Très-Saint-Sacrifice. Aujourd'hui encore, demain, et tous les jours de ma vie, autant de jours signalés par l'action la plus sainte et la plus étonnante qui se puisse concevoir. Me voilà prêtre, et le bon Dieu est descendu à ma voix du plus haut des cieux, mes mains l'ont tenu, ces mains avec lesquelles je t'écris, mes yeux l'ont contemplé, je l'ai reçu dans mon cœur; je l'ai donné aux fidèles, je l'ai offert à Dieu pour lui rendre l'hon- neur qui lui est et qui ne peut lui être rendu que par ce Jésus que j'immolais sur l'autel ; je l'ai offert pour le remer- cier de tous ses bienfaits envers l'Église, envers le monde entier ; pour effacer les péchés de tout l'univers, pour attirer sur le monde et sur moi toutes les grâces et les bénédictions.

Voilà ce que j'ai fait et ce que je ferai tous les jours

Oh! mon Dieu, ne permettez pas qu'une action si sainte, ne devienne pour moi qu'une routine et une habitude.

Je suis accablé, anéanti, au milieu de tant de grandeurs, je ne puis croire que tout cela soit une réalité, je me demande si c'est bien moi qui ai été ordonné, qui ai dit la messe,

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qui la dirai encore tous les jours ; moi qui ai tant offensé Dieu, moi dont ni les yeux, ni les mains, ni le cœur n'ont conservé la pureté qu'il faudrait pour contempler et toucher le corps de Jésus-Chiist, de l'Agneau sans tâche, pour pro- noncer ces paroles accablantes de la consécration. Enfin j'ai offert à Dieu toutes mes misères, je lui ai dit du plus profond de mon cœur : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole et mon âme sera guérie.

Samedi donc j'ai été ordonné; je n'oublierai jamais ce moment l'évêque, en m'imposant les mains a imprimé en moi un caractère sacerdotal que rien ne peut effacer, cette consécration de mes mains, afin que tout ce qu'elles béniront et consacreront, soit béni et consacré, ce pouvoir qui m'a été donné défaire descendre d'un mot Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme sur l'autel, sans qu'aucune puis- sance au monde puisse m'en empêcher , ce pouvoir de remettre et de retenir les péchés si grand, si admirable pour moi; enfin que sais-je, j'étais accablé, mais Dieu m'a fait la grâce de me tenir en paix pendant toute cette céré- monie, dans une douce confiance qu'il ne permettrait pas que je devinsse un mauvais prêtre, ni. que je le trahisse comme Judas, qui fut le premier des mauvais prêtres.

Tu sais que, pendant la cérémonie même de l'Ordination, les nouveaux prêtres rangés autour de l'autel récitent avec l'évêque les prières de la messe et consacrent avec lui. C'est le premier essai qu'ils font de leur sacerdoce. Je n'ai pas oublié ceux qui m'étaient chers au Mémento des vivants et à celui des morts. Le soir j'ai béni divers objets, entre autres une petite statue de la sainte Vierge que tu garderas comme souvenir de ce grand jour.

Enfin le dimanche est arrivé. En allant aux Carmes j'ai été suivi pendant une vingtaine de pas par un enfant d'une douzaine d'années qui marmottait à demi-voix des sottises contre les prêtres. Je ne l'ai point pris comme des cris de mauvaise augure, au contraire, pour une leçon que la Pro- vidence voulait me faire au moment où, pour la première fois, j'allais montera l'autel, qu'il fallait qu'un prêtre mit de côté la vanité et l'amour propre et fût décidé à supporter avec joie les rébus, les outrages qui ne peuvent manquer

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de temps en temps à un prêtre. C'est le chemin que Jésus- Christ lui a tracé. J'ai prié de tout mon cœur à la messe pour ce pauvre enfant. Arrivé dans l'église des Carmes, j'ai préparé mon cœur du mieux que j'ai pu, rentrant aussi srofondément que possible dans le sentiment de ma bas- pesse. Enfin le moment est arrivé, je n'ai pas entendu sans émotion la cloche qui sonnait le premier, puis le second coup; j'ai fait l'aspersion de l'eau bénite, la voix chevro- tante et la tête tournant un peu. Enfin en arrivant à l'autel je repris le calme et le sang froid qui m'étaient nécesssai- res ; j'arrivai à la consécration. Que dirai-je d'un pareil moment ! ... Un ange n'aurait pas été assez pur, mais les anges n'ont pas ce pouvoir, c'est à un pauvre pécheur que Dieu a voulu le donner pour lui apprendre à aimer les pécheurs, à les traiter avec miséricorde.

J'aurais bien voulu que tu eusses été la première à recevoir ce corps de Notre-Seigneur que je venais de con- sacrer ; la Providence en a disposé autrement. J'ai donné la communion à un de mes chers confrères qui me servait la messe, puis aux religieuses, puis enfin aux fidèles, en tout à une cinquantaine de personnes. Tu penses que tu as été en première ligne au Mémento avec papa, mon grand père et ma grand'mère en seconde ligne. C'est une place à perpétuité...

Ce matin, j'ai dit la messe ce mot me semble extraor- dinaire — au séminaire. C'était pour moi un devoir bien consolant de dire spécialement mes premières messes pour ceux que tant de liens me rendent si chers. La première devait être une offrande à Dieu du ministère qu'il me con- fiait, pour lui rendre grâce de cet incomparable bienfait, pour le prier de bénir cette vie de prêtre si grave et dont les conséquences sont si grandes, pour attirer ces bénédic- tions sur les âmes qui me seront confiées. Aujourd'hui, fête de Ste Clotilde, femme de Clovis, dont elle obtint la conver- sion, qui s'est sanctifiée dans l'état de mariage, c'est pour toi, ma chère maman, que j'ai offert le divin sacrifice ; tu dois sentir quel bonheur ça été pour moi. Demain j'irai dire la messe à Notre-Dame des Victoires avant d'aller à la maison de campagne. Cette messe sera pour papa ; tu sais combien de miracles de conversions se sont opérés dans

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cette église par la protection de la sainte Vierge. Tu dois concevoir les raisons qui m'ont fait choisir les jours et les lieux pour ces deux messes. Ah ! puisse Dieu exaucer mes prières, exaucer pour Papa et pour toi les vœux de mon cœur! Si c'étaient mes seules prières, j'aurais à m'en méfier beaucoup, mais je sais, avec toute la certitude de la foi, que ce sacrifice qui n'est point souillé ni diminué par l'indi- gnité de celui qui l'offre, produit infailliblement des grâces sans nombre qui sont appliquées suivant l'intention du prêtre, Dieu veuille donc, ma chère Maman, vous rendre à tous deux le cœur docile à ces grâces, fruit du sacrifice, afin que l'amour de Dieu, la pratique de sa religion, pénè- trent de plus en plus ton cœur et qu'ils se fassent jour dans celui de Papa. C'est ce que je ne cesserai de demander avec persévérance jusqu'au dernier jour.

Je t'écrirai dans quelques jours le jour précis de mon départ, je voudrais bien qu'il n'y eut rien d'extraordinaire à l'église, le jour je chanterai la messe qui sera le diman- che 28 juin. Du reste, j'aurai déjà dit une ou deux messes basses à Chevigny : l'extraordinaire ne me va pas.

Neuf jours après son ordination, M. d'Arbau- mont dit la messe au catéchisme de persévérance de la paroisse, puis adressa aux jeunes gens quel- ques paroles sur la force chrétienne dont le Saint- Sacrifice et la sainte Communion sont les sources. Le soir de ce même dimanche, il fit une petite exhortation aux enfants malades de l'hospice de l' Enfant-Jésus et une autre aux religieuses. Un saint prêtre présent lui dit : « M. l'abbé, gardez toujours dans vos sermons cet esprit de simplicité. » M. d'Ar- baumont ajoute : « Le compliment et la politesse à part, je regarde ce mot comme m' ayant été envoyé par la bonne Providence. Pas de phrases, pas de sermons contournés, marqués, attiffés, pas de ser- mons théoriques ronflants et superbes, de périodes fougueuses comme un cheval de manège, mais cunt

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brevitate et facilitate sermonis (i) quantum fien potest, et avec amour, surtout avec amour. » Nous verrons plus tard combien le P. Jean fut fidèle aux résolutions du jeune d'Arbaumont, combien il sanc- tifia d'âmes par cette méthode qui faisait dire à tous ses auditeurs : Ce n'est pas un grand orateur, mais c'est un saint prédicateur.

Il écrivit encore pour lui-même dans son journal : « Hélas ! la vanité m'a bien poursuivi hier. Mon Dieu, je déteste cela, j'y renonce, j'en ai horreur. Quoi ! faire servir le sacerdoce divin à me procurer la satisfaction d'une ridicule vanité, oh! l'horreur! le renversement, la sottise ! . . . Soli Deo honor et gloria (2) ; non nobis sed nomini tuo da gloriam (3); nobis confus io faciei nostrœ ( 4 ) . . . Illum oportet crescere, me autem minui (5). Je demanderai cette grâce, le 24, à la fête de S. Jean-Baptiste. »

IX. Le 16 juin, il alla prendre congé de la chère maison d'Issy, à la Solitude, àLorette, à Tou- tes-Grâces, à ces délicieux sanctuaires chaque séminariste en partant laisse son cœur pour jamais. Enfin, il quitta ses bons et pieux maîtres de Saint- Sulpice, avec des déchirements inexprimables. Leur vie sainte, les maximes de foi qu'il en avait reçues, avaient laissé dans son âme d'heureuses impressions de vertu qu'il garda toute sa vie.

Tels étaient ces élèves de Saint-Sulpice si décrié par ceux qui ne l'ont pas connu. Le jeune prêtre

(1) Trident, sess. v. cap. n. de Reform. Le livre des Macch. II. 32, avait déjà dit : Brevitatem vero dictionis sectari.

(2) Tim. I, 17.

(3) Psal. cxiii, 9.

(4) Dan. ix, 8.

(5) Jean, m, 30.

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y avait formé de célèbres et durables amitiés que la mort seule put briser sur la terre pour les continuer dans le ciel : l'illustre cardinal Pie, Msr Nouvel, évêque de Quimper, Msr Coullié, évêque d'Orléans, Msr de Cabrières , évêque de Montpellier, et tant d'autres dont les noms reviendront dans cette his- toire ; tous également formés par les mêmes maîtres, tous également dévoués aux plus saines doctrines de l'Eglise catholique sans épithète, tous, dans des sphères et des milieux divers, les champions de l'Eglise romaine.

Jamais les souvenirs de son ordination ne purent s'effacer de sa mémoire. De longues années après , quand l'imagination n'a plus d'illusions, que les pensées sont devenues plus positives , il écrivait dans son journal : <>< Ces instants solennels sont encore présents dans ma mémoire. J'aime à me les rappeler et l'impression que j'éprouvai après mon sous-dia- conat, lorsque, exerçant pour la première fois mon office, j'enfonçai les mains dans le calice encore teint du sang de Notre-Seigneur, et la haute idée que je conçus de la tonsure, et mon émotion, lors- qu'étant diacre, je tirai pour la première fois le saint-ciboire du tabernacle, et mon étonnement au sortir de l'ordination sacerdotale, en regardant mes mains consacrées et en songeant aux pouvoirs mer- veilleux attachés à quelques-unes de mes paroles, et la religieuse stupeur avec laquelle je montai pour la première fois au saint autel , et accomplis mon premier sacrifice. Oh! première et fraîche impression de la grâce sacerdotale , qu'êtes-vous devenue ! Hélas ! une malheureuse routine m'empêche d'atta- cher le même prix à ces grâces et à ces mystères. » si souvent renouvelés, mais toujours aussi augustes

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La suite de cette histoire dira au contraire comment, en changeant de nom et se retournant vers les austé- rités de la pénitence, sa foi avait grandi pendant que sa dévotion sensible avait diminué. Dieu l'avait nourri pendant quatre années , avec une bonté maternelle, du lait des enfants ; désormais, sa bonté paternelle le nourrira du pain des forts.

Il partit avec le plus aimé de ses condisciples, l'abbé Besson, du diocèse de Gap, le confident intime de tous les secrets de son cœur, qui portait aussi en lui toute la fraîcheur de la grâce du sacerdoce ; ils avaient été ordonnés ensemble, et, comme les disciples d'Em- maùs, ils ne parlèrent le long de la route que des bontés sans nombre de Notre-Seigneur à leur égard : eux aussi l'avaient reconnu à la fraction du pain. Ils s'excitaient l'un l'autre à la sainteté. Hélas! ces pieux entretiens, après quelques jours passés ensem- ble à Chevigny, devaient être les derniers de leur vie. Après dix-huit mois d'une pieuse correspon- dance où l'abbé Besson laissa voir tous les trésors de grâce et de sagesse qui étaient en lui, Dieu le retira de ce monde, le jugeant comme un fruit déjà mûr pour le Ciel.

Avant d'entrer dans le ministère, M. d'Arbaumont passa quelque temps à Chevigny, dans sa famille, à qui sa vocation avait imposé de si douloureux sacrifices. Il savait la plaie qu'il leur avait faite, il voulait l'adoucir, surtout pour son pauvre père, rési- gné, mais non consolé. Il le fit en effet, mais en vrai ministre du bon Dieu, fortement et fermement résolu à se poser en prêtre dès le début de sa carrière sacer- dotale.

a. m, p. î,

CHAPITRE III

Depuis l'arrivée du P. Jean à Dijon en

juillet 1848,

jusqu'à son départ pour Marseille le 5 mars 1850.

I. Arrivée à Dijon. Secrétaire de Mgr Rivet. II. Ses répugnances pour cette position. III. M. Galais. IV. Désirs de vie monas- tique. — V. Aumônerie de l'hospice des aliénés. VI. Première vocation de Victime. VII. Obstacles. VIII. Lutte et victoire. IX. Départ pour Marseille.

onsieur d'Aréaumont, nous l'avons 6vu, partit pour Dijon dans l'intention , bien expresse de se mettre avec un abandon absolu à la disposition de son évêque ; mais la divine Providence avait d'autres desseins. Il n'y arien d'admirable et d'incompréhensible comme la grâce de la vocation. Dieu, dit S. Paul, ap- pelle lui-même ceux qu'il a choisis et ceux-là il les sanctifie pour les rendre conformes à l'image de son divin Fils (1). Quelquefois la vocation est un appel direct de Dieu, comme nous le voyons dans celle de S. Paul, de S. Augustin et de tant d'autres saints, vocations relativement rares, bien moins cependant qu'on ne pourrait le croire. Le plus sou- vent, c'est un attrait persévérant, le désir d'une âme que rien ne peut satisfaire, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le lieu de son repos. D'autres fois, ce sont les

(1) Rom., vm, 50.

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circonstances qui déterminent le choix sans que la réflexion et la volonté y aient aucune part. Mais toujours c'est Dieu qui arrange les événements de manière à conduire comme par la main et malgré toutes les oppositions humaines, les âmes d'élite qu'il s'est choisies de toute éternité. Chose plus éton- nante encore ! parfois elles sont appelées à une vo- cation qui ne doit pas aboutir. Dieu se contente de la bonne volonté qu'il leur avait inspirée lui-même: leur vocation était de se sanctifier dans les épreuves, de sanctifier avec elles et par elles un grand nom- bre de personnes ; arrivées comme Moïse en face de la terre promise, il ne leur est pas donné d'y entrer. Mystère que les hommes ne peuvent comprendre, parce qu'ils n'en peuvent suivre la trame, si ce n'est après le fait accompli. Aujourd'hui, la vocation extraordinaire du P. Jean n'a plus de mystère , mais alors que d'obscurités ! Dieu l'avait choisi pour être l'apôtre de grandes foules attirées par les dehors éclatants de sa sainteté ; il devait être le directeur d'un grand nombre d'âmes d'élite ; il devait former une communauté de vierges aussi humbles que ferventes qui le vénèrent comme leur vrai fondateur ; mais il devait être ce que nous ose- rons appeler le grand pénitent de notre siècle, éga- lant ce que l'histoire nous a conservé des pénitents les plus austères, les dépassant quelquefois par des excès que nous oserons à peine raconter. Si M. d'Arbaumont eût suivi la carrière ordinaire, il fut devenu grand-vicaire, comme ses plus illustres amis, il fut probablement arrivé à l'épiscopat ; son rôle eût été plus éclatant ; qui oserait dire qu'il eût été plus} fructueux et qu'il eût laissé des fruits plus durables?

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Pendant son séjour au séminaire, l'abbé d'Arbau- mont avait demandé à Notre-Seigneur de vivre dans un ministère bien caché et bien ignoré : « J'aimerai la vie cachée, écrivait-il, non par paresse et lâcheté, mais en recherchant les travaux obscurs. Ce sont les plus méprisés, les plus pénibles, les plus sancti- fiants, les moins dangereux, les plus utiles. Ne jamais m'ingérer dans une fonction qui ait le moin- dre éclat, mais ne pas en trembler quand j'y suis appelé par la Providence ; alors remettre à Dieu la garde de l'humilité, en suivant sa voie avec simpli- cité. » C'est précisément cette dernière voie que Dieu lui réservait par la volonté de ses supérieurs, se contentant de sa bonne volonté pour celle qu'il eût préférée.

Il était en vacances à Chevigny, dans sa famille, depuis un mois, quand son évêque, Msr Rivet, lui demanda d'accepter les fonctions de secrétaire par- ticulier ; c'était le renversement de toutes ses espé- rances. Il avait rêvé un vicariat dans une paroisse obscure, mais il aurait pu exercer le ministère des âmes ; il lui fallait s'enfermer dans des fonctions purement administratives qui peuvent flatter l'ambi- tion en mettant sur la voie des honneurs, mais qui ne sauraient contenter le cœur que si, en aimant tendrement son évêque, on le sert par pur dévoue- ment : et il le connaissait encore à peine. Cependant, il n'hésita pas un moment et son acceptation fut immédiate, sans se donner le temps de réfléchir ; il n'en avait pas besoin, son parti était pris depuis longtemps, obéir et toujours obéir. Son évêque fut ravi de la promptitude de sa réponse et il se hâta de le lui écrire. Nous donnons cette lettre, parce qu'elle est comme le programme de sa nouvelle situation.

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Dijon le 15 août 1841.

M. l'abbé, je vous remercie de votre acquiescement à mes désirs. J'aime à penser que vous n'aurez point à vous en repentir et que, de mon côté, je m'applaudirai tous les jours davantage du choix que depuis longtemps j'ai fait de vous. D'ailleurs, je me hâte de vous le dire, si ce genre de vie vous déplaisait un jour, vous serez libre de rentrer dans la vie commune, je trouverais bien le moyen de vous placer selon vos besoins et mon affection. Voici mes conditions : le logement, la table, l'éclairage, le chauffage, blanchis- sage, fournitures de bureau et six cents francs de traitement; ce qui, avec les honoraires des messes, vous donne plus de neuf cents francs bien assurés. Je regrette de ne pouvoir vous offrir un traitement plus considérable, mais, outre que mon budget ne me le permet pas, je vous ferai observer que ni vicaires, ni desservant, n'en n'ont autant de reste, leurs dépenses payées. Les obligations sont d'être mon sosie, l'homme de mes secrets, le confident discret de mes pen- sées, ma compagnie la plus habituelle dans mes quelques promenades, dans mes récréations après le dîner, dans mes visites de bienséance ou d'obligation, quand M. le vicaire- général se trouve empêché. C'est de se conformer pour les repas aux heures du palais épiscopal, et de me seconder dans ma correspondance privée, publique ou administrative. Votre appartement se compose d'une antichambre, d'une chambre à coucher.de deux cabinets et d'une garde-robe, le tout meublé. Je le fais mettre à neuf dans ce moment.

Je suis heureux de me rendre aux désirs de votre bonne et digne mère ; restez auprès d'elle jusqu'au mois d'octobre, remettez-vous bien. Je veux qu'elle soit assurée que nous aurons bien soin de vous et que votre évêque vous laissera bien faire quelquefois une pointe jusqu'à Chevigny. Que Notre-Seigneur vous bénisse, assurez-vous bien que je suis votre bien affectionné

f François, évoque de Dijon.

Ce digne prélat, que Dieu réservait pour une extrême vieillesse, ne pouvait choisir un meilleur

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secrétaire. Gracieux dans tout son extérieur, très bien élevé et de manières fort distinguées, le jeune gentilhomme devait lui faire honneur dans une ville de vieille aristocratie. Son ancienne position dans le monde le posait très bien auprès des gens instruits. Il n'avait qu'un défaut pour un secrétaire, une déplo- rable écriture, si ce n'est quand il s'appliquait beau- coup, ce qui était rare, comme chez presque tous les gens d'étude, plus soigneux du fond que de la forme. Du reste, il avait une facilité prodigieuse pour écrire, comme le prouvent ses innombrables manuscrits.

De son côté, la position, peu attrayante par elle- même, acceptée, M. d'Arbaumont ne pouvait mieux rencontrer. M?r Rivet, disait-il jusqu'à sa mort, était un saint évêque, d'une bonté et d'une douceur qui le faisait ressembler à S. François de Sales, son patron. Fort gallican, il avait eu le malheur plus tard de se trouver parmi les opposants du concile du Vatican, mais avec une bonne. foi qui explique sa prompte adhésion aux décisions de cette assem- blée. C'était le fruit de l'éducation de sa jeunesse, alors semblable dans tous les séminaires. Bientôt M. d'Arbaumont s'attacha à lui comme à un père et jamais cette affection ne se démentit au milieu des plus cruelles épreuves que nous dirons bientôt.

Dès le 9 octobre, il prêta serment, entre les mains de son évêque, de garder le secret sur les affaires que sa position allait lui faire connaître, et il entra tout de suite en fonctions. Il fit immédiatement paraî- tre sa grande prudence : « Je m'enfermai dans mes fonctions de secrétaire, disait-il, prenant des notes, rédigeant les procès-verbaux, mais jamais une seule fois je ne suis intervenu dans les discussions, jamais je ne donnai mon avis, je laissai le secrétaire gêné-

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rai et les grands vicaires régler toutes choses avec l'évêque. »

II. En donnant sa confiance à son jeune secré- taire, MsT Rivet lui donna aussi son cœur ; il en fit l'homme de sa droite, son compagnon de tous les instants, son hôte de jour et de nuit. De son côté, M. d'Arbaumont trouvait mille sujets de con- solation auprès de son évêque et, par dessus tout, le modèle accompli d'une vie vraiment ecclésiasti- que. C'était donc pour lui une existence tout de rose, rien ne manquait de ce qui peut faire le bonheur d'un prêtre ordinaire. Mais il n'était pas un prêtre ordinaire, l'ambition n'avait aucune prise sur son àme ; la vie commode, facile, honorée, ne pou- vait remplir son cœur. Dès le premier moment de sa conversion, la vue des misères morales de ses camarades lui avait inspiré la plus grande compas- sion et le plus vif désir de convertir ces pauvres âmes. L'amour de Notre-Seigneur grandissait en son cœur, l'amour du prochain grandissait pareille- ment. Il avait soif de dévouement, et ses fonctions de secrétaire étouffaient ses aspirations les plus arden- tes. Alors lui revinrent ses idées de vie religieuse qui avaient si souvent traversé son esprit ; la vie monastique se présentait sans cesse à lui. Dès 1836, il y avait cinq ans, étant encore jeune et brillant ingénieur, il travaillait à la route de la Grande-Char- treuse ; il était près de Crest en Dauphiné, les capucins ont un couvent : un des Pères vint à passer sur la route qu'il étudiait ; il n'avait jamais vu de religieux ; on sait qu'ils étaient encore fort rares en France, en effet l'habit monastique était à peu près inconnu. Les capucins avaient arboré

91 les premiers la livrée de S. François vers 1829, Béranger les avait persiflés dans ses chansons ; un procès célèbre devant la Cour d'Aix, pour port d'ha- bit illégal, leur avait donné la renommée, mais leur exemple courageux n'avait pas été suivi ; le P. La- cordaire n'avait pas encore porté dans la chaire de Notre-Dame la blanche bure des Dominicains, qui devait d'abord exciter tant de surprise et bientôt tant d'enthousiasme. M. d'Arbaumont, étonné à cette vue, suivit longtemps le religieux du regard ; cet habit si pauvre, cette barbe, cette tête nue et rasée, ces pieds nus, le port majestueux du personnage, lui firent la plus vive impression, et bien que cette im- pression s'effaça au milieu des préoccupations de son nouveau genre de vie, elle demeura comme enfouie, mais toujours existante, dans un coin de son âme. Au séminaire, il ne songea plus qu'au ministère des âmes dans une vocation ordinaire, ou, si tout autre idée lui revenait parfois, une secrète appréhension d'imposer un trop lourd sacrifice à ses bons parents, déjà si éprouvés par sa rupture avec le monde, l'empêchait de s'y arrêter. Le moment de Dieu n'était pas encore venu. Cependant, croyant plaisanter, au séminaire , il parlait souvent des moines. M. l'abbé Besson, son meilleur ami, lui disait aussi en riant , mais avec un pressentiment sérieux : « Vous serez un jour moine mendiant ; » et plus tard, peu avant sa mort, il lui écrivait : « Dès lors, au séminaire, je me disais que Dieu avait sur vous des desseins très inconnus aux hommes. » M. l'abbé Ferret, de passage à Saint-Sulpice et plus tard supérieur du grand séminaire de Nantes , fort homme de Dieu, avait également pressenti quelque chose de semblable, car, lui donnant les

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lettres du P. Roy, jésuite de Dijon, mort en Chine, il lui dit ex abrupto et sans préparation au moment de son départ du séminaire : « Vous apprendrez comment on quitte ses parents pour Dieu sans se brouiller avec eux, par un sacrifice plus beau, en un sens, que celui de S. François-Xavier. » M. d'Ar- baumont, étonné de cette sortie d'un homme si pru- dent d'ordinaire, lut ce livre qui devait bien lui ser- vir plus tard. Ainsi se posaient les bases de si future vocation dont il avait une vue très confuse et très indéterminée, laquelle devait s'éclaircir peu à peu et bien lentement, car il mit neuf ans à se décider. Sa mère elle-même ne prévoyait que trop ce qui la menaçait, dès le premier jour de son retour de Paris, en retrouvant son fils si saint, déjà si héroï- que dans ses sacrifices : « Je ne voulais faire aucune fête pour la première messe que je célébrerais dans la paroisse résidaient mes parents. En arrivant à Beaune, j'avais prévenu ma mère que je célébrerais aussitôt la messe dans le couvent des Carmélites et que je la verrais seulement après mon action de grâces. Je n'avais d'autre idée que de donner àNotre- Seigneur l'occasion de bénir plus solennellement, en quelque sorte, cette tendre mère, en lui faisant revoir son fils à l'autel après un an d'absence, tenant entre ses mains la victime sainte ; je pensais même la réjouir par l'exécution de cette pensée que j~ trouvais belle et pieuse. Mais elle était encore trop mère pour goûter ce qu'elle comprendrait au- jourd'hui et son cœur de chair sentit instinctivement ce dont cet arrangement était peut-être l'annonce. C'était le glaive de douleur qui s'était déjà fait sentira son âme, en attendant d'autres douleurs d'un plus parfait et plus austère sacrifice ; sacrifice plus

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dur pour elle que pour moi et qu'avec un peu plus d'expérience je ne lui eusse pas imposé; j'allais trop vite. »

Pendant ces vacances de juillet à octobre 1841, avant son entrée à l'évêché, M. d'Arbaumont visita la Grande-Chartreuse. Ce voyage lui fit une grande impression. La vue de ces anges terrestres, cachés dans une si profonde solitude, charma son âme et le pénétra de la plus respectueuse admiration. Admis dans la cellule d'un religieux, ancien militaire, il le força à le bénir et fut fort peiné qu'il ne lui permît pas de lui baiser les pieds. Il vit les lieux s'étaient établis les premiers solitaires et s'informa avec soin de tous les usages monastiques. Tous ces détails sont consignés dans un écrit il réunissait le bu- tin qu'il faisait dans chaque communauté religieuse. « Ce voyage eut de l'influence sur moi ; il me con- firma dans l'éloignement du monde , dans le désir de me donner tout à Dieu, dans l'amour de la péni- tence, de l'abjection , et me porta beaucoup à la maxime : Aimez a être ignoré et compté pour rien ( 1 ) . J'y respirais d'un bout à l'autre un baume de piété à l'égard de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, des saints et des choses religieuses. Il est probable que l'idée de la vie religieuse me vint, mais sans rien de précis. Je m'intéressais à chaque maison, comme si elle eût été la mienne. » Dieu, qui dispo- sait insensiblement toute chose pour sa future voca- tion, le mit, comme par le fait du hasard, en com- munication avec d'autres communautés religieuses. M§r de Dijon le menait quelquefois chez les Carmé- lites de Beaune, quand il allait les visiter. La mère Jeanne, prieure, femme d'une grande valeur, l'eut

(1) (mit. Christî.

94 bien vite apprécié et toutes ses religieuses avec elle. La vue de ce prêtre si pieux, si grave, si discret, appela leur confiance : elles n'eurent plus de secrets pour lui, et lui parlaient à cœur ouvert. Il apprit ainsi beaucoup de détails sur la vie monastique et les austérités qui y sont en usage. Dieu s'en servit pour développer le vif attrait qu'il ressentait déjà pour les austérités de la pénitence. Il y fit sa pre- mière provision d'instruments de macération, rece- vant ces présents avec plus de joie que si on lui eût donné des joyaux précieux.

Il se trouva aussi fortuitement en rapports avec les Clarisses de Lyon, qui avaient pour abbesse la Mère Marie de l'Immaculée-Conception, professe d'avant la Révolution, ayant souffert pour la foi et portant allègrement les austérités de sa vie dure, malgré ses 80 ans. Elles complétèrent son petit trousseau d'instruments de pénitence, le laissant rempli d'édi- fication, et, pour la première fois, il l'avoua plus tard, il sentit un goût ardent pour la nudité des pieds et les heureuses guenilles de la pauvreté. Il commença à faire de saintes folies sur l'article des pénitences corporelles ; nous n'en parlerons pas pour éviter les redites, voulant condenser dans un seul chapitre les merveilles d'expiation qu'il s'im- posa successivement. Tous ceux qui le connais- saient le contrariaient dans cet attrait et lui prê- chaient l'inutilité de tout cet attirail. Il consulta M. Galais : « Mon ami , lui répondit celui-ci, ce goût est une grâce insigne. » Cette décision tira son âme de l'angoisse et de l'anxiété, en le mettant dans la voie de l'obéissance et le laissa libre de suivre son penchant ; la suite de sa vie montra que c'était l'attrait d'un saint dont les divines flammes avaient besoin d'un continuel aliment.

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III. En racontant la vie de M. d'Arbaumont au séminaire Saint-Sulpice, nous nous sommes demandé quel avait été son directeur. Cette ques- tion est restée pour nous sans solution, alors qu'il nous aurait été si facile de le savoir de son vivant. Les notes que nous avons sous les yeux, le font confesser à M. Caduc, vénérable et saint prêtre, digne d'avoir un tel pénitent. MsT Nouvel, évêque de Quimper, l'ami intime du P. Jean, plus à même que personne de le savoir, ayant été son condisci- ple, assure que son directeur était le savant M. Car- rière, plus tard supérieur général ; M. Icard, supé- rieur-général actuel, a la bonté de nous écrire que ce devait être M. Galais. Nous avions, en effet, nous-même cette conviction pendant la vie du P. Jean, et c'est ce qui nous a fait négliger de nous en informer. Quoi qu'il en soit, la suite de ce récit prouve l'influence considérable qu'eut M. Galais dans la direction de M. d'Arbaumont à cette époque de sa vie. Il convient donc de s'arrê- ter un instant sur cette grande figure, qui a laissé un impérissable souvenir dans le cœur de tous ses enfants.

M. J.-B. -Lucien Galais était à Rouen, le 22 juin 1802. Après de brillantes études, il avait été ordonné prêtre en 1829 et s'était fait sulpicien. C'était le meilleur cœur qu'on pût voir, il s'attachait prodi- gieusement à ses pénitents qui le lui rendaient bien. Fort avec les forts, condescendant avec les faibles, sa direction était également paternelle et prudente pour tous. C'était un grand travailleur, sans cesse dans les in-folios malgré une santé déplorable qui influait peut-être sur son âme portée à la crainte, au scrupule même, ce qui lui donnait, c'est l'usage,

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une grande grâce de consolation pour les âmes timo- rées. Pourquoi le cacherions-nous ? M. Galais était le plus grand, ou tout au moins le plus expansif des gallicans de Saint-Sulpice, mais il l'était avec une bonne foi, une conviction qui avait quelque chose de touchant. Etait-ce esprit d'opposition ? Oh ! on l'aimait trop. Etait-ce un nouveau courant qui avait envahi le séminaire? nous ne savons, mais les plus convaincus ultramontains étaient ses élèves. Sans cesse nous disputions avec lui, aux récréations, aux promenades, dans sa chambre ; ni sa science, ni ses convictions, ni l'amour que nous avions pour lui ne pouvaient nous gagner. Fâcheusement collaborateur du Droit Canon de M. Lequeux, mis depuis à l'index, dans les classes de droit, il renchérissait sur cet auteur. C'était sans inconvénient : le siège de ses élèves étant tout fait, nous faisions de ses objections nos thèses et de ses thèses nos objections. Un trait final, car ce fut le dernier de sa vie, prouvera la bonne foi de ses convictions. Il allait mourir, et, à la clarté si vive de ce dernier moment, il dit à son confesseur : « Dieu m'est témoin que j'étais de bonne foi ; mais j'ai pu me tromper, je ne voudrais pas être un objet de scandale pour mes enfants ; je vous prie de brû- ler tous mes écrits. » Pendant sa dernière maladie qui fut si douloureuse et si sanctifiante, il ne cessait de baiser une médaille du Pape, en disant à tout moment : Je crois, je crois. Mais, à part cette dévia- tion bien excusable chez ceux qui avaient été élevés sous la Restauration, quelle sainteté complète chez cet homme ! quelle prodigieuse science des âmes ! quelle prudence consommée! Il mourut le 17 jan- vier 1854 après une longue maladie, seize ans avant la proclamation de l'infaillibilité pontificale, à la-

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quelle il eût applaudi sans réserve, nous le jurerions, nous tous, ses enfants. Tel était celui que Dieu avait choisi pour diriger M. d'Arbaumont dans la plus incroyable des vocations.

IV. La pensée de la vie monastique préoccu- pait toujours davantage le futur Père Victime du Sacré-Cœur et d'autant plus qu'il se voyait grandis- sant toujours de plus en plus dans l'estime de son évêque, ce qui resserrait les liens qu'il aurait voulu briser. Aussi, tout en remplissant avec la plusgrande exactitude ses devoirs de secrétaire, il se demandait sans cesse il dirigerait ses pas. Sa pensée s'arrêta sur l'ordre le plus pauvre et le plus abject selon le monde, l'Institut séraphique des capucins. Le reli- gieux qu'il avait vu en Dauphiné, il y avait huit ans, lui revenait à l'esprit avec ses pieds nus et ses livrées abjectes. La vie de S. François d'Assise acheva de le porter de ce côté, quand tout à coup la bonté de son évêque parut le rejeter dans la haute mer au moment ou il touchait au port:

Dijon, le 20 septembre 1842.

Mon cher Abbé,

Je veux resserrer en ce jour anniversaire de mon sacre les liens qui vous attachent près de moi. Recevez donc comme un gage de mon estime et de mon affection ces lettres de chanoine de mon Eglise Cathédrale.

f François, évêque de Dijon.

Ce n'était plus le moment de rompre avec son évêque, mais quoique fort touché de ses marques succesives de sa bonté, ne sentant aucun attrait pour les honneurs qu'il abhorrait même, il souffrait

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de ne pouvoir se livrer au salut des âmes et d'être ainsi toujours plus renfermée dans les fonctions administratives.

V. Cette souffrance était si visible queM§r Ri- vet, à son grand regret, consentit à se priver de sa commensalité, et, tout en lui conservant ses fonctions de secrétaire intime, le nomma à l'aumônerie de l'Hospice des aliénés dit de laChartreuse. Il espérait ainsi offrir un aliment à son zèle et d'ailleurs il lui fallait un homme de la prudence et de la valeur de M. d'Arbaumont pour faire face aux immenses diffi- cultés qu'offrait alors cette aumônerie. Il obéissait surtout à une pensée secrète : ce saint évêque vou- lait tenir son secrétaire comme en dépôt, en atten- dant le moment il aurait la satisfaction de le faire son vicaire-général. Mais Dieu avait d'autres desseins.

Les difficultés de ce nouveau ministère étaient de deux sortes : une administration voltairienne, taquine , rendait la vie impossible à ces pauvres religieuses vouées aux plus ingrats et aux plus péni- bles des travaux pour les aliénés. Cela alla si loin que, quelques années après, elles durent résigner ces fonctions et abandonner un poste elles ne pouvaient plus trouver la liberté du bien. Mais, avant que cette séparation eut lieu, de grandes épreuves assaillirent la nombreuse société, dont quel- ques membres desservaient la Chartreuse. Touché du triste état de cet institut appelé à faire tant de bien et le démon avait pris pied, il s'entendit avec la sainte Mère Bernard, bien capable aussi d'un pareil sacrifice, pour s'offrir à Dieu comme victimes, afin qu'il préservât cette grande famille reli-

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gieuse des maux qui la menaçaient. Ils se donnèrent donc à Dieu pour recevoir toutes les souffrances qui pourraient les immoler pour le bien de cette congré- gation. Ils en déposèrent l'expression dans un cœur d'argent qu'ils suspendirent à l'image de Notre- Dame de Bon-Secours, en l'église de Notre-Dame de Dijon. Ce fut sa première inspiration de s'offrir comme victime pour les péchés des autres; nous verrons que ce fut la vocation de toute sa vie. Dieu seul connaît quelles austérités effrayantes il s'imposa dans ce but ; nous les raconterons plus loin avec les actes héroïques d'humilité qu'il pratiquait dès lors. Cependant l'heure approchait la bonté de Dieu allait préparer les voies pour l'accomplissement de ses désirs d'immolation. Il avait fait souffrir à son corps, pendant ces dernières années, tout ce que l'imagination peut concevoir de plus épouvantable; son âme allait traverser des épreuves, des déchire- ments bien plus grands pour un cœur comme le sien ; c'est ainsi préparée, purifiée, sanctifiée, par une suite de douleurs et de sacrifices, que Dieu acceptera la victime, pour l'achever jusqu'à la mort dans le creuset des infirmités et de la maladie, sans lui laisser uninstant de relâche.

VI. Au mois d'octobre 1847, Mme d'Arbau- mont, atteinte d'un .mal cruel dut subir à Lyon une première opération ; son fils l'accompagna et passa avec elle une semaine pour la soutenir et la consoler dans cette épreuve. Il y avait à Lyon, au couvent des Brotteaux, un de ses amis de Saint-Sulpice, le P. Louis de Lavagne, capucin. Ce bon Père lui demanda de s'intéresser à une famille aussi hono- rable que peu heureuse, la famille Dervieu, dont la.

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fille, MIle Emma, voulait se rendre au couvent des Victimes du Sacré-Cœur à Marseille, si elle pouvait trouver les frais de son voyage. Ce mot de Vic- time le frappa, il l'entendait pour la première fois. « Qu'est-ce que cela, s'écria-t-il ? ce sont des saintes ou des folles. » Ce mot de Victime ne sortit plus de son esprit. Mlle Dervieu entra effectivement dans ce couvent le 20 novembre suivant, et, trois ans après, le P. Jean devait y arriver à son tour, juste à temps pour l'administrer et recevoir son dernier soupir.

Rentré à Dijon et ne voyant plus aucun bien à faire dans un hospice gouverné par des déma- gogues , il fit soupçonner à son évêque son désir de changement. Mais arriva la Révolution de février 1848 et l'affaire fut oubliée au milieu de si graves préoccupations. On se souvient de l'effet de cette Révolution commencée en Suisse contre les catholiques , pour se poursuivre en Autriche, puis en Italie, dans tous les pays catholiques en un mot. Le Pape, renversé de son trône après l'assas- sinat de son ministre, obligé de fuir en exil, l'épou- vante régnant partout, la guerre civile à Paris et ail- leurs, l'Archevêque de Paris tué sur les barricades plus de généraux trouvaient la mort que dans les plus sanglantes batailles de l'Empire. M. d'Âr- baumont , navré de tous ces malheurs , comme l'étaient alors tous les catholiques, mais résolu plus que jamais à détourner pour sa part les fléaux de la justice de Dieu, s'offrit une seconde fois comme Victime avec ce qu'il ajoutait d'austérités à ces sortes d'oblations propitiatoires. Le nom des Victimes de Marseille lui revint alors à l'esprit, et dans son humi- lité il voulut s'unir à ces pauvres recluses, afin que cette union donna plus de force et de valeur à sa

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propre offrande. Il hésita cependant, son humilité s'estimant indigne d'une si grande grâce. Enfin il se décida et nous donnons sa lettre, malgré sa lon- gueur, car elle est comme la préface de la nouvelle vie qu'il mènera pendant trente-deux ans de suite.

Dijon, le 4 mars li

Ma Révérende Mère,

Au mois d'octobre dernier, j'eus occasion de voir un digne religieux de mes amis, le R. P. Louis, capucin, qui me parla d'une personne qui a pris depuis, chez vous, le saint habit. J'eus par ce moyen connaissance du but de vo- tre pieux institut. Dès lors j'eus la pensée de m'unir à vous pour m'offrir à Notre-Seigneur. J'hésitai d'abord, n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous. Cependant je me déci- dai, il y a six semaines environ, à demander au P. Louis votre adresse exacte. II eut la bonté de me l'envoyer ainsi que celle de votre directeur, m'invitant à me mettre en rapport avec vous, par la personne dont je lui parlais, car je m'étais désigné à ce cher Père sous le nom d'un tiers.

J'hésitais encore à'vous écrire, parce, que malgré les per- missions que j'ai eues plusieurs fois de m'offrir à Dieu comme Victime pour divers motifs, particulièrement pour la sanctification d'une congrégation et pour la réparation des blasphèmes et de la violation du dimanche, comme aussi pour quelques âmes, j'ai toujours été inquiété par la crainte d'être dans l'illusion et de me laisser jouer par la présomp- tion. Aujourd'hui, je n'hésite pas à le faire en présence de tout ce qui est arrivé ; tous les intérêts de Notre-Seigneur sont trop engagés pour que je résiste au désir de faire accepter mon offrande à ce divin Maître. Il y a beaucoup de personnes qui ont à la fois les plus grandes craintes et les plus grandes espérances pour l'Eglise et pour les âmes, à l'occasion de ce qui arrive à Rome et en France. Enfin je suis fortement pressé de m'offrir à cette intention. J'y mets toutes les réserves pour le cas je serais par l'amour- propre, et pour avoir toutes les grâces qui me sont néces- saires si j'étais accepté.

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Je viens donc, ma Révérende Mère, vous prier très hum- blement de vouloir bien m'associer à vos dévotions, de m'offrir pour victime à Notre-Seigneur pour souffrir, pour être mis sur la croix. Je crois avoir bien compris que c'est votre esprit, je comprends aussi ce que veut dire ce mot de Victime : que Notre-Seigneur peut bien accepter l'of- frande ; qu'il faut demander, désirer l'acceptation, que tout cela doit être rapporté au Cœur adorable de Jésus. Il res- terait que votre charité me mît au courant de l'esprit et des pratiques convenables. Ne craignez pas, on a de la force et Notre-Seigneur donnera du courage ; comme aussi qu'elle me permît de m'unir à vos offrandes et qu'elle demandât que les miennes fussent acceptées.

Puissions-nous obtenir le salut de la France et pour plu- sieurs âmes. J'avais l'intention de vous demander ce qui fait l'objet de cette lettre comme au nom d'une tierce per- sonne ; mais vu les circonstances je me désigne moi-même en toute humiliation ; afin que cette union que vous accep- terez, j'espère, puisse, si besoin est, être renouvelée dans la suite, quelque disposition que prenne à notre égard la divine Providence. Je suis profondément humilié de vous écrire un désir qui est très ardent et assez ancien chez moi, mais qui pourrait faire penser de moi beaucoup mieux que je ne mérite. Vous aurez, je l'espère, la bonté de me répondre le plus promptement possible.

Cette lettre était adressée à la Mère Marie, vic- time de Jésus crucifié, grande âme à qui Dieu avait prodigué tous les dons de la nature et de la grâce, qui font les vraies fondatrices. Elle était capable de comprendre ce langage et d'y répondre ; elle le fit immédiatement. Un pressentiment déjà ancien l'avait avertie qu'elle ne ferait que l'ébauche de son institut, et qu'un saint prêtre serait appelé à l'ache- ver. Elle crut le reconnaître dans M. d'Arbaumont et lui répondit le 10 mars par une lettre remplie de la plus profonde humilité, lui exposant le but de leur Institut qui était de s'offrir au Cœur de Notre-

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Seigneur pour les péchés du monde, se mettant à ses pieds pour qu'il daignât faire d'elles, tout ce qu'il lui plairait, par la souffrance surtout. « Dieu seul sait, ajoutait-elle, si votre humble demande n'est pas comme le grain de sénevé, qui deviendra une grande chose. » Elle résumait ensuite l'esprit de leurs con- stitutions avec le plus grand abandon. Nous y reviendrons en parlant dans un chapitre spécial de cette communauté des Victimes du Sacré-Cœur pour éviter les longueurs et les redites.

M. d'Arbaumont fut prodigieusement édifié de cette réponse. Il s'attendait tout au plus à recevoir une lettre d'agrégation manuscrite ou imprimée ; cette digne Mère lui ouvrait, avec son cœur, tous les secrets les plus intimes de son institut. Dès lors s'établit entre ces deux âmes, si bien faites pour s'ap- précier et se comprendre, une correspondance que la mort seule put interrompre. Elle nous a été gran- dement utile pour constituer la trame de ces événe- ments. Une sorte de tiers-ordre de Victimes s'établit alors. Chaque membre prononçait une formule de consécration au Sacré-Cœur le jour de sa réception, il recevait un nom de religion et la désignation du jour il devait s'offrir en victime en union avec Notre-Seigneur, passant ce jour d'une manière spé- ciale en prières et en pénitence, selon la dévotion de chacun. Le saint M. Galais, alors supérieur de la. maison d'Issy, sans les conseils duquel M. d'Ar- baumont ne faisait rien, non-seulement approuva ce projet, mais demanda humblement son admission, à titre, disait-il, de gibier a miséricorde . La corres- pondance de la Révérende Mère de Gérin l'édifia beaucoup, il lui trouvait comme un air de parenté avec 5le Thérèse. Il se mit à faire la propagande

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parmi les séminaristes les plus pieux de cette maison si pieuse d'Issy et ne cessa plus jusqu'à sa mort arrivée trop tôt. Sept victimes de diverses positions et en divers lieux se consacrèrent ainsi le vendredi- saint , 21 avril 1848, en pleine Révolution de février, à la veille des sanglantes émeutes de juin, sans contracter aucune nouvelle obligation exté- rieure qui fût en opposition avec leurs divers états, la vocation de victime, comme nous le dirons plus tard, étant une disposition plutôt qu'un acte.

Ils furent comme le noyau d'une association qui devait s'accroître et se peupler de noms illustres dans l'Eglise. Chaque jour de la semaine avait ainsi sa victime du Sacré-Cœur, implorant sa miséricorde au moment d'une terrible Révolution. Qui sait s'il ne faut pas attribuer à cette expiation, jointe à celle de tant d'autres saintes âmes, l'avortement momen- tané de cette Révolution, et la restauration du Saint- Père dans ses Etats, qui eut lieu l'année suivante.

Les projets de la Révérende Mère Prieure, succes- sivement développés dans sa correspondance, frap- pèrent vivement le P. Jean, car désormais nous lui donnerons ce nom. Mais il était lent à se décider, comme le sont ces grandes âmes qui, ne reculant jamais dans leur voie, laissent au temps et aux cir- constances le soin de leur tracer cette voie. « Pour- tant, écrivait-il, avec ce style original qui ne le quittait jamais, puisque ce projet n'est rien, je ne risque pas grand'chose d'en être le Prieur. » Et pendant longtemps il se plut à s'appeler lui-même et à signer : Prieur de rien.

La Mère Marie, victime de Jésus crucifié, n'avait pas moins de ténacité, elle suivait son idée, sûre de la voir aboutir en son temps. Elle envoya aux sept

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associés, pour porter sous leurs vêtements, une image du Sacré-Cœur de Jésus en drap rouge, telle qu'elles le portaient elles-mêmes sur leur robe et leur scapu- laire, une croix suspendue à une petite corde à nœuds, comme les leurs, et une croix en bois blanc pour mettre à côté de leur lit. Ce furent les signes distinctifs de tous les associés. Elle joignit pour le P. Jean une petite poupée revêtue du costume de leur ordre et une copie des règles telles qu'elles étaient alors, car elle n'abandonnait pas cette idée que le P. Jean était celui que Dieu lui avait fait espérer pour coordonner, corriger et rédiger définiti- vement ces règles encore à l'état d'ébauche.

Quand nous disons que ces images du Sacré- Cœur étaient en drap rouge, tel que nous l'avons vu sur la poitrine du P. Jean pendant 30 ans, nous avons anticipé de quelques jours sur les événements. En recevant ces cœurs en belle batiste blanche, avec une couronne d'épines brodée en soie, il la trouva peu conforme à la pauvreté et à l'austérité de leur vie. C'était Msr de Mazenod, évêque de Marseille, qui l'avait ainsi voulu, alors que les sœurs préféraient le cœur rouge. Encouragées par les observations du P. Jean, elles firent une nou- velle tentative. « A notre première entrevue avec Monseigneur, racontait la digne fondatrice, nous lui dîmes que nous étions sorties des langes de l'en- fance et que, devenant plus ferventes, nous dési- rions prendre une couleur analogue, indiquant mieux notre état de victime. » M§r de Mazenod, qui avait oublié ses premières objections, le leur permit très gracieusement. Ce fut le premier des innombrables services que devait leur rendre le P. Jean, et le cœur en batiste blanche fut échangé contre un cœur en

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drap rouge grossier, avec la couronne d'épines cou- leur marron, telle qu'elles le portent encore aujour- d'hui. En même temps, le P. Jean augmentait le nombre des associés victimes. La Révérende Mère Louise-Marie du Saint-Enfant Jésus, prieure des Carmélites de Beaune, et toute sa fervente commu- nauté, se firent agréger en cette année 1848 et se divisèrent les jours de la semaine, ainsi qu'un grand nombre de séculiers dont nous passons les noms.

Tant de grâces comblaient de joie les religieuses de Marseille ; Dieu les leur fit acheter par bien des croix, c'est la manière dont il procède toujours avec les âmes destinées aux grandes œuvres. Leur com- munauté se composait alors de 2 1 religieuses ; elles en perdirent deux et des meilleures, dans le cours de cette année 1848. Dans ce moment de Révolution, elles eurent aussi beaucoup à souffrir de gens mal intentionnés pour les choses de la religion. Elles sup- portèrent tout avec patience et résignation, convain- cues que Dieu leur faisait acheter par le saint prêtre qu'elles désiraient tant. Rien de pieusement intéressant comme la longue et fréquente corres- pondance de ces deux grandes âmes, la Prieure des victimes et le Prieur de rien.

« Il nous disait, écrit la Mère de Gérin, prendre au sérieux tout ce que nous lui disions de notre insuf- fisance, de notre pauvreté spirituelle, de nos misè- res et viletés, à condition que ce fût réciproque et que nous le missions nous-mêmes à la place qu'il méritait devant Dieu. Il nous offrirait au saint autel comme une poignée de chètives âmes, mais à condi- tion que nous l'offririons au bon Dieu comme une victime très pauvre. Il nous écrivait : Je me réjouis d'être uni à la poignée des chètives âmes tirées de la

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classe des pauvres, remplies de misères, de péchés et de corruption, afin que Dieu en soit glorifié. »

En effet, frappé de la nécessité de l'expiation dans ces jours mauvais la main de Dieu semble s'é- tendre rigoureusement sur l'Église, la Révolution semblait triompher dans tous les pays catholiques, le P. Jean était toujours intimement convaincu de la nécessité d'un ordre de Victimes pour obtenir miséricorde à la France et à l'Église, pour combattre le mal par l'expiation et obtenir le développement du faible germe de bien qu'on découvre dans beau- coup d'âmes. Mais il n'était pas homme à. rien pré- cipiter ; la foi comprimait en lui l'imagination ; avant tout il voulait connaître la sainte volonté de Dieu, bien décidé à la suivre, coûte que coûte, mais seulement quand il la connaîtrait. Alors son parti serait irrévocable, mais il n'en était pas encore à ce point et ne devait pas y arriver sitôt. En attendant, il entretenait une correspondance suivie avec la Prieure, et ces deux grandes âmes apprenaient cha- que jour davantage à se connaître et à s'apprécier. Elles se fondaient mutuellement dans les expressions de leur humilité. La Mère Prieure lui envoyant la liste de ses 21 Sœurs, avec la profession de chacune d'elles dans le monde, avait mis à la suite de son nom : Marchande de charbon. Le P. Jean fut quelque temps à deviner la ruse et crut de bonne foi qu'elle avait vendu du charbon. Il sut enfin que la famille de Gérin possédait une mine de charbon dans sa terre de Valdonne et que c'était la principale res- source de sa communauté. « Le bon Dieu fait tout bien rencontrer , lui répondit-il , un tailleur de pierres, s'alliera très bien avec une marchande de charbon, » faisant allusion à son ancienne profes- sion d'ingénieur des ponts-et-chaussées.

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Tout était encore en projet , et, déjà plongeant dans l'avenir , la Mère Marie, victime de Jésus crucifié, lui parlait des Religieux Victimes, com- plément nécessaire de son œuvre naissante. Un saint prêtre lui avait prédit, disait-elle, que l'éta- blissement des religieuses précéderait de dix à quinze ans celui des religieux. Le moment lui sem- blait venu la prophétie devait s'accomplir. Le P. Jean lui répondait, avec sa prudence ordinaire: « Laissons mûrir cette idée, nous verrons ce qu'elle deviendra. Voici pour le moment ce que j'en pense : si cette maison existait, j'irais y demander place, et le mieux pour moi serait d'y faire la cuisine et d'y nettoyer les souliers. Quant à créer l'œuvre, je dis avec Jérémie : a, a, a, Seigneur je ne sais pas parler, car je ne suis qu'un enfant ; et je n'entends pas Dieu me répondre : ne dites pas que vous êtes un enfant, car vous irez partout je vous enver- rai et vous direz tout ce que je vous commanderai ( i ) . L'orage actuel n'a pas l'air de tourner à la liberté religieuse; je ne rejette rien, mais prions. »

Cette sagesse de conduite ne l'empêchait pas de sentir un attrait toujours plus vif pour la vie reli- gieuse, et c'est par que Dieu l'attirait peu à peu vers lui. Il se demandait s'il ne devait pas sacrifier ses goûts de modestie, de vie cachée, pour entre- prendre une œuvre toute à la gloire de Dieu et si bien