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Hejiry T?^esaw7îa Gerrans

Fellow of Worcester Collège^ Oxford 1

1882-1Ç21 '

Given /oUn.\v.trs!tu.A£Torû.r\Tû.-l^.i.b.r.Qrij-

2> his Wife \

KIEL ET TANGER

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :

Jean Moréas, étude littéraire. Brochure.

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L'Avenir de l'Litelligence. Auguste Comte, le Ro- mantisme féminin, Mademoiselle Monk. 1 vol.

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Libéralisme et libertés : démocratie et peuple.

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EN COLLABORATION AVEC H. DUTRAIT-CROZON Si le coup de force est possible. 1 vol.

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CHARLES MAURRAS

KIEL ET TANGER

1895-1905

LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE DEVANT L'EUROPE

Ne sois donc pas de mau- vaise foi ! tu sais bien que nous n'en avons pas, de politique extérieure, et que nous ne pouvons pas en avoir.

Anatole France, 1897.

PARIS NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE ^

85, RUE DE RENNES (vi®) CL^ /' .

1910 a:^/'A^

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A FRÉDÉRIC AMOURETTI

PATRIOTE FRANÇAIS

FÉDÉRALISTE DE PROVENCE

ROYALISTE DE RAISON ET DE TRADITION

1863-1903

A L'AMI DISPARU

QUI M'INITIAIT A LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

A

SON ESPRIT

A

SA MÉMOIRE

AU LIVRE QU'IL AURAIT ECRIT

A L'ACTION QU'IL AURAIT CONDUITE

SI

LE DESTIN DE L'HOMME

ET

LA COURSE DES CHOSES

NE S'ÉTAIENT PAS CONTRARIÉS

NTRODUCTION

Les incidents européens de 1905 qui ont déterminé la démission de M, Delcassé et la crise qui dure encore ont fourni le sujet de commentaires infinis. Mais personne n'en tire le véritable enseignement. On évite d'en établir les causes historiques. On ne désigne pas les hommes, les partis et les institutions qui en sont responsables chez nous. C'est pourquoi, jusqu'ici, tous les discours tenus sur ce sujet n'ont servi de rien au pays.

Ceux qui préfèrent se décharger sur les caprices du hasard ou sur les pièges du destin se contentent de soupirer : C'est Mouk- den! Ils entendent par tout ramener à ce seul fait, d'ailleurs certain, que la défaite russe en Asie, dégageant l'Allemagne sur la Vistule, nous affaiblissait sur le Rhin. M. Rouvier avait des larmes dans la voix quand il produisait cette excuse devant la Chambre : il était président du Conseil depuis quelques mois et ministre depuis qua-

VIII INTRODUCTION

tre ans; ce n'était pas sa faute, c'était la faute de Moukden.

Des esprits passionnés, et toujours prêts à mettre en cause les personnes, se sont bien rendu compte qu'il ne fallait pas s'exagérer l'excuse de Moukden; mais, en la rejetant, ils ont couvert d'injures M. Delcassé et sont tombés à bras raccourcis sur M. Combes, M. Jaurès, ou M. Hervé, qui, du reste, ne se sont jamais mieux portés que depuis ce déluge de violences irréfléchies.

Les plus philosophes sont allés jusqu'à incriminer la politique radicale ou socialiste, internationaliste ou pacifiste. C'est la faute de la gauche, crie la droite à satiété. Et le cen- tre : C'est la faute à la gauche extrême !

Ces dernières explications, les seules qui tiennent, ne manquent pas de force appa- rente. Un ministère de vieux républicains, ceux qu'on appelle les républicains de gau- che, et de la plus pure tradition gambettiste, se trouvait en fonctions lorsque la crise a éclaté. Mais, quelles que soient les erreurs propres de ce groupe, et que l'on voit trop bien, la faute principale est infiniment plus ancienne.

Cette faute, non morale mais politique et beaucoup moins personnelle que collective,

INTRODUCTION IX

c'est la droite républicaine qui l'a commise, il y eut tout juste dix ans en 1905, à l'époque la gauche en supporta le plus rude eiïet. C'est par cette droite républicaine, et par elle seule, que nous avons été égarés dès 1895 dans la direction des impasses ou des abîmes. La cruelle aventure de Tanger demeure un phé- nomène incompréhensible dès que l'on oublie notre histoire intérieure aux temps de la grande victoire des républicains modérés, les élections de 1893, les présidences de Casi- mir-Périer et de Félix Faure, Otez cette vic- toire et la qualité des vainqueurs, ôtez les grandes espérances qu'elle conseilla, les erreurs de conduite qui ne pouvaient man- quer d'en naître, et vous supprimerez par même un mauvais engagement de principe, lequel, seul, ou à peu près seul, aura permis la série des déceptions qui nous ont été infligées du dehors, depuis le désastre de Fachoda en 1898, jusqu'à cette « humiliation sans précédent », cette « chose unique dans l'his- toire » : le renversement de notre ministre des Affaires étrangères par l'ordre de Guillaume, en cette « année infâme » de 1905.

Un examen rapide, étabUssant les véri- tables responsabilités, n'accablera ni les hommes ni les partis. La qualité de monar- chiste oblige à garder toujours présente à

X INTRODUCTION

l'esprit cette forte maxime du comte de Paris, que « les institutions ont corrompu les hom- mes ». Le prince parlait des voleurs qui, de son temps, commençaient à déshonorer le Parlement. Ce sont, ici, d'honnêtes gens, ce sont des personnages de grand mérite. L'ins- titution les a plutôt trompés que corrompus. On se demande seulement par quelle merveille elle aura su leur imposer une aussi grossière illusion.

Pouvaient-ils vraiment croire, même il y a quinze ans, qu'une République parlemen- taire changerait de nature du jour qu'ils la présideraient ou se figuraient-ils que leurs grands desseins pohtiques deviendraient com- patibles avec l'inertie et l'instabilité de la démocratie, du seul fait qu'ils en seraient les ministres? Etant loyaux républicains, aucun d'entre eux ne se flattait d'un droit person- nel et spécial à régir la chose publique. Ils ne comptaient ni sur une grâce de Dieu ni sur la vertu de quelque formulaire mystique, étant libres penseurs de naissance ou de pro- fession. Le fait de résumer ce que la Répu- blique présentait de meilleur leur valait, par surcroît, la haine des pires. Ils le sa- vaient; ils n'ignoraient point que cela com- pliquerait encore leur position et la rendrait

INTRODUCTION XI

plus précaire et plus incertaine : comment s'y fiaient-ils?

Ils ne s'y fiaient pas, mais n'en couraient pas moins à la rencontre de tous les risques : courageux pour leur compte, téméraires pour leur pays. D'ailleurs, aujourd'hui même, après l'expérience faite, ces messieurs sont prêts à recommencer : que le hasard dune élection leur rende la chose possible, on reverra ces patriotes, ces hommes d'ordre conspirer de nouveau à la perte de la patrie. Aujourd'hui comme hier ils n'hésiteront pas à appliquer la méthode des gouvernements sérieux, régu- liers, continués et stables au régime qui ne comporte ni sérieux, ni méthode, ni conti- nuité, ni stabilité. Ils accepteront un certain statut et voudront gouverner par la vertu d'un autre, de celui même qu'ils auront oublié d'établir.

Si cette confiance, évidemment absurde et folle, n'implique pas quelque chose de crimi- nel, le lecteur en décidera.

J'apporte, quant à moi, une démonstration précise de cette vérité que : sept ans de poli- lique d'extrême- gauche, les sept ans de révolu- tion qui coururent de 1898 à 1905, firent à la patrie française un tort beaucoup moins déci-

XII INTRODUCTION

sif que les trois années de République conser- vatrice qui allèrent de 1895 à 1898. En se don- nant à elle-même l'illusion d'un certain ordre public au dedans et d'une certaine liberté d'action au dehors, la République conserva- trice nous a perdus : c'est elle qui nous a placés entre l'Angleterre et l'Allemagne, com- prenez entre les menaces de ruine coloniale et maritime ou le risque du démembrement de la métropole.

Ce fait d'histoire constaté, je me propose, en second lieu, de tirer de cette leçon un aver- tissement pour nos concitoyens. Toutes les fois qu'il se dessine à l'horizon quelque espé- rance ou quelque chance de réaction conser- vatrice ou patriotique, le rêve d'une Répu- blique modérée reprend faveur. Ce rêve se présente avec les apparences de la sagesse. Des réalistes prétendus, et qui se croient pratiques parce qu'ils ne songent qu'au but immédiat, qu'ils manquent toujours, nous demandent alors d'avoir pitié d'un pis-aller aussi modeste, et le proverbe trivial de la grive et du merle ne manque pas de nous être offert à cette occasion. Je démontrerai, dans ces pages, que ce merle est le plus fabu- leux des oiseaux. C'est un introuvable phé- nix. Ce qu'on nous propose comme « une affaire » est une aventure d'un romantisme

INTRODUCTION XIII

échevelé. Il n'y a pas de pire escompteuse de l'irréel que la République conservatrice. Il n'existe pas de chimère radicale ou socia- liste, point de voyage dans la Lune, point d'itinéraire au pays de Tendre et d'Utopie qui suppose réalisées un aussi grand nombre de conditions irréelles et d'ailleurs irréalisa- bles. Les vastes entreprises auxquelles serait forcément condamné, à peine maître du pou- voir, tout parti républicain patriote, modéré et conservateur, ne fonderaient sur rien, ne poseraient sur rien, et, faute d'un appui, aboutiraient nécessairement à des chutes nou- velles, mais beaucoup plus profondes.

La profonde erreur de 1895 fut commise assez innocemment pour que, le dégât re- connu, on garde le moyen d'en plaindre les au- teurs. Quinze ans plus tard, ni la pitié ni la clémence, ni l'excuse, ne sont possibles. Après la faute immense dont nous subissons encore les contre-coups, toute épreuve de même genre ferait honte à l'esprit politique de notre race. Tout désir, toute tentative de refaire la République modérée et conservatrice doit se juger à la clarté de la faute ancienne et de sa leçon. Non seulement il ne vaut pas la peine de désirer une pareille République, mais il importe de la haïr comme le plus dangereux des pièges tendus à la France par

XIV INTRODUCTION

nos ennemis du dehors et du dedans. Son rêve peut flatter l'imagination par un air résigné et conciliateur. Mais ce n'est rien qu'un rêve, médiocre en lui-même et, par ses consé- quences, fou. Personne n'a le droit d'exposer la patrie pour un conte bleu. Il faut que les Français puissent s'en rendre compte. Disons-le leur, et rudement, pour qu'on ne les voie plus s'asseoir ni hésiter à ce carrefour de l'action.

Quelque abrupt que soit le sentier que nous découvre la vérité politique, il reste le seul praticable. Quelque plane et aisée qu'appa- raisse l'erreur, elle conduit en un endroit d'où il faut rebrousser chemin. Ceux qui se repré- sentent clairement et d'avance cette nécessité, ceux qui calculent les conséquences de leur départ, ceux qui savent que, si la couleur de Demain reste mystérieuse, une chose est pourtant certaine, à savoir que Demain luira, ceux-là trouveront plus pratique d'éviter et d'économiser les pas dangereux. Prévoyants, ils s'efforceront de se mettre en route sans manquer à ce très petit nombre d'indications rationnelles que l'on appelle les vérités de principe et qui renseignent le passant à la manière d'écriteaux dans un bois épais : « Possibilité de passer par là. Impossibi- lité de passer par ici... » Cela ne veut point

INTRODL'CTION XV

dire qu'il suffise d'enfiler un bon chemin pour atteindre le but, car il y faut encore des jambes, du cœur et des yeux, mais cela cer- tifie que les meilleures jambes du monde, les plus beaux yeux, les plus grands cœurs ne peuvent empêcher une direction fausse de manquer le but désiré, ni un mauvais che- min de mener contre un mur à pic ou de déboucher sur le précipice.

C'est une vérité générale que la politique extérieure est interdite à notre État républi- cain. C'en est une autre que la Nation fran- çaise ne saurait se passer de manœuvrer à l'extérieur. De ces deux principes, il résulte que la France républicaine, aussi longtemps qu'elle sera et républicaine et française, quels que puissent être les talents ou les intentions de son personnel dirigeant, demeu- rera condamnée à des manœuvres gauches, énervantes et plus que dangereuses pour l'inté- grité du pays et l'indépendance des habi- tants. Le démembrement est au bout.

Un passant distrait peut sourire d'énoncés aussi généraux. Mais le citoyen réfléchi se rappellera qu'un principe général représente le plus grand nombre des réalités particu- lières à leur plus haut degré de simplifica- tion : l'expérience historique et géographique s'y trouve concentrée dans une formule

XVI INTRODUCTION

suprême, comme un or qui figure toutes les parcelles de sa monnaie. On peut avoir raison sans principe en un cas sur cent; avec les principes, on a raison dans cent cas contre un. Plus quelque principe établi est général, moins il est éloigné de nous; plus c'est un être familier auquel nous aurons des chances d'avoir affaire. Mais aussi plus il a de chan- ces de s'appliquer aux faits quotidiens, plus il est digne d'attention et d'obéissance.

La haute abstraction dont je supplie nos concitoyens de se pénétrer avant toute chose est établie par l'exemple des diverses nations, et de la nôtre même. La République de Polo- gne et la République athénienne, notre expé- rience de 1871 et notre expérience de 1895 en seront d'éternels témoins : il n'y a pas de bonne République démocratique. Parlemen- taire ou plébiscitaire, radicale ou modérée, « les deux se valent », comme le duc Albert de Broglie disait si bien !

Cette maxime, reconnue, comprise et obéie sauverait la France. Si les Français la mé- connaissent, sa vérité n'en sera aucunement altérée, mais elle entraînera la disparition de la France. Les républicains patriotes peuvent choisir : la République ou la patrie?

PREMIÈRE PARTIE

L'ERREUR

DES

RÉPUBLICAINS MODÉRÉS

(1895-1898)

Nous faisons de la poli- tique monarchique sans monarchie...

Le Comte de ***

L'AVÈNEMENT DES MODÉRÉS

L'avènement des républicains modérés suppo- sait la défaite du boulangisme (1889), le rallie- ment des catholiques (1890), les menaces, puis les attentats anarchistes (1892, 1893, 1894), la révé- lation de l'esprit nouveau par Eugène Spul- ler ^ l'assassinat du président Carnot, l'élection «réactionnaire» de Jean Casimir-Périer (1894-1895), enfin l'avènement de Félix Faure à la présidence. On se souvient que Félix Faure fut élu sur la désignation explicite de Mgr le duc d'Orléans : la lettre du prince au président de la droite sénato- riale, M. Buffet père, faisait écrire à Joseph Rei- nach : « Je dis qu'il y a quelqu'un. «

La suite de ces événements dénote le progrès régulier de certaines idées de droite. Tout au début, la grande pensée de M. Gonstans avait été de gouverner avec « les gens bien ». Elle se réali-

1 Le 3 mars 1894, M. Spuller, alors ministre des Cultes, vint célébrer à la tribune de la Chambre un « esprit nou- veau de tolérance, de bon sens, de justice, de charité », qui animerait désormais « le gouvernement de la Répu- blique dans les questions religieuses ». Il fut approuvé par 315 voix contre 191. Ces dernières étaient d'ailleurs le» seules à savoir ce qu'elles voulaient.

4 KIEL ET TANGER

sait à vue d'oeil. Les républicains se rangeaient. Leur meilleur historien fait dire à un préfet juif de cette période que le gouvernement se préoccu- pait à' aiguiller l'esprit public vers une certaine distinction de goûts et de manières ^. Ce détail d'attitude et d'équipement exprime en perfection la tendance de l'heure. On allait à un régime aristocratique.

On n'y allait point sans combat, la lueur des bombes révolutionnaires l'atteste. Ces cinq an- nées parlementaires présentent une série d'actions radicales et de réactions modérées, menées les premières par MM. Bourgeois, Pe3i:ral, Burdeau, les autres par M'M. Ribot et Charles Dupuy, sou- vent au sein des mêmes cabinets, dits cabinets de concentration républicaine. L'alliance russe se des- sinait, et cet événement diplomatique plein de promesses faisait pencher la balance du côté de l'Ordre. Si, d'ailleurs, les outrances de la prédica- tion anarchiste avaient été écoutées avec complai- sance, la propagande par le fait selon Ravachol, Vaillant, Emile Henry et Caserio détermina des paniques dont l'opinion la plus modérée pro- fita. On eut des ministres à poigne. Leur action était faite pour les user rapidement, mais l'œuvre subsistait. En sorte que les « gens bien », se trou- vant rassurés, prirent le courage d'oser des rêves d'avenir.

Il m'a été parlé, et il m'est arrivé quelquefois

1 Anatole France i Histoire coniemooraine.

l'avènement des modérés 5

de parler moi-même d'un très vague « complot royaliste » qui aurait été ébauché vers le même temps. Il consista probablement en de simples conversations. La date peut en être placée aux premiers mois de 1896. Le public témoignait de sa crainte de l'impôt sur le revenu, et, les minis- tres s'étonnant de voir la Russie les pousser de plus en plus à se rapprocher de Berlin, quelques hommes politiques très républicains d'origine, dont j'ai bien oublié les noms, se demandèrent si le moment n'était pas venu de réaliser, comme on dit en Bourse, c'est-à-dire de convertir en des valeurs certaines, en des institutions stables, ré- sistantes, définitives, les avantages de la poli- tique modérée suivie jusque-là : il devenait trop évident qu'on allait se trouver aux prises avec de sérieuses difficultés. Ne valait-il pas mieux éviter ou réduire ces difficultés à l'avance en en supprimant les facteurs, l'occasion et le terrain même? Le moyen le plus sûr de garantir et de fonder à tout jamais la politique modérée n'était-il pas, dès lors, de renverser la République et d'éta- blir la Monarchie?

Cette question hantait et tentait des esprits sur lesquels j'ai été renseigné de première source.

Cette tentation ne doit pas paraître incroyable. Ne serait-ce que pour l'honneur de ce pays, l'on se réjouirait qu'il se fût trouvé, en effet, dans les conseils supérieurs du gouvernement ou les alen- tours du pouvoir, beaucoup d'hommes assez sen- sés, assez sérieux, assez pratiques pour avoir conçu,

b KIEL ET TANGER

dès cette époque, ce projet. C'était l'heure, c'était l'instant : il fallait se garder de les laisser passer. On pouvait encore assurer à l'État conservateur le moyen de durer et la force de s'ordonner. Les modérés avaient le choix : réaliser, ou s'exposer à de cruelles aventures sur la face mobile du régime électif et des gouvernements d'opinion.

Ils choisirent le risque. On ne fit pas un roi. Il ne sortit qu'un ministère de ce puissant effort d'imagination. Ce fut, il est vrai, le ministère modèle : ministère homogène, ministère sans ra- dicaux, animé, disait-on, d'un esprit unique, inca- pable de tiraillement et de dissension. Les dix- huit premiers mois de ce ministère Méline ont d'ailleurs mérité d'être appelés la fleur de la pré- sidence de M. Faure.

On y verra aussi la fleur ou plutôt la semence des périls qui depuis ont serré le pays de si près !

Mais les contemporains affichaient une magni- fique assurance. Oui, bien des ruines étaient faites; les sujets d'inquiétude étaient nombreux : on ne s'aveuglait pas sur les éléments qui se coalisaient contre la société et contre la France; mais, comme aucune agitation n'annonçait encore une cata- strophe prochaine, on tirait gloire et gloriole de toutes les apparences contraires; satisfait des de- hors, ébloui des effets, on traitait d'importun qui s'occupait des causes. Ainsi, pouvait-on prendre pour la paix sociale de fuyantes clartés de con- corde civile. On avait une armée, on croyait

l'avènement des modérés 7

avoir une flotte, on venait de signer une belle alliance : sécurité, donc sûreté.

Par le poids de cette fortune, par ce mirage du bonheur inattendu, notre audace naissante devait tourner les têtes vers l'action au dehors, et notre pied glissait du côté de la pente de l'erreur que nous expions. Quand le ministre des Affaires étrangères imagina de concevoir une vaste com- binaison politique, il ne rechercha point si ce grand luxe, très permis à l'empire allemand et même au royaume de Grèce, était bien accessible à la République française. Cependant, jusque-là, elle-même en avait douté.

II

AVANT 1895 : « POINT D'AFFAIRES AUCUN SYSTÈME

Avant 1895, la tradition du quai d'Orsay était un peu basse et assez facile : tous les ministres y recommandaient uniformément aux sous-or- dres de ne « point » leur faire d' « affaires ». « Politique de réserve et d'expectative », a dit le colonel Marchand dans l'un des beaux articles qu'il a publiés dans V Éclair sur nos alliances. Le mot « politique » est de trop. La politique ne peut être confondue avec l'administration, la politique ne se réduit pas à expédier les affaires courantes dans le continuel effroi d'en voir émerger de nouvelles.

Et d'abord, après Mac-Mahon, la grande affaire, la préparation de la Revanche, à laquelle le pays entier se croyait fermement exercé et conduit, avait été rayée du programme réel. Les monar- chistes de l'Assemblée nationale n'avaient signé la paix de Francfort qu'avec cette arrière-pensée de reprendre par force ce que la force avait ravi. Mais, dès 1871, Grévy avait déclaré à Scheurer-Kestner, alors député de Thann : « Il ne faut pas que la France songe à la guerre; il faut qu'elle accepte

AVANT 1895 : « POINT d'affaires » 9

le fait accompli; il faut qu'elle renonce à l'Al- sace. » Grévy ajoutait : « N'en croyez pas les fous qui vous disent le contraire ^... » Après la vic- toire du parti, la politique de Grévy s'imposa en fait; les « fous «eux-mêmes, c'est-à-dire Gambetta et ses amis cessèrent de conseiller sérieusement « le contraire «; s'ils continuaient d'en parler, ils y pensaient si peu qu'ils nouaient d'obscures intrigues avec M. de Bismarck -. Il en résultait à Berlin une sorte de protectorat qui pesa lourde- ment sur nous.

A la volonté agissante du Chancelier corres- pondait chez nous la volonté de céder, de nous laisser mener, de ne jamais soulever de complica-

1 Souvenirs de Scheurer-Keslner. On trouvera le texte de la conversation à l'appendice I.

2 Voyez, sur ce sujet, la République de Bismarck, par Marie de Roux et Jacques Bainville (Brochure parue à la Gazelle de France, Paris, 1905), et Bismarck et la France, de Jacques Bainville, 1 vol. à la Nouvelle Librairie Nationale, 1907. Au surplus, l'examen des budgets de la Guerre permet de saisir les intentions et les arrière-pen- sées dans les actes. D'après les chiffres donnés par M. Klotz, rapporteur du budget de la Guerre en 1906, le budget de préparation nationale à la guerre, constructions neuves et approvisionnements de réserves (3" section du budget du département), s'est mis à décroître rapidement à parlir de 1881. « De près du double des dépenses similaires alleman- des en 1881 » (145 millions contre 80 en Allemagne), " elles tombent à moins d'un cinquième en 1905 », c'est-à-dire à 27 millions contre 137 millions en Allemagne. Cette date de 1881 est celle de la deuxième législature républicaine. Elle marque des élections triomphales et raffermissement du pouvoir de Grévy et de Gambetta. J'extrais ces indi- cations et ces renvois d'un article du général Langlois au Temps du 26 février 1906.

10 KIEL ET TANGER

lions. Cette volonté toute négative que se trans- mirent nos diplomates aida Bismarck à les jeter dans la politique coloniale. On désirait nous éloi- gner des conseils de l'Europe, au moment même nos gouvernants se montraient scrupuleuse- ment attentifs à n'y plus rentrer : pour donner pleine satisfaction à ce bel accord, il suffisait de faire miroiter aux yeux de l'électeur ou du par- lementaire français l'image de quelques « bons coups » à frapper sans risque. La Tunisie en parut un. L' Indo-Chine en parut un autre. Cepen- dant, notre empire colonial, dit M. Lockroy, « ne recèle pas les richesses qu'on lui attribue ^ «. Quand il nous faisait généreusement ces présents discutables, le prince de Bismarck comptait bien que la Tunisie nous créerait de longues diffi- cultés avec l'Italie, si déjà il ne méditait de nous lancer obliquement contre l'Angleterre. Peut-être aussi calcula-t-il que, la mise en valeur de l'Indo- Chine devant coûter très cher, il serait temps de s'approprier le domaine quand les trésors fran- çais l'auraient engraissé et rendu moins impro- ductif. Nos gains, s'il y eut gain, étaient accom- pagnés, au même instant, de graves déchets. « Les marchés du Levant, de la Méditerranée et de

1 Lockroy : La Défense navale. Sur les origines bis- marckiennes de notre politique coloniale et les premiers budgets du ministère des Colonies, on peut aussi consulter le substantiel opuscule du Comte de Chaudordy : Considé- rations sur la polilique extérieure et coloniale de la France, 1897.

AVANT 1895 : « POINT d'affaires » 11

l'Amérique nous ont été disputés, puis peu après enlevés », confesse M. Lockroy. Nous perdions des terres françaises : l'Egypte, la Syrie ! Pertes sèches, alors que les bénéfices nouveaux, loin d'être nets, étaient onéreux pour le présent et pour l'avenir bien précaires. L'unique avantage en aura été d'exercer l'activité de la nation. La politique coloniale nous forma des hommes, ad- ministrateurs et soldats. On murmurait en outre que, en mettant la chose au pis, elle fournirait la menue monnaie des échanges européens, quand s'ouvrirait, le plus tard possible, la succession d'un vieil empereur...

Ces lieux communs de l'éloquence gambettiste ou de l'intrigue ferryste étaient surtout des for- mules d'excuse destinées à masquer l'incertitude ou la versatilité des desseins. Nos expéditions co- loniales doivent être comprises comme des déri- vatifs allemands, acceptés par notre Gouverne- ment en vue d'entreprises financières profitables à ses amis. Nul plan d'ensemble. On travaillait au petit bonheur, avançant, reculant, sans sys- tème tracé, ni choix défini, sans avoir voulu, sans même avoir su, mais (il convient aussi de le reconnaître) en parfaite conformité avec l'esprit des institutions. La nolonté diplomatique de ce gouvernement se compose avec l'intérêt supérieur de la République et la condition même de sa durée.

L'instinct des vieux routiers de la Défense na- tionale et des 363 ne les trompait donc point en

12 KIEL ET TANGER

ce sens. Trop heureux de rester, de vivre et de durer, se félicitant d'avoir les mains libres pour organiser au dedans ce que le naïf Scheurer- Kestner appelait assez bien « la lutte ' », ce qu'on pourrait nommer encore mieux la petite guerre civile, c'est-à-dire le jeu électoral et par- lementaire, ils sentaient admirablement combien, en politique extérieure, une vraie démocratie, bien républicaine, demeure dépourvue de la continuité et de l'esprit de suite qui permet aux aristocra- ties et aux monarchies de se marquer un but politi- que, puis de l'atteindre, lentement ou rapidement, par la constance de leurs actions successives et la convergence des services coexistants. Nos vieux républicains furent dociles à la nature de leur régime : ils se résignèrent aisément au défaut dont ils recueillaient le profit. Capituler, s'éclipser et faire les morts leur coûta d'autant moins qu'ils étaient naturellement modestes pour leur pays, auquel un grand nombre d'entre eux ne tenaient que de loin : Génois, Badois, Anglais ou Juifs.

L'inertie devint le grand art. Ne rien prétendre, ne rien projeter, a été la prudente règle de leur conduite. Sagesse à ras de terre, inattaquable en fait. De M, Waddington à M. Develle, de Ghalle- mel-Lacour et Barthélemy-Saint-Hilaire à M. de Freycinet, tous, les simples et les subtils, les ignares et les doctes, les niais et les malins, se

1 « En présence des menées royalistes, il importait au parti républicain de s'organiser pour la lutte. » Souvenirs, p. 265.

AVANT 1895 : « POINT d'affaires » 13

soumirent à la maxime éminemment juste qu'on doit s'abstenir d'essayer ce qu'on n'est point capable de réussir. Un système diplomatique quelconque, un plan général d'action en Europe ou ailleurs, requérait d'abord l'unité et la stabilité, qui n'étaient pas dans leurs moyens; puis le secret qui leur échappait également; la possibilité de prendre l'ofïensive à un moment donné, de supporter sans révolution une défaite ou une victoire, ce qui leur faisait de même défaut. Cela étant ou plutôt rien de cela n'étant, mieux valait se croiser les bras. Si l'on se résignait à perdre sur ce que les rivaux gagneraient dans le même laps de temps, du moins se trouvait-on gardé provisoirement contre les risques d'une fausse manœuvre. On pouvait bien être enferré, mais on ne se jetait toujours pas sur le fer.

Ceux qui ont inventé cette humble sagesse n'ont pas à en être trop fiers. Comme il ne suffit pas de vouloir être en paix pour ne jamais avoir de guerre, il ne saurait suffire de se montrer pares- seux et incohérent pour s'épargner la peine de mar- cher, et de marcher droit : à défaut d'une direc- tion nationale, conçue chez nous et dans notre intérêt, nous continuions à recevoir de Bismarck des directions systématiques, qui ne manquaient ni d'étroitesse, ni de constance, ni de dureté. Un ambassadeur d'Angleterre, lord Lyons, disait en 1887 ^ : « Il est inutile de causer à Paris, puisque

1 Comte de Chaudordy t La France en 1889, p. 230. Le

14 KIEL ET TANGER

la France a confié toutes ses affaires au Gouverne- ment prussien. » Pour causer avec nous, il fallait passer par Berlin, c'était l'opinion courante en Europe, aucun de nos divers ministres des Affaires étrangères ne l'a ignoré.

comte de Chaudordy, diplomate de carrière, ancien délé- gué aux Affaires étrangères à Tours pendant la guerre de 1870, paraît avoir recueilli directement ce propos de la bouche de lord Lyons.

III

L'ALLIANCE RUSSE

Pourtant, ni les premières expéditions en Asie et en Afrique, nous entraîna le Gouvernement, ni même la défaite de Boulanger, n'avaient éloi- gné des mémoires françaises le souvenir de l'Al- sace et de la Lorraine. Patriotes et boulangistes avaient passionnément souhaité l'alliance russe, parce qu'ils supposaient que la Russie nous four- nirait enfin l'occasion de reparaître sur le Rhin. Mais les vainqueurs du boulangisme avaient aussi un intérêt à conclure cette alliance à condition de la dégager du sens guerrier que lui donnait le pays. On leur fit savoir ou comprendre que l'état d'esprit de Saint-Pétersbourg correspondait à leur volonté de paix absolue.

L'intérêt de la Russie, déjà manifesté en 1875, était bien de ne pas nous laisser attaquer par l'Allemagne. Mais, déjà écartée par Bismarck de Constantinople, repoussée comme nous du centre de l'Europe vers les confins du monde, la Russie ne voyait plus dans l'Allemagne ni l'ennemie hé- réditaire, ni l'ennemie de circonstance. Tout au plus si une offensive résolue de la France aurait pu entraîner la sienne. Germanisée jusqu'aux

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moelles, gouvernée par des Allemands, la Russie n'aurait pas rompu la première avec Berlin. L'an- tigermanisme a été pour nos alliés un sentiment, mais, s'il régna chez eux, ce ne fut pas sur eux.

Dans ces conditions, le vieux parti républicain s'accommodait fort bien de l'alliance russe ^, car elle respectait l'article fondamental de sa poli- tique. Le « Point d'affaires » étant assuré, on ber- nait les chauvins en se fortifiant de leur adhé- sion ingénue. C'étaient deux profits en un seul.

A quoi bon s'en cacher? Dans la mesure très étroite un simple écrivain, qui ne se soucie pas d'usurper, peut donner son avis sur une affaire d'État dont il n'a pas en main les pièces, il est permis de regretter les conditions dans lesquelles cette alliance disproportionnée a été conclue.

Le plus imposant des deux alliés n'était pas le plus éclairé, et notre infériorité manifeste

ICe n'est certainement pas à la guerre que pouvait songer M. Freycinet dès les débuts de l'alliance russe : c'est le simple maintien de la paix qu'il en espéra. Le 10 septem- bre 1891, au déjeuner militaire de Vandeuvres, après les premières grandes manœuvres d'armée, il jetait sur les effu- sions du chauvinisme exalté cette douche froide ! « Per- sonne ne doule que nous soyons forts; nous prouverons que nous sommes sages. Nous saurons garder dans une SITUATION NOUVELLE le colme, la dignité, la mesure qui, aux mauvais fours, ont préparé notre relèvement. » (Il est bon de noter que ce document fut cité par M. Maurice Sarraut, répondant à Jaurès dans l'Humanité du 22 octo- bre 1905, pour établir combien M. Delcassé s'était tenu éloigné de l'idée de Revanche.)

l'alliance russe 17

quant à la masse n'était pas compensée par une organisation qui permît de tirer avantage de nos biens naturels : traditions, culture, lumières. On peut imaginer une France jouant auprès de la Rus- sie le rôle d'éducatrice et de conseillère, en échange duquel l'alliée eût fourni les ressources immenses de sa population et de son territoire. Mais le Gouvernement français n'était pas en mesure d'être centre et d'être cerveau. Notre France n'était plus assez organisée pour rester organi- satrice.

Des deux pays, c'était le moins civilisé qui dis- posait de l'organisation politique la moins impar- faite. C'était nous qui subissions un régime qui convient à peine à des peuples barbares ou tom- bés en enfance. On médit beaucoup du tzarisme, on peut avoir raison. Mais que l'on se figure la Russie en république : une, indivisible, centra- lisée ! Ce modèle de l'ataxie, de la paralysie et de la tyrannie serait vite décomposé.

Telle quelle, la Russie peut avoir une politique. Telle quelle, en proie au gouvernement des partis, déséquilibrée, anarchique, la démocratie française ne le peut pas. Elle en était donc condamnée à remplir l'office indigne de satellite du tzar ! La pure ineptie de son statut politique plaçait la fille aînée de la civilisation sous la protection d'un empire à demi inculte, troublé par de profondes secousses ethniques et religieuses, exploité par une cour et par une administration dont la véna- lité reste le fléau, depuis le temps oîi Joseph

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de Maistre, un ami pourtant, signalait « l'esprit « d'infidélité, de vol et de gaspillage inné dans la « nation ».

C'était un monde renversé, que cette alliance. Il en devait sortir de communes misères. Nous allions être dirigés par la Russie comme le seraient des voyants un peu perclus, par un aveugle tur- bulent et malicieux, un troupeau d'hommes adul- tes par un berger enfant. C'est d'après son con- seil que notre folie commença.

IV

GRAVE ERREUR DE PRINCIPE : UN SYSTÈME APPARAIT

Jusque-là, quelle qu'eût été, en réalité, la fai- blesse des cabinets républicains devant la chan- cellerie allemande et quelque humiliante attitude de vassalité qu'ils eussent adoptée en fait, cette réalité, ce fait, ne s'étaient pas encore traduits dans un acte qui signifiât notre résignation tacite. Dans la teneur des explications données à demi-voix au pays, le pouvoir alléguait la pression d'une force majeure, douloureuse nécessité qui ne pouvait qu'aiguiser parmi nous le mâle et salubre désir du compte à régler. L'Alsace et la Lorraine subsistaient sur nos cartes avec une frange de deuil. Non, personne ne renonçait.

Le Gouvernement disait quelquefois : « Voilà de fort beaux sentiments, mais n'y a-t-il pas autre chose? T> Il n'osait jamais ajouter : « La religion de nos défaites ne compte plus », et nul Français n'aurait osé suggérer d'interrompre nos actes de constance et de fidélité. Exactement, la sugges- tion vint de la Russie. De quelque façon qu'on explique ce jeu russe à Berlin et sans y conce- voir de duplicité, si l'on s'en tient au simple fait

20 KIEL ET TANGER

des froissements de l'Asie russe et de l'Inde an- glaise qui obligeaient le cabinet de Pétersbourg à rechercher plus d'un appui européen, il est trop clair que, non contente de se faire l'amie intime de l'Allemagne, la Russie fit toujours effort pour nous placer en tiers dans cette amitié.

La suggestion russe n'est pas niable. La Russie nous a bien poussés dans les bras de l'Allemagne. C'est le 10 juin 1895 que le mot d'alliance russe fut prononcé pour la première fois d'une façon formelle par MM. Ribot et Hanotaux, et, le 18 juin suivant, les vaisseaux français rencon- trèrent les vaisseaux russes avec les escadres alle- mandes dans les eaux de Kiel, à l'entrée d'un canal construit avec l'indemnité de guerre que paya notre France à l'Allemagne victorieuse. Tandis que le tzar nous menait, l'empereur d'Allemagne influençait le tzar. Bien que, en ce même 18 juin 1895, qui était le quatre-vingtième anniversaire de Water- loo, il eût fait hommage d'une couronne d'or au régiment anglais dont il est colonel, Guillaume caressait déjà le plan d'une fédération armée du continent européen contre la reine de la mer : il mit donc tout en œuvre pour y ranger la France, que (' l'honnête courtier » russe lui amenait.

Notre ministre des Affaires étrangères, M. Ha- notaux, ne refusa point de prêter l'oreille au tentateur. Les mots de plan et de système ne lui donnèrent point d'effroi. Il les salua comme les signes d'une chose belle, brillante, néces- saire, la conception d'un but par rapport auquel

GRAVE ERREUR DE PRINCIPE 21

ordonner l'économie de son effort. Les résultats diplomatiques ne s'obtiennent pas sans système, il y faut des plans à longue portée, suivis avec étude, appliqués avec cœur. Les simples jeux d'aveugle fortune donnent peu. Comme pour ré- colter, on sème, pour obtenir, il faut prévoir et combiner.

Il eût été absurde de penser autrement.

Mais on fut plus absurde encore de ne pas sen- tir que, si la pensée était raisonnable, toute appli- cation de cette pensée, en quelque sens que ce fût, sortait aussi de la raison, parce que cela dépassait malheureusement la mesure de nos moyens. Les vieux républicains de 1878 l'avaient parfaitement compris dès leur accès aux respon- sabilités du pouvoir : après s'être bien consultés et, comme on dit, tâtés sur l'état de leurs forces, ils en avaient conclu qu'il ne s'agissait pas, pour eux, d'ordonner un mouvement quelconque vers un objet quelconque, éloigné ou prochain, mais de vivre le plus modestement possible en évitant même d'adhérer jamais aux propositions faites. Pourlani, leur eût objecté M. Hanotaux, j'en- tends soutenir que nous sommes un gouvernement patriote. Nous sommes une République est la forte parole qui l'eût rappelé au sentiment des réalités, au bon sens, s'il eût été placé sous un autre chef que M. Ribot. L'excès de zèle qu'il se permit voulait sortir du médiocre et nous jetait naturellement dans le pire.

Sans en venir encore à juger le système « Paris-

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Pétersbourg-Berlin », auquel il se rangea, retenons ce point que M. Hanotaux fut le premier à sui- vre Vidée d'un système. Il nous proposa un dessein, et, de ce chef, son successeur n'a fait que le con- tinuer. Tout en repoussant le système qu'il trou- vait en service, M. Delcassé conserva cette pensée maîtresse de construire de « grandes machines » en Europe. Bien qu'il intervertît les termes du plan Hanotaux, il en acceptait le point de départ, et cette acceptation réconcilie les deux person- nages dans la responsabilité de la même erreur : qu'ils aient rêvé de soutenir l'Allemand contre l'Anglais ou l'Anglais contre l'Allemand, l'un et l'autre rêvaient tout haut.

LA RÉPUBLIQUE CONSERVATRICE

ET SES JEUNES MINISTRES

Le bon accueil fait aux avances de Berlin a été souvent expliqué par on ne sait quelle infériorité qui aurait été propre à la pensée de M, Hanotaux. De même, la malice ou l'incapacité profondes de M. Delcassé firent plus tard les frais de divers jugements portés sur son entente avec l'Angleterre contre l'Allemagne. J'ai donné autrefois dans ces verbiages. J'ai détesté de tout mon cœur M. Ha- notaux. Franchement, était-ce la peine?

Il est vrai que le ministre de 1895 était jeune et qu'il montrait, comme tous les hommes de sa géné- ration, trop de goût intellectuel pour l'Allemagne Les leçons de M. Monod, que ce dernier lui repro- cha très amèrement par la suite, n'étaient pas suf- fisamment oubliées par l'héritier de Choiseul et de Talleyrand. Mais il ne manquait pas d'expérience technique, puisqu'il sortait des bureaux mêmes du quai d'Orsay et qu'il avait déjà fait partie du ministère précédent. Ses études d'histoire pou- vaient toujours soutenir son expérience; nos grands souvenirs nationaux, lui inspirer d'autres

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volontés et d'autres idées que d'aller parader dans un hémicycle.

Ge qui fut appelé mégalomanie chez M. Hano- taux, comme plus tard chez son successeur, n'était que rêve de l'action. Oui, remplir son mérite, ser- vir son pays, cueillir ces fruits de gloire qui, pour un esprit neuf et, comme celui-ci, bien placé par les circonstances, deviennent aisément le seul digne objet de désir! Neveu de l'historien pa- triote et révolutionnaire Henri Martin, l'homme d'État devait se dire qu'il serait beau d'avoir surgi enfin dans cette jeune République pour lui apprendre à se mouvoir entre les nations.

Elle avait vécu jusque-là d'une existence re- pliée et végétative, « à peine plus puissante », « mais moins honorée que la République helvé- tique ». C'était exactement le sort que lui avait prédit Renan. Eh bien ! on lui rendrait la vie supérieure et la figure humaine. L'étonnement de M. Hanotaux et de ses amis était qu'on ne l'eût pas essayé plus tôt. Quelle erreur ! était-il de mode de se dire en 1895, quelle erreur que celte inertie!... Il semblait véritablement que ce fût erreur. Des nouveautés brillantes, vives, con- formes à la tradition du pays, flattaient le regard, et l'espérance s'enhardissait. On choisissait de beaux ambassadeurs titrés, armoriés, dorés sur toutes les tranches. Amiraux, généraux, étaient mobilisés pour des missions d'État. Les cardinaux et les évêques attendaient leur tour, qui semblait imminent, au fur et à mesure que les organes du

LA RÉPUBLIQUE CONSERVATRICE 25

respect et ceux de la puissance semblaient renaître ou se rejoindre dans les différents corps d'une « démocratie » rayonnant au soleil du vingt- cinquième été.

Pendant que M. Jules Méline protégeait les inté- rêts agricoles et industriels, M. Félix Faure por- tait haut la cocarde et signifiait la forte tendance à « nationaliser le pouvoir ». Ce pouvoir cherchant à prendre appui sur des classes de la nation éta- blies et enracinées, la politique financière elle- même inclinait au patriotisme; certaines précau- tions de salut public étaient prises contre la coulisse hébraïque; la bourgeoisie catholique et conservatrice cessait d'être éloignée des fonctions administratives; les représentants de la vieille France coudoyaient les hommes nouveaux dans le brillant état-major du général de Boisdeffre. L'ar- mée, bien entraînée, était pleine de confiance dans ses chefs, sa puissante organisation propageait mê- me un esprit de déférence et de discipline dans la hié- rarchie civile. Les tribunes officielles, les journaux reprenaient volontiers le thème typique du Temps, qui, bien qu'hostile au protectionnisme d'alors, ne faisait point mal sa partie dans le chœur mélinien : « Le gouvernement de la République n'est pas « un gouvernement comme les autres, mais il est « un gouvernement. » Il avait tout d'un gouverne- I ment, en effet, excepté la tête et le cœur.

Aussi bien, M. Hanotaux commençait-il par s'affranchir du contrôle parlementaire. 11 traita et négocia de son cabinet, sans rien communiquer

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aux élus du peuple. Ses discours furent des lec- tures aussi impertinentes que brèves. Comme il est vrai que l'homme est un animal gouverné, cette allure hautaine n'était pas mal accueillie des Chambres, des journaux. Les exaltés du libé- ralisme protestaient seuls ^. Encore étaient-ils peu

1 Parmi ces libéraux fidèles à la tradition du caque- tage public, il faut citer M. Deschanel et M. de Pressensé. En juin 1905, peu après la démission de M. Delcassé, qui avait continué les habitudes de discrétion inaugurée par M. Hanotaux et qui n'en avait pas mieux géré nos affaires, M. Deschanel élevait ce soupir de soulagement au sein d'une Commission de la Chambre :

« On a parfois repoussé au Parlement les interventions dans l'ordre diplomatique. Il est permis de penser, au contraire, que le contrôle parlementaire, et en particulier votre expérience et les remarquables travaux de vos rap- porteurs ont rendu au pays de notables services, et que, si nous avions été renseignés à temps, certains événements eussent pris une autre tournure (!) La France peut s'expli- quer librement avec tout le monde parce qu'elle n'a d'ar- rière-pensée contre personne et parce que ses intérêts se confondent avec la cause de la civilisation générale et du droit. » {Gazelle de France du 16 juin 1905.) Ainsi, pour M. Deschanel, le remède au désordre était de l'aggraver.

M. de Pressensé écrivait, le 10 juillet 1905, dans YHuma- nilé : « Ce qu'il faut par-dessus tout, c'est que la démocra- tie française proclame nettement, hautement, ses desseins, ses principes, ses fins en matière de politique étrangère, et qu'elle ne permette plus à un ministre infatué d'en falsifier l'esprit et de l'entraîner, malgré elle, à son insu, dans des voies aventureuses. On avait réussi à faire de la diplomatie de la République une soptc de mystère éso- térique. La démocratie souveraine abandonnait à des hommes d'État de raccroc, successeurs improvisés et mal préparés de Richelieu ou de Vergennes, une toute-puissance moins contrôlée, une irresponsabilité plus complète qu^oncqucs n'en offrirent les minisires de la Monarchie absolue. Si je n'ai

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nombreux. On n'aimait pas beaucoup l'orienta- tion allemande, mais le vœu de discipline et d'or- dre était si puissant que l'on évitait d'y faire une opposition vaine et qu'on préférait la laisser se développer jusqu'aux premiers fruits, quitte à juger ensuite de leur valeur. Un sens assez réel des nécessités générales rendait l'opinion plus que docile, très complaisante.

Hier on discutait, c'est-à-dire qu'on détruisait : ces républicains de gouvernement prétendaient construire. Déjeunant chez le pape et dînant

jamais réussi à comprendre comment et pourquoi le suf- frage universel ne devait pas être le maître de sa politique étran?ère comme de sa politique intérieure, le gardien vigilant des relations extérieures du pays, j'ai encore moins réussi à m'expliquer de quel front on osait revendiquer sans rire cette omnipotence pour des politiciens que le hasard seul des combinaisons parlementaires avait hissés à la tête d'un département à la direction duquel rien abso- lument ne les avait préparés. Le plus logiquement du monde, nous avons recueilli les fruits amers de cette sot- tise commise par la routine. » M. de Pressensé et M. Descha- nel maintenaient à la fois la tradition de la démocratie, qu'ils ont dans le sang et les intérêts de leur opposition : libérale chez l'un, anarchiste chez l'autre. Mais M. Hano- laux pouvait toujours leur répondre en invoquant, avec les leçons de l'histoire et les maximes du sens commun, l'intérêt et la tradition du pays. Toutes les fois que nous avons tenté de la diplomatie en plein vent, de la politique extérieure démocratique, les résultats n'ont pas été de nature à nous encourager. M. Hanotaux en a précisément rappelé un triste exemple dans son Hisloirc de la Troi- sième République, en parlant des négociations de 1870-71, avec le ChanceUer prussien : « Les plénipotentiaires fran- çais jouaient cartes sur table, alors que personne ne con- naissait le jeu des négociateurs allemands... n

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chez le tzar, intelligents, actifs, suivis par à peu près toute la vraie France, la France honnête, aisée, patriote, laborieuse, ces jeunes députés et ces jeunes ministres ne pouvaient pas douter du pays ni d'eux-mêmes; le ciel du « long espoir » et des « vastes pensées » semblait s'illuminer à chacune des ouvertures successives de Guillaume et de Nico- las. Tableaux étincelants, flatteuses perspectives, dont ils se plaisaient à oublier la fragilité ! La puissance même du charme aurait bien les mettre en garde. Elle avertissait d'autant moins qu'elle agissait avec plus de force. On ne com- prendra rien d'humain si l'on se refuse à com- prendre leur illusion.

i

VI

DU SYSTÈME HANOTAUX : QU'IL RENIAIT LA RÉPUBLIQUE

Que l'illusion fût folle, nous l'avons déjà re- marqué. Que ces plans, ces desseins, fussent irréa- lisables en l'absence du seul moyen de les réa- liser, c'est aussi l'évidence pure. Toutefois, en eux-mêmes et abstraction faite du reste, ils étaient soutenables et pouvaient tenter les esprits.

D'abord, cette politique eut ceci pour elle de correspondre à des prévisions justes. Le système Hanotaux, normalement pratiqué et continué, n'eût pas été surpris par la guerre sud-afri- caine : l'heure de l'action, d'une action qui pou- vait réussir, eût sonné immanquablement quand les forces anglaises furent immobilisées par le petit peuple des Boërs. La Russie et la France pouvaient, alors, tout entreprendre contre l'Angle- terre avec la coopération militaire et navale de l'Allemagne ', celle-ci essayant d'entraîner ou de neutraliser l'Italie. Des patriotes avérés, tels que

1 Une démarche offecUve faite par l'ambassadeur alle- mand à la veille de la chute de M. Hanotaux ne reçut de son successeur aucune réponse.

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M. Jules Lemaître, ont aimé cette conception. Je n'ai aucun sujet de contester le patriotisme d'hommes tels que Félix Faure, M. Méline ou M. Hanotaux. Un autre ami de cet accord franco- allemand, M. Ernest Lavisse, avait longtemps prêché dans ses cours de Sorbonne la mémoire pieuse des pays annexés : on se disait tout bas que l'alliance allemande lui apparaissait un dé- tour pour obtenir ou arracher plus tard la su- prême restitution.

Or, une Monarchie aurait pu faire ce détour. La Monarchie peut feindre d'ajourner ses meilleurs desseins pour les réaliser en leur temps. La Monar- chie française, dont la tradition fut toujours de cheminer du côté de l'Est, aurait pu conclure une alliance provisoire avec l'Allemagne et se réser- vant l'avenir. Le plus national des gouvernements aurait pu gouverner d'une manière utile et même glorieuse en faisant une violence passagère au sen- timent national et en formant une liaison avec les vainqueurs de Sedan : il gouverna ainsi, de 1815 à 1848, avec l'amitié des vainqueurs de Waterloo, contre l'opinion du pays, mais dans l'in- térêt du pays, sans avoir eu à renoncer le moins du monde à l'adoucissement des traités de 1815, puisqu'il ne cessa de sen occuper et qu'il était à la veille d'en obtenir de considérables quand les journées de Juillet vinrent tout annuler par la Révolution.

La politique extérieure n'est pas un sentiment, même national : c'est une afïaire, on le dit, et

DU SYSTÈME HANOTAUX 31

l'on dit fort bien. Mais à la condition que le senti- ment public ne fasse pas corps avec le pouvoir politique. A condition que l'intérêt soit représenté et servi par un pouvoir indépendant de l'opi- nion. Quant à vouloir poursuivre l'exécution d'une pensée et d'un système politiques sans le con- cours de l'opinion alors qu'on n'est soi-même qu'un pouvoir républicain, c'est-à-dire un sujet, une créature de l'opinion : le vouloir, c'est vouloir entreprendre un efïort immense et consentir d'avance à ce qu'il soit stérile, car c'est en même temps se priver de l'unique moyen dont on ait la disposition.

Ainsi, dès son premier efïort systématique, la diplomatie nouvelle se trouva induite à prendre conscience de son incompatibilité de fait avec le gouvernement de la France, lequel était un autre fait. « Manœuvrons temporairement avec l'Alle- magne », disait par exemple une certaine idée de l'intérêt national. « Manœuvrons en secret », ajou- taient l'expérience technique et le sens de nos susceptibilités françaises. « Mais », interrompait alors la sagesse politique, « si vous manœuvrez en secret contre le cœur et la pensée de la nation pour vous entendre avec ces Prussiens qu'elle traite en ennemis mortels, vous serez sans sou- tiens aux premières difficultés qui feront néces- sairement un éclat dans ce public dont vous dépendez ».

En effet, l'action de M. Gabriel Hanotaux pou- vait bien être patriote dans son intention et dans

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son objet : dans sa formule expresse, qui eût immanquablement révolté le sentiment national, elle ne pouvait lui être soumise en aucun langage explicite. Rien d'important ne devait donc en être traité qu'en dehors des agents de la démo- cratie, en dehors du Parlement, à l'écart de la presse, alors que le principe et le jeu des institu- tions exigeaient le contrôle perpétuel de l'opinion du pays et, surtout, en cas d'émotion, son ferme concours...

M. Gabriel Hanotaux ne fut pas seul à éprouver cette contradiction. Lorsque, plus tard, M. Del- cassé s'engagea dans une manœuvre plus conforme au sentiment national, mais qui était contraire aux intentions de son parti, les mêmes renai? santés nécessités l'obligèrent à renouveler les pro- cédés du gouvernement personnel, à renier le principe républicain, à ne tenir aucun compte de l'opinion républicaine, enfin à subir l'ascendant des mêmes méthodes que son prédécesseur.

Un ami politique de M. Delcassé redisait volon- tiers pendant les dernières années :

Nous faisons de la politique monarchique sans monarchie '.

Mais faire non pas feindre de la politique monarchique sans monarchie, c'est ce qui paraîtra l'impossible même à qui voit le rapport des insti-

1 Ce mot a été dit par le Comte de * * * à l'auteur de ce livre, pendant l'enterrement de Gabriel Syv'eton, le 10 dé- cembre 1904, c'est-à-dire quatre mois avant l'éclat de Tancer.

DU SYSTÈME HANOTAUX 33

tutions avec les fonctions dans la suite des des- seins et des événements. On peut se conformer au système républicain, et pour l'amour de lui se priver d'agir pour la France. On peut aussi ren- verser cette République pour l'amour de l'action française à travers le monde. Mais, sans la ren- verser, essayer d'opérer comme si elle n'était pas debout, agir sans tenir compte de cette présence réelle, agir comme s'il existait un autre régime, lequel n'existe point, ne pas vouloir tenir compte de cette absence non moins réelle, annoncer aux nations qu'on se comportera comme si ce qui existe n'existait pas et comme si ce qui n'existe pas existait, c'est une gageure que l'on peut soutenir quelque temps par la distraction ou la confiance du public, la longanimité ou la ruse de l'adversaire; mais, sitôt que le jeu devient sérieux, on perd.

vil

SUITE DU SYSTÈME HANOTAUX : LE SENTIMENT DE LA REVANCHE

Cette puissante politique d'amitié allemande n'était pas seulement tenue à se cacher du senti- ment national, elle se devait de le détruire. Qu'elle le voulût ou ne le voulût point, ce n'est pas en ques- tion : pour se poursuivre en paix, cette politique devait proscrire les allusions, les commémorations, les revendications intempestives, et, en s'effor- çant de les arrêter en fait, elle devait étouffer aussi ridée de Revanche dans le principe de sa libre expansion. Aucune convention ne l'y obli- geait, certes : simplement la nature du chemin qu'elle avait choisi. Le seul effet matériel d'une entente berlinoise voilait le souvenir, endormait les ressentiments et les espérances.

Pour la première fois depuis son avènement, « la République des républicains « obtenait de ce côté un résultat moral appréciable. Il avait fallu dix-sept ans (1878-1895) pour y venir. Jules Ferry, qui n'eut pas les audaces de M. Hanotaux, dans la pratique de l'action, en avait donné le premier conseil. Bien avant les Gascons et les Marseillais qu'on accuse si légèrement de tiédeur

SUITE DU SYSTÈME H AN OT AUX 35

patriotique, cet homme de l'Est, ce Lorrain, dé- tourna les Français de « la trouée des Vosges )), Il ne réussit pas, faute d'un élément que le plan Hanotaux a fourni à ses successeurs. Il n'avait pu détruire le sentiment qu'il ne pouvait pas rem- placer. Mais, peu à peu, quand, à la suite de mau- vais heurts coloniaux, on eut marié la haine de l'Angleterre à celle de l'Allemagne, le cœur des citoyens cessa d'appartenir aux seuls « pays encore annexés ». Quelques doux songeurs parlaient bien de porter une guerre simultanée sur la Manche et sur le Rhin; aussi fin que le charcutier d'Aristo- phane, notre public comprit qu'il ne pouvait regarder de ces deux côtés à la fois sans loucher : entre la Manche et le Rhin, le continent et l'Océan, il lui fallait choisir, et cette possibilité d'un choix créa vite l'état de doute et de partage qui tue les passions, dans les groupes d'hommes aussi bien que dans l'homme seul.

La passion de la Revanche tenait alors chez nous un rôle particulier. Ingénieusement, M. Ro- beri de Bonnières, à la mémoire de qui l'on doit rendre cette justice, a soutenu un jour que, pen- dant vingt-cinq ans, cette idée de Revanche a servi de lien à l'unité française. Rien de plus vrai. C'est une belle chose, mais rare, courte et d'autant plus précieuse que le gouvernement d'un peuple par une idée. Cette idée fut vraiment une reine de France ^ . Sa régence avait établi la discipline de nos

1 Voir, à rappendicê II, l'idée de la Revanche, d'après

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troupes, le travail de nos officiers. Nous lui devions l'existence même de notre armée. Si le parti répu- blicain a poursuivi avec une certaine lenteur les destructions qu'il nommait les plus nécessaires, c'est encore de l'idée de Revanche que nous sont venues ces années de grâce et de sursis. Quelle carte spiendide nous avait jetée le destin! Il eût fallu la retenir à tout prix. Un office public aurait être préposé à la garde de cette idée-force. École, presse, État, famille, tout le monde aurait riva- liser d'attention et de vigilance pour conspirer à ce maintien. En l'absence du Prince, la Revanche faisait briller un reflet, une image de son auto- rité. Politique du Rhin, retour vers le Rhin,' sur les pas de César et de Louis XIV ! Un peu des volontés et des traditions capétiennes subsistait au fond de nos désirs et de nos regrets. Le jeune ministre Hanotaux avait-il réfléchi à cela ? Ce qu'il détruisait sans pitié n'était pas réfec- tible. Mais l'insouciance publique ressemblait à de la confiance. Comme elle ne mettait aucune limite à l'autorité qu'il exerçait, elle l'enivrait. Ce crédit, fait au ministre plus qu'à l'homme, était général. Tout en s'appliquant à bien remplir son man- dat de pleine puissance, il s'en exagérait, non point peut-être l'étendue ni la valeur, mais assu- rément la durée... Autour de lui, on partageait et on encourageait son rêve. A quoi bon cultiver le

Scheurer-Kestner, le comte de Mun, Drumont, Jaurès, Gambetta, Ranc, etc.

SUITE DU SYSTÈME HANOTAUX 37

« thème vague ^ » de la Revanche? A quoi ser- vait-il désormais? Non plus même à la politique intérieure. Le parti modéré avait cru s'assurer un personnel capable de tenir honorablement la place d'une dynastie devant l'Europe et la nation. On n'avait plus besoin de la collaboration du gros public dans une République ainsi appuyée sur un monde respectable, compact et fort. Celui-ci re- présentant l'intérêt public, l'opinion publique fai- sait corps avec lui... Éternellement?

Ces étranges républicains, ces républicains apo- stats, tenaient un compte très exact de toutes leurs données, sauf une, sauf la principale, celle qui avait été la condition de leur arrivée au pou- voir et qui restait maîtresse de leur départ éven- tuel. Comme il s'agissait d'eux, la démocratie cesserait d'être versatile...

La théorie de la Revanche n'était certes pas reniée de front. On se contentait de lui prodiguer les petites provocations, les menues négligences. Mais on fut promptement compris à demi-mot. Trop bien compris ! Deux ans plus tard, au mo- ment de l'Affaire, quand le ministère Méline-Hano- taux dut faire appel au sentiment national pour résister à l'Étranger de l'intérieur, on s'affligea de le trouver si cruellement affaibli. S'aperçut- on que l'on avait lâché la proie pour l'ombre, un sentiment réel vivace et fort pour une abstrac- tion de chancellerie ^?

1 Hanotaux : Histoire de la îroisième République.

2 C'est vers 1895 que le sentiment national commença

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à baisser chez les instituteurs. M. Jean Tharaud en a fait un jour la remarque : « Il a suffi d'une dizaine d'années pour transformer radicalement la mentalité de nos maî- tres d'école. De 1870 à 1895 environ, ils ont formé le groupe le plus patriote peut-être de la nation. On leur avait tant répété, dans leurs écoles normales, que c'était le maître d'école allemand qui avait vaincu en 1870, qu'ils s'étaient habitués à se considérer comme les préparateurs, les orga- nisateurs de la revanche prochaine. Dix ans, vingt ans passèrent; peu à peu, la guerre cessa d'apparaître comme possible, comme désirable. Ils finirent par se lasser de ce rôle d'annonciateurs d'un événement qui ne se réali- sait jamais. En même temps, leur orgueil, exalté par une science pourtant médiocre, souffrait de la situation subal- terne que leur faisait la Société.

« Dégoûtés de prêcher la revanche, profondément humi- liés et mécontents, ils étaient tout préparés à recevoir la foi socialiste. C'est vers 1895 que le mouvement de propa- gande révolutionnaire commença d'être conduit, parmi eux, avec un peu de vigueur. »

Vers 1895. Cette date approximative est tout à fait juste. Je regrette que Jean Tharaud n'ait pas eu la curio- sité de se demander en quoi cette année se distingua des précédentes et précipita les suivantes vers un ordre nou- veau. Le sens de ce nombre fatal eût ajouté quelque chose à son analyse. Certes, il a bien raison de dire que l'en- thousiasme patriotique des instituteurs (et des autres) a se refroidir faute d'aliment et que, la Revanche appa- raissant moins prochaine, la guerre moins probable, on devait se lasser. Mais il est certain que, en 1895. cette lassitude rencontra une raison d'être précise et un motif qui put paraître décisif. C'était en 1895 que la Russie et la France s'étaient unies à l'Allemagne. C'était en 1895 que la flotte russe et la flotte française étaient venues frater- niser avec la flotte allemande dans les eaux de Kiel. C'était en 1895 que toute la fraction avancée, réfléchie et bruyante du gros public français avait compris que son gouverne- ment lui conseillait l'oubli de la « grande idée ».

VIII

SUITE DU SYSTÈME HANOTAUX LA MISSION GOiNGO-NIL. L'AFFAIRE

Nous avons un gouvernement, nous aurons les desseins des autres gouvernements, s'était dit ce ministre des Afïaires étrangères que les gens du bel air commençaient à qualifier tout haut de « chef du Foreign Office français ». On n'a jamais assez admiré cette locution. Elle dit le style d'un temps. Elle est « jeune ministre ». Elle qualifie l'ambition, aussi noble qu'aveugle et que naïve, de nos politiques vers 1895.

La France ou ceux qui se croyaient les fondés de pouvoir de cette personne historique, la France ou son mandataire, avait donc le dessein de pré- parer toutes sortes de surprises désagréables à l'Angleterre. D'accord avec l'Allemagne et la Russie, des pièges lui furent tendus sur difïérents points. Quelques-uns médiocres, en Chine et au Japon. D'autres excellents, comme la mission Congo-Nil.

En 1896, l'Angleterre, aujourd'hui installée très solidement, n'en était guère qu'à la moitié de la grande entreprise africaine : si haut qu'elle eût mis l'espérance, elle doutait encore de

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pouvoir la réaliser. S'emparerait-elle de l'épine dorsale du monde noir? Achèverait-elle cette voie ferrée du Cap au Caire, que ses travaux simulta- nés poussaient également du nord au sud et du sud au nord? C'est au Sud africain surtout que son progrès était saisissant. Elle avançait rapide- ment au-delà de Boulowaïho. Mais les nations rivales avaient aussi le temps de couper cette magnifique route militaire et commerciale. En s'emparant de ce qui n'appartenait à personne dans la partie moyenne de l'Afrique, la France pouvait espérer de joindre sa colonie orientale d'Obock. le négus était pour elle, à son vaste domaine de l'Ouest africain : la transversale ainsi menée arrêtait net la route verticale de l'Angle- terre, et l'intervention française, passant au sud des cataractes, permettait de rouvrir la ques- tion d'Egypte, la question des Indes, la question de la Méditerranée, et de toutes les autres mers sur lesquelles régnait jusqu'alors, sans conteste, le pavillon de Sa Gracieuse Majesté.

C'est en juillet 1896 sous le règne de Félix Faure, la présidence de M. Méline et l'adminis- tration de M. Hanotaux que le commandant Marchand, à qui avait été suggérée ' cette grande

1 M. Hanotaux a fait remarquer, après Marchand, je crois, qu'il n'e.«t point le premier auteur de cette sugges- tion, à laquelle M. Delcassé n'avait pas été étranger. Il y a une phase antibritannique dans l'existence politique de M. Delcassé. Le lecteur sent combien ces questions de per- sonnes ont peu d'intérêt dans un exposé général. Ajou-

SUITE DU SYSTÈME HANOTAUX 41

tâche, débarqua au Congo. La mission était-elle trop peu nombreuse? Fallait-il une armée le Gouvernement n'envoyait qu'une petite troupe? Les héritiers politiques de Jules Ferry avaient-ils imité sa méthode des petits paquets? On l'a dit. Il est possible que cette faute de conduite ait été commise. Nous en verrons de beaucoup plus graves. Mais, sur ce point, j'aime mieux penser le contraire, et croire un témoin qui vaut la peine d'être cru ; Marchand en personne déclare n'avoir pas été arrêté par l'insuffisance de l'effectif. En efïet, l'explorateur n'a pas été vaincu à Fachoda, la victoire était possible, mais à Paris, elle ne l'était pas.

Il avait bien fallu commencer par de petits coups de force, mais l'itinéraire du jeune officier français ajoute à l'éclat de cette marche mili- taire la beauté d'un eiïort de conquête écono- mique, administrative et, osons le dire, bien qu'il s'agisse de pauvres nègres, diplomatique. Pour donner passage au matériel, on devait construire des routes; pour assurer les positions, élever des

tons que M. Hanotaux met aujourd'hui une extrême éner- gie à contester que la mission Marchand et généralement sa politique africaine aient été dominées par l'idée d'une guerre avec l'Angleterre ou qu'elles aient y aboutir nécessairement. Il nous suffira de répéter que cette poli- tique était, par son essence même, affectée du risque constant d'un conflit armé avec l'Angleterre. Si le minis- tre ne prévoyait pas la possibilité de ce conflit, avec ses conséquences, il se dissimulait une des faces principales de la question.

I

42 Kl EL ET TANGER

forts. Plusieurs de ces rudes travaux furent accom- plis par des hommes mourant de faim, qui ne s'arrêtaient de marcher ou de travailler que pour solliciter et obtenir l'amitié des tribus. Une seule comparaison vient à la pensée : on songe à la course des légions de Rome charriant avec elles le capital, l'élan, le génie et la vertu d'un monde civi- lisé. Chamberlain a nommé leur expédition « une des plus étonnantes et plus magnifiques dans l'histoire de l'exploration africaine... » Quel chef! quels braves compagnons! Que manquait-il donc à Marchand, qui servait brillamment, pour servir utilement ? Il ne lui manquait qu'une France. Son instrument colonial et militaire était parfait. Pour qu'il fût employé, il eût suffi d'un gouver- nement à Paris.

En juillet 1896, ce gouvernement n'existait pas. C'était un malheur grave; mais le pire malheur était qu'il parût exister. Il avait toutefois un peu d'existence réelle, dans l'ordre que les philoso- phes appellent la catégorie de la simultanéité, de l'espace; l'Elysée, le quai d'Orsay, la présidence du Conseil, étaient occupés par trois hommes qui agissaient avec un certain ensemble; mais ils ne possédaient vraiment ni la certitude ni la puis- sance de prolonger cette action au-delà de la mi- nute écoulée. Quant à la catégorie du successif et au point de vue de la durée, le Gouvernement qui envoyait Marchand vers le Nil et qui avait grand besoin de se maintenir au pouvoir, du moment qu'il venait d'engager et d'hypothéquer l'avenir en visant

SUITE DU SYSTÈME HANOTAUX 43

l'arrivée de Marchand sur le Nil, ce gouvernement n'avait aucune solidité. Il pouvait cesser d'être, d'un moment à l'autre. Il dépendait d'un caprice parlementaire ou d'une simple saute de vent élec- torale.

Qui en doutait? demanderez-vous.

Hélas ! faut-il répondre, qui s'en doutait?

Non, personne ne s'en doutait : les républicains de cette génération, hypnotisés par le pouvoir, ont été anesthésiés sur les conditions du pou- voir. Leurs prédécesseurs du Ouatre-Septembre, compagnons des 363, avaient gardé mémoire de l'ère difficile : ils savaient combien leur office était précaire, leur situation menacée. Fils des révolu- tions, ils se savaient exposés aux révolutions. Un passé personnel très chargé venait leur rappe- ler la nature chancelante et périssable de leur for- tune. Une perquisition bien menée ferait peut-être découvrir que leur paquet est toujours fait. « Est-ce ce soir que l'on m'arrête? » demandait Rouvier au préfet de police Lozé, un jour fâcheux du Panama. Mais les nouveaux venus n'ont pas ce sentiment. Ils sont nés dans la République et n'ont jamais frôlé ni bagne ni prison; ils ont une tendance à se croire ministres à vie. La griserie est naturelle. Tout le régime n'est funeste que parce qu'il met en jeu, contre l'intérêt du public, tout ce qui tente, grise, étourdit les particuliers. M. Lemaître l'a bien dit : au lieu de venir au secours de notre faiblesse, ce régime en sert le conseil ; il en favo- rise l'erreur. Sous Combes et sous Waldeck, il a

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ouvert le pouvoir à des scélérats, mais, sous Faure, sous Méline et sous Hanotaux, il avait perverti des hommes d'esprit, de talent ou d'intelligence en leur enlevant la raison.

Marchand a-t-il dressé la concordance de ses actes avec les actes de la vie intérieure de la Mé- tropole? La double série serait admirable à poser en regard sur des colonnes parallèles... On peut admettre, provisoirement, que, de juillet 1896 à novembre 1897, MM. Félix Faure et Hanotaux, ayant les mains libres au dedans, ont su faire tous les préparatifs convenables en vue d'appuyer Marchand et de lui fournir, quand il approcherait du but, l'appui décisif. Gomme on le verra tout à l'heure, ils ne le firent point en ce qui concerne la guerre maritime. Mais peut-être qu'ils se dis- posaient à le faire. Un événement leur en arra- cha tout moyen.

...En effet, dans le mois de novembre 1897, et comme Marchand approche de Fort-Desaix, un phénomène absolument imprévu du grand public, bien que préparé de longue main dans un petit monde, éclate tout à coup en France : ^IM. Ranc, Scheurer-Kestner et Joseph Reinach lancent la revision du procès du traître Dreyfus. L' Affaire, alors, commence, les passions se heurtent, et le Gouvernement français, hier assez fort pour dessi- ner une ofïensive contre l'Étranger, se trouve tout à coup réduit à se défendre contre l'ennemi de l'inté- rieur. Il lui devient très difficile de continuer sa pohtique russo-allemande : l'ambassade allemande

SUITE DU SYSTÈME HANOTAUX 45

est mêlée à l'Affaire ! D'ailleurs, les colères et les inquiétudes sont éveillées, les factions sont en armes; personne n'est plus disposé à faire con- fiance à ce cabinet ni à aucun autre, comme le prouveront la formation pénible, la vie accidentée et la chute rapide des deux ministères suivants, Brisson et Dupuy.

Déjà, M. Méline perd une fraction importante de ses premiers soutiens modérés, libéraux et opportunistes : les croyants de la doctrine répu- blicaine d'une part, les coquins de la défense républicaine de l'autre, se sont prononcés pour Dreyfus. Dreyfus représente pour les naïfs l'incar- j nation souffrante des chimériques Droits de l'homme; pour les vendus, il correspond au type réahste et productif des droits du juif. Tout ce monde fait à l'État une_jguerre violente, et M. Méline n'y peut riposter que modérément. Il observe toutes les règles du jeu que l'on s'ap- plique à violer contre lui. Ses paroles sont justes, mais faibles. Ses actes sont nuls. Son adversaire agit sans cesse et ose tout.

Un roi de France eût fait ce qu'eût fait le roi d'Italie ou l'empereur d'Allemagne : avant de laisser propager le roman de l'erreur judiciaire, il se fût assuré des perturbateurs avérés. Mais, sur les douze ou quinze personnes qu'il eût fallu arrêter dans la même nuit, M. Jules Méline re- connaissait un sénateur que son ministre de la Guerre ne pouvait s'empêcher d'appeler son « excellent » et son «honorable ami », des collègues

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de la Chambre avec qui il avait des relations aussi anciennes que courtoises, des hommes ayant fondé la République avec lui ou qui, s'y étant ralliés dès la première heure, s'en montraient les plus fermes mainteneurs et soutiens : quelles mesures pou- vait-on se permettre contre eux ' ? Sans doute, le salut de l'État exigeait ces mesures. Mais, outre que le salut du parti républicain ne les exi- geait peut-être pas, le président du Conseil ne dis- posait d'aucun pouvoir légal l'autorisant à ces mesures de salut.

Nul arbitraire intelligent et responsable ne veil- lait : nous n'avions ni une institution ni un organe politique qui fût chargé en général de cette sur- veillance essentielle. Les morceaux fonctionnaient, mais aucune pièce centrale. Le lucide Anatole France vit donc se vérifier la mémorable sen- tence : « Nous n'avons pas d'Etat, nous n'avons que des administrations. » Les administrations se montrent implacables quand elles ont afïaire à des individus isolés ou à des groupes de vaincus (catholiques, conservateurs), mais elles sont bien obligées de montrer une insigne mollesse quand elles trouvent devant elles des compagnies puis- santes ou des individus solidaires comme nos juifs, nos protestants, nos métèques et nos francs- maçons.

I <i S'il existait des lois qui me fussent applicables... » disait un peu plus tard, au procès de Rennes, M. Trarieux dans un beau mouvement contre un homme de peu, qui s'était permis de Taccuser de faux témoignage.

SUITE DU SYSTÈME HANOTAUX 47

Le gouvernement de M. Méline dut reconnaître qu'il n'était qu'un frêle assemblage de bureaucra- ties mal liées. L'anarchie eut cours libre, le pou- voir seul se trouva arrêté et mis en échec. Son efïort n'aboutit qu'à manifester l'intention de refuser aux juifs une revision injuste en elle-même, dan- gereuse pour le pays. Mais l'effort ministériel ne parvint même pas à tenter d'opposer un obstacle réel aux réalités menaçantes.

Grâce à la ferme parole de M. Méline, le droit public que l'on tentait d'usurper demeura intact, mais, du fait de son inaction, toute notre activité politique fut immobilisée, puis brisée et réduite en miettes. Oui voudra étudier le détail de cet épisode ' verra comment un honnête homme peut, sans forfaire à son honneur, par simple igno- rance pohtique, commettre, au moment du dan- ger, une désertion fertile en désastres -.

Ces vérités n'enlèvent rien à l'estime person- nelle due à M. Méline, dont la politique agricole sauva un intérêt français. 11 eût pu faire un bon

1 On en trouvera tous les faits dans Tadmirable Précis de l'Affaire Dreyfus, par Henri Dutrait-Crozon. La position juridique de M. Méline, en 1897, lorsqu'il opposa un ferme refus, fondé sur des motifs absolument inat- taquables, à ceux qui voulaient lui imposer l'initiative d'une revision, a été indiquée dans ma préface au premier ouvrage de Henri D lthait-Crozon : Josep/i Reinach histo- rien, pp. XV et XVI, surtout à la note de la page xv.

2 Un ami de M. Méline, M. Judet, appelle cette désertion la n grande défaillance gouvernementale de 1898 '•> [Eclair du 7 septembre 1909).

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ministre sous un roi. La haine dont la juiverie l'a toujours poursuivi depuis pourra nous le faire honorer. Mais il faut se garder d'honorer son infirmité, qui fut d'être républicain, et cette grande faute d'avoir essayé d'oublier, ou de faire oublier, la qualité incohérente et inconsistante de ses pouvoirs dans un gouvernement d'opinion.

La faction révolutionnaire en vint à bout quand il lui plut. Faible, infiniment faible pour contenir ou pour maintenir, l'opinion pouvait tout pour la destruction.

IX

COMME EN POLOGNE

On vit s'opérer en peu de mois un revirement général.

L'opinion avait ratifié la bonne entente avec le Pape : or, il suffit de quelques campagnes de presse pour réveiller, en 1897, l'anticléricalisme de 1877; dans toutes les classes de la société républicaine, les tolérants et les sceptiques de la veille redevinrent fanatiques et persécuteurs.

L'opinion avait ratifié sans mot dire les mys- tères hautains de nos Affaires étrangères dans les sujets qui intéressaient le plus gravement le pays; or, il suffit d'une banale affaire judi- ciaire pour exaspérer les curiosités et ravir aux ministres ce crédit implicite qui leur avait donné, en fait, pleins pouvoirs.

L'opinion de 1896 souhaitait un gouvernement responsable et fort, une belle armée : dix mois après, par un brusque et logique revirement, les lil^éraux démocrates ramenaient le thème anar- chiste. Une moitié de l'ordre des avocats, tout ce que la haute société comptait d'utopistes, et le monde universitaire de philosophes mystiques, retourna, avec les Waldeck, les Barboux, les Du-

4

50 KIEL ET TANGER

claux, les Grimaux, les Saussine et les Boutroux, à leurs prototypes révolutionnaires de 1789, 1848 ou 1871.

M. Jules Méline, M. Gabriel Hanotaux et M. Félix Faure avaient donc bien mal calculé la résistance de ce banc de nuage sur lequel ils s'étaient ridiculement installés ! L'opinion change : c'est sa nature dont ils ne se méfiaient pas. Elle a suffi à les renverser.

Sur les causes de cette révolution de l'esprit public, M. de Freycinet disait au Conseil de guerre de Rennes que la campagne Dreyfus avait été « très désintéressée en France » (il en était « sûr »), mais qu'elle « l'était peut-être un peu moins à l'Étranger ». Ce témoin, le plus indulgent des hommes, n'avait pu fermer les yeux à l'évidence de l'intérêt majeur qu'avaient telle et telle puissance à diminuer la cohésion et le prestige de notre organisation militaire. Mais, plus encore que l'Armée, les amis de Dreyfus affaiblissaient TÉtat; ils opposaient à toute poli- tique générale un conflit intérieur qui paralysait. L'immobilité ainsi obtenue servait si clairement les intérêts de r.\ngleterre qu'on ne peut sup- poser qu'elle y soit demeurée étrangère. La politique anglaise a toujours profité du jeu des factions parmi nous. Il est aussi de règle qu'elle les suscite et les paye. Son intervention était naturelle et d'ailleurs presque juste. C'était la riposte indiquée au plan Hanotaux, mais appliquée par un gouvernement traditionnel au point faible

COMME EN POLOGNE 51

d'une démocratie. Le « chef du Foreign Office français » avait envoyé les tirailleurs de Marchand opérer au loin contre l'Angleterre : le chef du véritable Foreign Office répondait en envoyant la cavalerie de Saint-Georges manœuvrer dans nos villes contre le Cabinet français et les soldats français. Comme les souples et silencieux cava- liers ne rencontraient aucun pouvoir d'État indé- pendant de l'opinion (cette opinion qu'ils étaient capables de faire) ; comme ils étaient déjà assurés du concours actif de tous nos ennemis de l'in- térieur (déjà maîtres d'une partie de cette opi- nion versatile); comme enfin ils ne trouvèrent de résistance que dans l'administration militaire (qui, étant subordonnée à la République, devait céder en fin de compte à l'opinion), il leur suffit de réussir à impressionner puissamment ce vague et vibrant composé de sentiments, d'intérêts, de caprices et de passions, dont la mobilité est pro- digieuse en France. Un tel succès était facile. Qui émeut l'opinion? La presse. Et qui mène la presse? L'or.

C'est pourquoi, en raison de cet or anglais et de cette presse vénale, par la faute ou le crime de cette opinion souveraine et de ce régime déman- telé, quand les journaux français de 1897 et de 1898 lui parvinrent, après ses longs mois d'immer- sion dans la solitude africaine, le colonel Mar- chand dut se détourner pour pleurer. Un Forain prophétique éternise ce souvenir.

On peut répondre que ce fut simple coïncidence

52 KIEL ET TANGER

de fortunes fâcheuses. Mais le hasard est inno- cent des maux immenses qui résultaient de la série de nos troubles civiques. Ces maux sont dus à l'imprévoyance des hommes et surtout à l'anarchie des institutions. Si, pendant qu'on édifiait Fc^t-Desaix, Mathieu Dreyfus a pu recruter un parti au traître, son frère ^, et allu- mer ainsi une guerre civile, - si l'oeuvre d'un simple particulier a pu causer de tels effets, si, au moment même les nôtres se mettaient en marche pour Fachoda, Paris et la France ont pu se battre jour et nuit pour M. Zola : ces acci- dents scandaleux n'ont été possibles qu'à la faveur de la caducité absurde de l'État. Non, n'allé- guons pas de surprise. La sagesse politique con- siste à savoir qu'il y a des imprévus dans la marche du monde : elle échelonne les moyens d'y faire face et d'y pourvoir.

La fohe, la faiblesse des années 1897, 1898, 1899, étaient comme enfermées et sous-entendues dans un régime nul barrage n'était opposé aux sautes de l'opinion ni préposé à la défense de l'intérêt général contre le caprice des foules ou l'entreprise des factions que subventionnait un ennemi bien organisé et bien soutenu. « Nous n'avions point d'État ! » On avait négligé d'en forger un quand il était temps. On avait refusé

1 C'est à ce moment-là que Mathieu Dreyfus écrivit la lettre publique dans laquelle il dénonçait, comme le véri- table traître, un homme de paille à la solde des juifs, Esterhazy.

COMME EN POLOGNE 53

de construire le roi : nos actions extérieures ne pouvaient que succomber aux convulsions de l'intérieur. Les prédictions de quelques journa- listes perdus, griffonnées dès l'éclat des premières alarmes ^, restent pour faire foi de la nature essentiellement organique et constitutionnelle des difficultés auxquelles se heurtèrent alors les Hano- taux et les Méline, ainsi qu'ils devaient s'y heur- ter. Les républicains modérés purent s'aperce- voir qu'il n'y avait aucune proportion entre les outils dont ils avaient disposé et la grande œuvre extérieure et intérieure à laquelle ils avaient entraîné leur pays.

L'un de ces ministres d'alors, grand ami de M. Méline, Alfred Rambaud, en convenait vers la fin de l'année suivante ^. En examinant les points noirs d'Asie et d'Afrique au Transvaal, en Chine, au Japon, puis la crise autrichienne, alors immi- nente, et en considérant tout ce qui se défait, tout ce qui se refait dans l'univers autour de nous et en dehors de nous, l'ancien ministre rédigeait ce mélancolique mémoire, ce compte douloureux du temps et des efforts que l'Étran-

1 Par exemple, ceux de Barrés, de Drumont, de Judet, et, si j'osais les placer à leur suite, quelques-uns de ceux que la Gazelle de France et le Soleil ont publiés sur ces sujets à partir du l" décembre 1897.

■~ Malin du 21 septembre 1899, quelques jours après la seconde condamnation du traître Dreyfus au Conseil de guerre de Rennes. Rappelons à ce propos que cette condamnation du 9 septembre 1899 n'a pu être cassée, le

54 KIEL ET TANGER

ger nous avait fait perdre dans l'affaire Dreyfus :

Pour faire front à tant de périls, il faudrait une France une, non pas seulement au point de vue administratif, mais d'intelligence et de cœur. Il faudrait qu'aucun Français n'eût rien de plus cher que la grandeur et la sécurité de la France.

En sommes-nous là?

Il faudrait un gouvernement qui n'eût d'autre pensée que celle de notre salut, une armée très forte, une diplomatie attentive et souple.

Or, depuis deux ans, quel est celui de nos minis- tres de la Guerre qui a pu dévouer tout son temps et toute son intelligence à la préparation de la Défense nationale? Pour chacun d'eux, qu'on fasse le compte des heures qu'il a pu consacrer à cette tâche et de celles que lui ont gaspillées d'autres préoccupations, d'autres dossiers.

L'un d'eux ', et non des moins dignes de cette haute fonction, était obligé de répondre à une interpellation sur nos ouvrages de défense : « Je suis ministre depuis huit jours; j'ai en employer sept à V examen de... ce que vous savez. »

Faites ce même compte pour les présidents du Conseil, les ministres de la Marine. Faites-le pour le ministre des Affaires étrangères lui-même.

Faites-le pour le Conseil des ministres; deman- dez-vous pendant combien de minutes, dans une séance de deux ou trois heures, les hommes chargés de la défense nationale ont pu retenir sur cet objet l'attention de leurs collègues.

12 juillet 1906 par la Cour de Cassation, qu'à la suite d'une enquête frauduleuse et de débats scandaleux cou- ronnés par la violation et la falsification de Tarticle 445 du Code d'instruction criminelle. 1 M. de Freycinet.

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Faites le même compte pour les séances du Parlement. Combien ont été employées à des dis- cussions utiles? Combien à l'Affaire et aux afïaires connexes, dont elle fut une infatigable mère Gigo- gne?

Par la place qu'elle a prise dans les colonnes des journaux, appréciez ce qui restait d'espace à ceux-ci pour tenir le public au courant de ce qui doit le plus intéresser des patriotes, pour éclairer l'opinion sur notre situation en Afrique, en Asie, et sur nos propres frontières.

Pendant tout ce temps, que devenait l'armée? Une furieuse campagne tendait à l'affaiblir dans sa cohésion morale, dans sa confiance en ses chefs, dans sa discipline. Un incident comme celui des réservistes de l'Yonne ' aurait- il été possible il y a seulement un an? Est-ce simplement un inci- dent? Ne serait-ce pas un symptôme? Et de quelle gravité !

Notre diplomatie? Il y a dix-huit mois, elle se heurtait déjà à des difficultés inexplicables, à une force d'inertie évidemment expectantc, et, jusque dans les négociations pour le Niger, elle constatait l'influence maligne du trouble des esprits en France et des calculs malveillants de l'étranger.

Cela ne pouvait qu'empirer. Nous l'avons bien vu pour Fashoda. Nous l'éprouverons dans d'au- tres occasions autrement graves et périlleuses, si nous ne parvenons à nous ressaisir.

Un tel état de choses est évidemment très avan- tageux à nos rivaux. Ils avaient intérêt à le pro- longer, à l'envenimer, et ils n'y ont pas manqué.

Les uns ont prodigué l'argent; les autres y sont allés de leurs précieux conseils; à Londres, au

1 Ces histoires de réservistes antimilitaristes se sont bien multipliées depuis douze ans.

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moment le plus critique du fameux procès, quand les cœurs de tous les Français, encore que pour les raisons les plus différentes, étaient étreints de la même angoisse, on s'amusait à ouvrir des paris.

Maintenant, à Londres, on ne s'amuse plus : on se fâche tout rouge. Il s'est tenu à Hyde-Park un meeting monstre d'indignation. Toute la ca- naille britannique a crié : « A bas l'armée fran- çaise ! » N'avons-nous pas assez, pour cette beso- gne, de notre propre canaille? Et, dans ce meeting, on a assommé quelques Français.

On a failli voir des officiers étrangers, dont le rôle d'espionnage a été reconnu aussi bien par la défense que par l'accusation, venir figurer comme témoins. Bien mieux : comme arbitres. Presque comme juges.

Quand il fait crédit au régime qu'il peut impres- sionner, diviser et troubler si facilement, l'En- nemi peut attendre que la victime soit à point. Mais l'exterminateur n'attendra pas toujours. La Pologne, écrit M. Rambaud, a fini par être « par- tagée » :

Il ne faut pas croire que ce soit du premier coup que les armées ennemies ont pénétré sur le territoire polonais. Non. L'invasion étrangère a été précé- dée, préparée de longue main par une infiltration d'éléments étrangers et d'influences étrangères.

De l'argent étranger entrait en Pologne pour y fomenter certaines agitations. Les étrangers avaient pris l'habitude de critiquer les lois du pays, de vouer au mépris de l'Europe intellectuelle les sen- tences de ses juridictions, de boycotter, à coups de tarifs, ses produits.

Ils estimaient injuste que les protestants et les

COMME EN POLOGNE 57

orthodoxes n'eussent pas les mêmes droits poli- tiques que les catholiques, et en cela ils avaient raison, mais les Polonais qui leur donnaient raison avaient tort, car l'étranger n'est jamais désinté- ressé dans ses critiques.

Des Polonais prenaient l'habitude de fréquen- ter chez les ambassadeurs étrangers, de leur de- mander des renseignements, de croire à leur parole, de suivre leur direction. Les uns dénonçaient aux Prussiens et aux Russes l'intolérance catholique de leurs compatriotes; les autres les suppliaient de garantir les libertés anarchiques du pays; d'autres s'entendaient avec eux pour condamner le « mili- tarisme » polonais.

Au bout de quelques années de cet échange de bons offices entre Polonais et étrangers, la Polo- gne s'est trouvée mûre pour l'invasion et le partage.

Notez que la Pologne était vraiment une Répu- blique, encore qu'elle eût à sa tête un roi qui, d'ailleurs, avait encore moins de pouvoir effectif qu'un président français. Il est également facile de démontrer que {les pai/sans mis à part) la Pologne était une démocratie.

Comme elle, nous avons pour voisins de puis- sants États monarchiques et militaires. Ces voi- sins ont intérêt à ce que la France soit paralysée, neutralisée par impuissance...

Telle était l'opinion d'un esprit modéré jugeant à une année de distance : il commençait à dominer l'histoire de la crise, il en apercevait nettement les instigateurs. Les difficultés et les embarras extérieurs que nous avions suscités au Royaume-Uni étaient revenus à la République sous forme d'embarras et de difficultés à l'intérieur»

58 KIEL ET TANGER

Contre ce coup violent le régime ainsi attaqué demeurait sans riposte, parce qu'il était sans pouvoir. Dès lors impossible de rien sauver à moins que de changer la Constitution en pleine bataille et d'opérer une contre-révolution radi- cale sous le feu de l'ennemi ! Mais bien peu songeaient à ce remède héroïque. Tout s'écroula paisiblement.

X

LA FIN DU SYSTÈME HANOTAUX LE DÉSARROI DE LA MARINE

La catastrophe consommée découvrit au régime un autre point faible par lequel il est bien pro- bable que l'efïondrement se serait produit, alors même que l'Angleterre se fût épargné les dépen- ses de l'aiïaire Dreyfus.

Pour la commodité et pour la clarté de l'expo- sition, j'ai laissé de côté ce point : j'ai supposé que le fragile gouvernement de MM. Félix Faure, Méline, Hanotaux, et leur façade d'administra- tions éphémères composaient, tout au moins, à chaque instant donné, une surface une, liée, sui- vie et cohérente. C'est ce qu'on avait attendu de leur « ministère homogène », et c'est ce que réclame toute politique sérieuse, en particulier, la politique extérieure, qui, avant d'obtenir la continuité dans le temps, a besoin de bien assu- rer sa liaison dans l'espace. Bismarck, à Ems, ne put se résoudre à marcher sans avoir consulté, une dernière fois, ses principaux collaborateurs, Moltke et Roon.

Mais en France il fallait compter avec les conditions qui sont inhérentes à toute république

60 KIEL ET TANGER

démocratique; faute d'un chef suprême, stable et puissant, le gouvernement y est divisé et seg- menté à perte de vue, pour le plus grand bonheur des chefs de service et le pire malheur des services eux-mêmes. Deux ministres y sont égaux sous un chef qui n'est pas un maître. Deux ministères sont deux maisons qui s'ignorent l'une l'autre. Ces rivales jalouses ne se pénètrent pas et refu- sent de se rien céder l'une à l'autre. On corres- pond, on traite, mais c'est entre puissances étran- gères, lointaines, et l'on n'agit pas de concert ni sous une même impulsion. Il en était ainsi en 1896. Il en est ainsi aujourd'hui. Les ministres modérés trouvèrent cet état de choses incoor- donné et, loin de le modifier, n'y furent même pas sensibles.

La fortune voulut que cette secrète ataxie n'apparût point aussi longtemps que le système « Pétersbourg-Berlin contre Londres » fut en vigueur et que les ministres modérés furent en fonctions. Mais, trois mois après leur départ, au jour précis de l'échéance du principal efïet tiré par M. Hanotaux sur notre avenir national, c'est-à-dire en septembre 1898, on découvrit su- bitement que tout avait été agencé par nos mains en vue d'une rencontre possible avec l'An- gleterre sans qu'on eût pris aucune des précau- tions navales qu'impliquait une telle éventualité... Un rapport de l'amiral Fournier déclara textuel- lement : « Nous ne sommes pas prêts... » La « forme républicaine », qui avait permis ce cas d'imprévoyance et de distraction ^monatrueuses

LA FIN DU SYSTÈME HANOTAUX 61

apportait ici les effets directs de son essence propre. « Elle est la dispersion, elle est la diver- sité, elle est le mal. » On ne peut que redire ces définitions de l'abbé Lantaigne ' pour peu qu'on se reporte à ce moment-là. Oui, en septembre 1898, et notre mission Congo-Nil venant de se heurter à Fachoda contre l'Angleterre, l'opinion française découvrit, sans en être d'ailleurs autrement émue, que, pendant ces quatre ans d'une politique

1 L'admirable passage du discours de M. l'abbé Lantai- gne à M. le professeur Bergeret, dans l'Orme du mail, de M. Anatole France, serait à apprendre par cœur. Nous l'avons cité bien des fois. Mais il faut le relire.

« M. Lantaigne Fût-elle respectueuse de la reli- gion et de ses ministres, je haïrais encore la République.

« M. Bergeret. ...Pourquoi?

« M. Lantaigne. Parce quelle est la diversité. En cela, elle est essentiellement mauvaise...

« ...La diversité est détestable. Le caractère du mal est d'être divers. Ce caractère est manifeste dans le gouver- nement de la Républiqu-e qui, plus qu'aucun autre, s'éloi- gne de l'unité. Il lui manque avec l'unité l'indépendance, la permanence et la puissance. // lui manque la connais- sance, el Von peut dire de lui qu'il ne sail ce qu'il jail. Bien qu'il dure pour notre châtiment, il n'a pas la durée, car l'idée de durée implique celle d'identité, et la République n'est jamais un jour ce qu'elle était la veille. Sa laideur même et ses vices ne lui appartiennent pas. Et vous avez vu qu'elle n'en était pas déshonorée. Des hontes, des scan- dales qui eussent ruiné de puissants empires, l'ont recou- verte sans dommage. Elle n'est pas destructible, elle est la destruction. FAle est la dispersion, elle csl la disconli- nuilé, elle esl la diversité, elle est le mal. »

La page, d'une extraordinaire lucidité, a précisément été écrite en 1S96, alors que les jeunes ministres de la République conservatrice gravaient dans la chair vive, inscrivaient dans les faits concrets ce mémorable monu- ment de dispersion, de discontinuité et de diversité dont il esb fait ici l'historique.

62 KIEL ET TANGER

évidemment antianglaise, nous n'avions négligé qu'un élément : nos forces de mer. Nous n'étions dépourvus que d'un organe, et c'était précisé- ment du seul organe utile, l'unique organe de défense et d'attaque contre l'Anglais. Notre armée de terre était encore bonne, mais ne servait pas à grand 'chose ici. Une protection sérieuse du lit- toral métropolitain et colonial, sur la mer, des escadres, à terre, des ports en état, c'était aujour- d'hui l'indispensable, et cela manquait. Le Cabinet Brisson-Cavaignac-Lockroy eutla charge d'impro- viser ce qui aurait être préparé à loisir dans les années rntérieures et ce qui n'y avait même pas été commencé.

La présidence de la République était occupée par un ancien armateur havrais, ancien ministre de la Marine, à qui l'importance de la mer ne pouvait vraisemblablement échapper. Elle ne pou- vait échapper non plus à son ministre des Affaires étrangères.

M. Gabriel Hanotaux s'était appliqué à conso- lider notre situation en Tunisie, en nous déliant de traités antérieurs : à quoi bon, si le passage de la Méditerranée n'était pas assuré par une flotte suffisante? La grande île de Madagascar avait été proclamée colonie française le 20 juin 1896 : à quoi bon si, de Madagascar à Marseille, une force étrangère restait facilement maîtresse d'arrêter nos communications?

Tous ces actes publics devaient nous obliger à veiller sur l'armée navale. A plus forte raison,

LA FIN DU SYSTÈME HANOTAUX 63

cet acte secret, la mission du Congo vers le Nil. Ou c'était folie pure, ou l'entreprise sous- entendait des armements, des constructions, des approvisionnements maritimes réguliers et com- plets. Notre politique d'alors aurait permis, à la rigueur, de négliger les armées de terre, puis- qu'elle escomptait le concours de l'armée russe et de l'armée allemande, mais elle exigeait l'entre- tien et, au besoin, la réfection de la marine. Précaution d'autant plus nécessaire que le con- cours de la flotte italienne semblait douteux, de- puis que l'Angleterre se l'était assuré par un traité plus fort que l'arrangement triplicien. Ce long mi- nistère modéré et conservateur, couronné d'une présidence plus modérée et plus conservatrice encore, avait donc légué un modèle de négli- gence maritime à ses successeurs radicaux. Si l'incurie et l'incohérence agressives de M. Camille Pelletan ont pu faire pardonner au public l'in- curie et l'incohérence passives de l'équipe anté- rieure, l'historien ne l'oubliera pas. Une forte marine était supposée dans le dessein conçu et poursuivi dès 1895 et 1896 : or, nous ne l'avions pas à l'été de 1898 !

Comme toujours, alors, sous le poids des choses, sous la pression des circonstances, on essaya d'im- proviser ^. Le ministère radical s'efTorça de bien

1 On trouvera un récit de ces improvisations aux ap- pendices III et IV : « Les fonctions propres de VÉlal », « Mais il faul la violer ».

64 KIEL ET TANGER

mériter de la patrie en parant tout de suite au plus nécessaire. Notre littoral se hérissa de canons. Les soutes des vaisseaux de guerre se garnirent de com- bustibles et de munitions. On jeta du charbon dans les postes lointains pour le ravitaillement de nos stationnaires. Ce fut un élan général.

On ne peut s'empêcher d'observer néanmoins que cette ardente réorganisation maritime devait coïn- cider, par une gageure ironique, avec un chan- gement de front en diplomatie : le ministre nou- veau détournait peu à peu sa pointe de notre vieille concurrente maritime; c'est un ennemi continental que M. Delcassé nous mettait sur le dos. Dès ce moment-là, nous aurions eu besoin d'afTermir et de consolider notre armée de terre. Mais, précisément dans les années qui suivirent, on ne travailla qu'à la désorganiser. En 1899, toujours à propos de Dreyfus, qui venait d'être recondamné et qu'il s'agissait de faire absoudre à tout prix, la lutte s'engageait entre l'impor- tant Service des renseignements, organe de notre défense nationale, et la Sûreté générale, qui ne défendait que la République. En 1900, Wal- deck-Rousseau donnait raison aux défenseurs de la République contre les défenseurs de la France : « Le Bureau des renseignements n'existe plus », déclarait-il. Le général André remplaça Gallif- fet au ministère, les généraux se virent dénon- cés par des sous-officiers influents dans les Loges, un vaste service de délation fonctionna. En 1903 et 1904, le ministère de. la Guerre donnait

LA FIN DU SYSTÈME HANOTAUX 65

tout son cœur à la réhabilitation de Dreyfus, à la diminution du budget de la Guerre, au service de deux ans, et, lorsque, en 1905, éclata le coup de foudre de Tanger, qui ne fut rien qu'un Fachoda interverti, nous nous trouvions exactement dans la même impuissance pour des raisons égales, quoique toutes contraires : il aurait fallu exercer notre armée de terre, et c'était à l'armée de mer qu'on avait donné quelques soins.

XI

L'OSCILLATION DE LA MARINE

Mais la réforme maritime de 1898-1902 ne s'avança qu'avec des lenteurs, des incertitudes et des contradictions; elle échoua, en fm de compte, sur un double écueil bien républicain : les Cham- bres, les Bureaux.

M. Edouard Lockroy avait remplacé rue Royale le brave et digne marin qui, pour répondre à un interpellateur du Sénat, déclarait que ses équi- pages sauraient mourir. Le ministre civil entreprit quelques modifications brillantes, au beau milieu desquelles un parlementaire nouveau, M. de Lanessan, survint pour les bouleverser ou les remanier. Ce double programme Lockroy-Lanes- san à peine esquissé, M. Pelletan paraissait et cas- sait tout (1902-1905). Les dégâts et les ruines ont été particulièrement sensibles sous le ministère de M. Thomson, qui se flattait de raccommoder quel- que chose. C'est une question de savoir si l'inco- hérente série de ces ordres et de ces contre-ordres n'était pas aussi vaine, en étant plus coûteuse, que l'inaction sommaire de M. l'amiral Besnard. Il ne faut pas lutter contre les colosses de la

l'oscillation de la marine 67

bureaucratie, ou il faut être armé de manière à en triompher.

La monarctiie seule le peut. Les incontestables progrès obtenus sous la République dans l'armée de terre ne doivent pas faire illusion, car, ici, l'anarchie démocratique a été puissamment tempérée par le stimulant de la Revanche ^, qui n'existait pas pour l'armée de mer. Il y a trop longtemps que nous n'avons plus fait de grande guerre maritime. L'âge de nos progrès sur mer remonte au prince de Joinville. En 1878, le rapport fameux de M. Etienne Lamy élevait contre notre marine un ensemble d'accusations que l'on n'a cessé de reprendre et de renouve- ler 2. Le rapport fut écrit dans un but d'action et de progrès; la fatalité démocratique a réduit cette pièce au rôle humiliant de mémento pour mécon- tents. Aucune réforme utile n'en est sortie, mais tous les brouillons de la Chambre s'efforcent d'en démarquer les vieilles critiques qu'ils aigrissent et retournent en pointes offensantes contre le corps de nos officiers de vaisseau. Dans cet ordre naval, la République tricolore des Dufaure et des Lamy n'échappe donc à la routine qu'en poussant à la destruction. C'est par l'effroi de réformes qui détruisaient que la République rose de l'ami- ral Besnard était revenue aux pratiques de l'im-

1 Voir à l'appendice V, Aéroplanes eb dirigeables, ce qui se passe aujourd'hui dans les services techniques de la Guerre.

2 Rapports du budget de la marine, 1870-1879, 926, pp. 17 et 20.

68 KIEL ET TANGER

mobilité, d'oîi, nécessairement, le pendule devait se remettre, peu après, à courir de nouveau dans le sens des ruines.

La longueur de l'oscillation peut surprendre au premier abord. Mais c'est la faute du régime si les fautes n'apparaissent que lentement. Les services de la marine ne sont pas comparables à d'autres administrations techniques qui exigent aussi une très forte paît de compétence spéciale, mais qui reçoivent, comme les chemins de fer, par exemple, la vérification et la critique perpétuelle de l'expérience publique : chaque voyageur et cha- que actionnaire peut se convaincre des résultats bons ou mauvais de l'exploitation. La seule ex- périence publique bien concluante à laquelle puisse être soumise une marine militaire est celle qui vient d'une guerre, c'est-à-dire lorsqu'il est trop tard pour rien réformer. En temps de paix, ce personnel et ce matériel immenses, hautement spécialisés, ne sauraient être sérieusement contrô- lés qu'à force de présence d'esprit, de volonté ingénieuse et de sagesse vigilante : œuvre de per- sonnalité, de science humaine et d'esprit humain, affaires de prince et de chef. Les aristocraties versées dans les choses maritimes et commer- ciales, Carthage, Venise, aujourd'hui encore la ploutocratie américaine, peuvent réussir à faire de bonnes inspections, à donner des directions sérieuses à leurs ministres et fonctionnaires de la mer : elles ont la durée et la compétence. Aucun pouvoir démocratique et républicain ne possède ces deux vertus.

l'oscillation de la marine 69

Un ministre, un grand chef militaire n'y peut garder longtemps sa place sans porter ombrage à l'État. Quant à contrôler des serviteurs succes- sifs, les mieux douées des démocraties y échouent forcément : elles vont de déconvenue en décon- venue, trompées par l'indolence de leurs spécia- listes qui se fatiguent, s'usent et se combattent les uns les autres, ou desservies par la compétition, le tumulte et le bruit qui sont le partage des assemblées. Les professionnels s'endorment ou s'entêtent, le peuple, le souverain, n'en peut rien savoir; et ses représentants, les commissions in- compétentes, les rapporteurs ignares, les ministres turbulents et destructeurs le précipitent, dès qu'ils ont le dessus, dans l'abîme du mal contraire. C'est un réformateur parlementaire, c'est M. de Lanessan, qui, par ses décrets, imposa l'incohé- rence aux services du ministère et facilita la ré- volte dans les arsenaux. C'est un autre réforma- teur, parlementaire, Pelletan, qui prit à tâche de soulever les équipages, d'arrêter les constructions et de distribuer les commandements à la mer d'après les opinions philosophiques et religieuses des officiers. L'attitude de ce ministre échappait complètement aux reproches d'étroitesse ou de routine qu'on adresse aux professionnels : mais il en résulta une épouvantable série d'échouements, de naufrages, d'explosions, d'incendies, d'acci- dents et des désastres de toutes sortes, efïots normaux de la malfaçon, de l'incurie, de la mal- V(;illance ou de la trahison. Quand, durant deux années entières, le malheur public éclatant, cet

70 KIEL ET TANGER

unique avertisseur et contrôleur des démocraties, eut longuement et cruellement fonctionné, le pays finit par l'entendre et le faire entendre au pou- voir. On rouvrit donc le vieux « conservatoire de tous les abus », et l'on revint, par les deux lentes étapes ^ de MM. Thomson et Picard, au ministère d'un amiral. Mais l'expérience avait coûté cher : du deuxième rang que nous tenions en 1899, nous tombions, en 1909, au cinquième : la marine fran- çaise s'est classée au-dessous des marines de l'Al- lemagne, des États-Unis, même du Japon...

Le résultat n'était pas évitable. Mais un autre malheur est au bout du système contraire auquel on semble devoir se ranger. Affranchie des fous furieux du Parlement, la marine retombe sous le particularisme de ses bureaux. Dès qu'un grand pouvoir ne s'élève plus au-dessus des administra- tions, ces puissances subalternes, mais compétentes, doivent s'ériger en petites souverainetés indépen-

1 Combien ces étapes ont été lentes, on peut s'en faire une idée par des chiffres recueillis dans un grand organe officieux du gouvernement républicai», le Temps. Les trois années 1907, 1908 et 1909, celles qui ont vu éclater les conséquences du système Lanessan-Pelletan, et se vérifier, à coups de sinistres, tous les pronostics les plus sombres, ont vu périr ou mettre hors d'usage un certain nombre de nos unités de guerre maritime. Combien en a-t-on recons- truit? Voici les mises en chantier en Allemagne et en France :

FRANCE ALLEMAGNE

Cuirassés G 10

Croiseurs cuirassés 0 3

Croiseurs protégés 0 6

Contre-torpilleurs 17 36

Sous-marins 0 8

l'oscillation de la marine 71

dantes, comparables à des seigneuries féodales ou même aux Grandes Compagnies du xiv® siècle. En tout bien tout honneur, en tout scrupule de parfaite honnêteté, les professionnels en possession d'état, et par même très hostiles aux changements et, de leur nature, opposés à tout élément qui n'est pas de leur partie, sont conduits à confondre le bien général avec les avantages de la spécialité qu'ils détiennent; ils ne conçoivent plus qu'un service, et c'est le leur propre, et nul contrepoids ne leur est opposé que par d'autres coteries analogues, formées quelquefois en factions ou en clientèles : coalitions d'intérêts privés qui peuvent demander par hasard des réformes, mais qui, toutes ensem- ble, aspirent seulement à maintenir l'abus ou à le déplacer. Dans ce système comme dans l'autre, l'utilité générale cherche en vain son représentant. Au lendemain du passage de Pelletan, on a avouer que cette routine, avec tous ses défauts, reste supérieure à l'immixtion brutale des ora- teurs et des rapporteurs, cette clique étrangère superposant à des torts purement administratifs tous les vices du désordre politicien. Le vieux bateau conserve un reliquat d'organisation, les bonnes traditions du commandement, ses usages utiles, un esprit de corps précieux. Pauvre musée flottant qui ne peut entreprendre des pointes bien hardies vers la haute mer, mais qu'on pourra gar- der en rade jusqu'au changement de régime, qui, rendant de nouveau les réformes possibles, lui fournira le moyen de se rajeunir.

XII

UNE RÉFORME EN MONARCHIE

Dans l'été de 1900, un écrivain français, à qui l'instabilité parlementaire avait fait des loisirs, visitant les arsenaux, les ports, les chantiers de la mer du Nord et de la Baltique, écrivait au directeur du Temps qu'une émotion profonde l'étreignait « à la vue d'une pareille explosion de « vitalité et de force ». La jeune marine alle- mande jaillissant des eaux toute neuve, pourvue des derniers perfectionnements de l'outillage scien- tifique moderne, lui donnait une idée de « vie intense » qui suggérait la comparaison avec l'Amé- rique, Mais l'auteur se rendait compte des difïé- rences et notait qu'il ne s'agissait point de la simple exubérance d'une nature longtemps vierge, révélant tout d'un coup des trésors de fécondité : non, le sol est ingrat, la race est lourde en Alle- magne, les côtes fournissent des matelots médio- cres et en petit nombre. Seulement un principe y domine tout : c'est la division du travail, l'économie des moyens, l'énergie de l'impulsion. « Une discipline sévère, jointe à un esprit d'ini- « tiative qui ne recule devant aucune audace, « est le secret de la force. » Comment ce secret a-t-il été mis en œuvre? Comment se maintient

UNE RÉFORME EN MONARCHIE 73

ce bel ordre des travailleurs très divers si exacte- ment spécialisés ?

Le voyageur, qui n'était autre que M. Edouard Lockroy, arrivait un an à peine après la réor- ganisation de l'administration supérieure de la marine. En décrivant le jeu de cette réforme, il fait voir et toucher, sans y songer peut-être, assurément sans le vouloir, le double avantage de la monarchie. Cette institution conservatrice de l'ordre et dont il prononce à peine le nom se révélait à lui réformatrice par excellence : prompte, directe, sans tergiversations ni tâtonne- ments superflus. Il écrit :

Quand en Allemagne une réforme paraît utile, elle est toujours rapidement accomplie. L'exécution suil loujoiirs de près la pensée. Le 7 mars 1899, un décret impérial modifia profondément les choses, supprima l'Oberkommando ', créa à sa place l'Ad- miralstab, augmenta les pouvoirs du Reichsmari- neamt, et plaça enfin toute la marine sous l'auto- rité directe de l'empereur, aidé de son cabinet militaire.

Ce fui une réi)olulion. A la tête de l'Oberkom- mando avait été placé un liomme que l'éclat de ses services et sa longue expérience rendaient sym- pathique h tout le pays : l'amiral de Knorr. Jeune encore, puisqu'il n'était ftgé que de cinquante-neuf ans, l'amiral de Knorr était entré au service à ({ua- torze ans... (Ici les lilres de Vamiral.) On l'avait fait Oberkommandant, c'est-à-dire commandant en

1 Haut commandement des armées de mer, qu'en 1889 l'amiral Von der Golz avait constitué en service distinct du ministère de la marine ou Reichsmarinearnl.

74 KIEL ET TANGER

chef de la marine allemande. Cependant, il fut tout à coup, et sans que personne s'y attendît, relégué dans le cadre de réserve. L'Oberkommandant s'en alla avec l'Oberkommando.

M. Lookroy attribue la rapidité et le radica- lisme de cette « révolution » bienfaisante à ce que l'Allemagne était alors, au point de vue ma- ritime, une table rase; l'esprit d'innovation n'y était gêné par aucune des traditions naturelles aux pays engagés depuis longtemps dans cette voie. Il ne dit pas si cette absence de traditions maritimes n'était pas compensée par la présence d'une tradition politique si forte et si continue qu'elle est incarnée dans une famille représentée par un homme. Continuons à lire les expli- cations données au Temps du 9 septembre 1900 :

Ce remaniement des autorités supérieures de la marine, qui avait coûté si cher à l'amiral de Knorr, simplifiait encore l'organisation de 1889. Elle avait surloiil pour but d'empêcher ces compétilions entre les services, qui entravent la marche des affaires d'une façon toujours fâcheuse. » [L'inconvénient serait donc le même, n'en déplaise à l'auteur, dans ce pays sans tradition et dans nos pays de vieilles traditions maritimes.] « Pour la rendre à peu près IRRÉPROCHABLE, OU u'cut qu'à copicr l'organisation de l'armée de terre. Tout le monde sait que l'em- pereur allemand commande personnellement cette armée. Toutes les attributions sont spécialisées et séparées avec un art méticuleux et admirable. Il en fut de même pour la marine. On ne conserva de rObei'kommando que le service relatif à la prépa- ration à la guerre, qui, sous le nom d'Admiralstab,

UNE RÉFORME EN MONARCHIE 75

devint le pendant du Generalstab ou état-major général. A lui furent spécialement réservées les questions de stratégie et de tactique navale, les questions de politique militaire se rapportant aux navires de guerre allemands qui se trouvent à l'étranger, enfin la mobilisation. Le Reicbsmari- neamt s'enrichit des disponibles de l'administra- tion supprimée, et l'empereur, à la tête de son cabinet militaire, prit le commandement effectif et direct de la marine entière.

Le décret impérial, dont M. Lockroy nous tra- duit le texte, ne manque pas d'allure :

« Ayant décidé de prendre en mains le com- « mandement de la marine comme je l'avais fait « jusqu'ici pour l'armée, j'ai jugé qu'il n'était plus « nécessaire de laisser entre moi et les divers com- « mandants une autorité spéciale et centrale qui « n'avait d'autre service à faire que mes ordres à « transmettre.

« En conséquence, j'ordonne ce qui suit :

« La branche spéciale appelée Oberkommando est « supprimée. »

M. Lockroy ajoute :

C'est ainsi que s'est accomplie en quelques jours, on pourrait dire en quelques heures, la révolution administrative et militaire qui, pour la seconde fois, a profondément modifié les conditions du commandement supérieur dans la marine alle- mande. Il a suffi que Von constatât des défauts dans l'organisation existante et qu'on ne la crût pas suffisamment en harmonie avec un principe fondamental, pour qu'aussitôt, sans souci des situa- lions acquises, sans crainte de jeter le trouble dans

76 KIEL ET TANGER

Vadminisiralion, on résolût un changement radi- cal. Si le nouveau système présente encore des inconvénients, et si ce qui n'est pas impossible quelque frottement se produit entre le Mari- nekabinet et l'Admiralstab, on n'hésitera pas à retoucher l'œuvre nouvelle.

C'est en poursuivant avec cette ténacité l'exé- cution d'une série ininterrompue de progrès et de réformes que V Allemagne est parvenue, on pour- rait dire en quelques bonds, au degré redoutable de puissance nous la voyons aujourd'hui. Voilà- t-il pas une leçon et un exemple ?

L'auteur écrit que 1' « on » constata. Qui, on? Il ajoute qu' « on » ne crut pas et qu' « on » réso- lut. Qui ne crut pas? Qui résolut? Et plus loin : « V Allemagne ». L'Allemagne, c'est Guillaume IL C'est le successeur du roi-sergent devenu l'Em- pereur, disons l'Empereur quartier-maître, qui traite l'administration maritime comme son tri- saïeul traitait les grenadiers. C'est l'esprit toujours agissant d'une dynastie militaire. Ainsi la mo- narchie, quand elle est dynastique, peut associer aux lourdes garanties de stabilité qu'elle porte en elle un esprit de réforme qui ne s'embarrasse outre mesure ni des situations acquises ni de la crainte de jeter le trouble dans l'administration. Esprit éminemment pratique d'ailleurs, puisqu'il réalise les réformes conçues par lui avec une telle célérité que le narrateur, la voulant bien quali- fier, emploie, à tort sans doute, mais emploie le terme de révolution qui lui est naturellement sympathique. Des révolutions conservatrices, des

UNE RÉFORME EN MONARCHIE 77

cyclones tutélaires et protecteurs, voilà ce dont la Monarchie est capable.

Nous n'étions pas en monarchie dans les an- nées 1895, 1896, 1897 et 1898 ^ : aussi, notre Marine ignorait bien ce que faisaient les Affaires étrangères, et nos Aiïaires étrangères ne se dou-

1 Et, hélas I neuf années après ces années de Fachoda, nous n'étions pas encore en monarchie, et cela s'est bien vu à l'explosion de Vléna, en mars 1907 : cent cinquante bons Français, officiers et matelots, ayant été tués ou blessés griè- vement dans cette catastrophe, le général de La Rocque, ancien directeur de l'artillerie au ministère de la Marine (1892-1899), a pu écrire à ce propos (Lettre à l'Eclair du 20 mars) i « Les enquêtes conlre Varlilkrie, les constructions navales, les commandants des navires, prouveront que tout le MONDE a lorl, si elles sont bien conduites mais elles ne rewJdieront pas au mal... Avec un personnel incompa- rable à tous les degrés et dans tous les corps, avec des ressources financières beaucoup plus que suffisantes, on aboutit à n'être pas en mesure de faire ta guerre conlre la dernière des puissances maritimes ! Les énormités el le cham- bardement dont nous avons le triste spectacle, depuis quel- ques années, sont imputables au régime parlementaire, qui

AFFIRME EN PRINCIPE. MAIS SUPPRIME EN FAIT, /o responsa- bilité où elle doit porter tout entière, c'est-à-dire sur les minis- tres. » Le général répétait la même pensée en d'autres termes à un envoyé du Temps (24 mars) : « Les coupables sont moins les hommes que le système. Ce système est celui de l'irresponsabilité. Le désordre en est la conséquence. Nous ne manquons ni d'argent ni de collaborateurs dévoués. Mais nous ne savons utiliser ni l'un ni les autres. »

Le système peut être défini, celui auquel aucune expé- rience ne sert de rien ou, pour mieux dire encore, c'est un régime politique sans mémoire. Précisément parce que « tout le monde » peut s'y mêler de tout, on n'y trouve personne dont le rôle défini soit de pouvoir, de devoir et de savoir se souvenir dans l'intérêt public et en vue de l'action commune

78 KIEL ET TANGER

tèrent pas que nous avions quelque part une Marine en souffrance; et cette Marine était en souffrance parce que, en dépit d'une bonne technique professionnelle, elle se trouvait inévi- tablement livrée à l'inertie de son mouvement routinier : il n'existait aucun mécanisme supérieur de surv^eillance et de contrôle, aucun organe d'ordre, aucun pouvoir d'irrésistible coercition.

Le contrôle des services d'une marine, services à la fois spéciaux, techniques et militaires, doit, pour être efficace, posséder au plus haut degré la durée, la puissance et la discrétion. Ce sont les vertus mêmes du contrôle royal. L'intérêt monar- chique n'est pas de causer un scandale sous le prétexte d'imposer une réforme pour renverser un Cabinet, mais bien de réformer, en fait, tout en évitant les éclats. Ennemi personnel des prévari- cations et des négligences, comme de cette impu- nité qui fait les rechutes, le Roi suit son intérêt et fait son devoir en recherchant le mal, en vue non de l'étaler, mais de l'extirper. Maître de procéder sans aucune publicité, il ne peut être retenu par la crainte de donner une alarme excessive. Aisé- ment prémuni contre les emportements de l'esprit public, il lui est pourtant naturel de presser et de stimuler l'indifférence du pays aux grands objets de politique nationale. Cette opinion publi- que, il aide à la faire, n'étant pas roi pour suivre, mais pour guider, éclairer et rectifier. Véritable disciple de Louis XIII et de Louis XIV, qui ont fait tout cela avant lui, Guillaume II a su trou-

UNE RÉFORME EN MONARCHIE 79

ver dans sa Ligue navale un merveilleux auxiliaire civique qui lui fournit l'appui moral et jusqu'à des ressources. L'opinion qui détruit tout dans notre pays se trouve donc là-bas conviée et utilisée pour construire. L'initiative du pouvoir est sou- tenue, multipliée, ravitaillée par le concours de la nation. Sans doute, tout monarque est appelé à vieillir. Mais le royaume a de fortes chances de conserver sa jeunesse, l'Etat est défendu par sa nature même contre les routines qui asservissent notre inertie : au fur et à mesure que le Prince décline, son héritier grandit, et chaque nouveau règne renouvelle la Monarchie.

DEUXIÈME PARTIE

LE SEPTENNAT DES RADICAUX

ET LA

POLITIQUE DU MONDE

(1898-1905)

Nous sommes malades, nous sommes un pays fou- tu 1 Ah ! il ne nous fau- drait pas une guerre !

Le général de Galliffet.

XIII POURQUOI LOUBET FUT MAGNIFIQUE

Le cabinet Méline-Hanotaux avait fini par se laisser tomber. Il succomba en apparence sur la simple question de savoir s'il avait la majorité dans la nouvelle Chambre élue en mai 1898. Bien qu'il possédât cette majorité, il la déclara trop faible et s'en fut. La vérité était qu'il cédait à l'inquié- tude, d'ailleurs fort naturelle, que lui causait la coalition dreyfusienne. C'était la Révolution qui montait, couverte, avec MM. Godefroy Gavaignac et Edouard Lockroy, d'un prétexte nationaliste, mais cosmopolite et conforme à toute la tradi- tion du vieux parti républicain avec les Brisson, les Sarrien et les Delcassé.

La République conservatrice cédait à une Répu- blique radicale; la politique de concentration nationale, à la politique de concentration républi- caine. Après les tâtonnements exprimés par les départs successifs de MM. Gavaignac, Zurlindcn, Chanoine, ministres de la Guerre opposés à la revision du procès de Dreyfus, et cette courte trêve du ministère Dupuy-Freycinet, le cabinet Waldeck-Rousseau, suivant de près l'arrêt de la Cour de Cassation, se constitua. Cette nouvelle équipe subit comme un revers la seconde condara-

84 KICL ET TANGER

nation de Dreyfus, qu'elle gracia sur-le-champ, mais elle organisa le procès de la Haute-Gour et mit en œuvre le système qui portera désormais la marque de 1899-1900 : elle fit de la Défense républicaine.

Les sanctions politiques données à l'affaire Dreyfus furent expressément contraires au verdict rendu le 9 septembre 1899 par le tribunal com- pétent. Un nouvel article 7 fut voté contre l'ensei- gnement religieux. Les Congrégations furent réex- pulsées. Le Gouvernement s'appuya publiquement sur les organisations anarchiques, un cortège révolutionnaire vint caresser du drapeau rouge le visage du président Loubet, qui ne sourcilla point. Non plus que son ministre Waldeck-Rousseau, M. Loubet ne manqua jamais l'occasion de témoi- gner aux Juifs par ses actes, et aux Protestants par ses paroles, qu'il les tenait, selon le mot de M. Brisson, pour la véritable « ossature » de la République ^. La Maçonnerie gouverna, ainsi qu'elle avait fait au lendemain de la victoire des 363. Les classes indépendantes, les familles honorées, les plus anciens éléments de la nation, se virent retirer l'accès du fonctionnariat, exception n'étant faite que pour des personnalités disposées à se dégager de leurs traditions, de leurs relations ou de leur honneur. La délation qui florissait dans

1 M. Waldeck-Rousseau devait dire à Saint-Étienne le 12 janvier 1902 : « Il existe une entente naturelle entre le régime républicain et le culte protestant, car l'un et l'autre reposent sur le libre examen. »

POURQUOI LOUBET FUT MAGNIFIQUE 85

tous les autres services publics se trouva étendue aux années de terre et de mer. Le Gouvernement prit nettement position contre le corps des offi- ciers, considéré comme séditieux de naissance, et tout chef militaire fut mis en observation. En même temps, on fomentait discrètement une cer- taine indiscipline dans la troupe, afin de prévenir les velléités dangereuses du commandement. Même précaution avait été prise sous Mac-Mahon.

Le Vieux Parti, qui avait lutté contre Mac- Mahon, se souvenait aussi de sa disgrâce de 1893. A cette date, ses participations aux scan- dales du Panama l'avaient fait traiter en vaincu et mettre, sinon hors la loi, du moins à la porte du pouvoir à l'heure il venait de remporter un nouveau succès sur « l'esprit prétorien » représenté par Boulanger et le boulangisme. Mais, puisque, à la faveur des revirements de l'Affaire, le personnel du Panama trouvait sa revanche avec M. Joseph Reinach, le neveu de son oncle, avec M. Clemenceau, l'ami de Cor- nélius Herz, avec M. Emile Loubet, qui les avait tous protégés, cette fois, le Parti, tenant à durer, avait résolu d'appliquer sa tradition et sa doctrine avec exactitude et vigueur. Il visa la destruction complète de l'adversaire. Cela était logique et même naturel.

Ce qui semble moins logique et moins naturel, c'est que, la politique intérieure du Vieux Parti étant restaurée de la sorte, on n'ait point restauré sa politique extérieure. A cet égard, le Vieux Parti

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transforma. Il changea sa diplomatie, ou plutôt il respecta tous les changements que l'on y avait introduits pendant qu'il était exclu du pouvoir. Lui qui avait évité, avec un soin extrême, tout engage- ment à terme lointain, lui dont le système avait été de vivre sans système, le plan, de n'avoir aucun plan, fort et fier de la vieille devise : « Point d'af- faires )), il soutint et approuva chez son président Loubet les infidélités à la circonspection de Jules Gré\y et de Sadi-Carnot. Quand nous paraissions tendre à un régime de république suisse, esprit radical et très petit bourgeois, anticlérical, protes- tant, on évitait manifestement de nous ramener de même au régime de neutralité extérieure qui permet à la Suisse le plus grand nombre de ses expériences sociales à l'intérieur.

En principe, ignorer l'Europe et en être ignoré assure, jusqu'à un certain point, contre les périls du dehors. Un État s'expose toujours dès qu'il prend des initiatives précises dont l'étranger peut s'emparer. Les républicains de la vieille école s'ap- pliquaient à ne jamais commettre de ces péchés d'aclion. On peut se demander s'il était permis de nourrir une autre ambition en 1899 et si la peur des coups était moins naturelle ou moins raison- nable alors qu'en 1879 par exemple? L'armée et la marine ayant été mêlées à la politique et dimi- nuées d'autant, il tombait sous le sens que la mé- thodique abstention primitive redevenait plus que jamais le bon parti. Comme l'a dit spirituellement M. Denys Cochin, la politique de Dreyfus prati-

POURQUOI LOUBKT FUT MAGNI?MQUE 87

quce à l'intérieur interdisait à l'extérieur la poli- tique de Déroulède. Elle interdisait toute poli- tique à longues visées. Or, ni Loubet ni Del- cassé ne se l'interdirent. Ils ne se refusèrent rien.

L'Elysée de M. Emile Loubet ressembla à l'Ely- sée de Félix Faure; le quai d'Orsay de ^L Delcassé au quai d'Orsay de M. Hanotaux. Les vues avaient beau difîérer, les objectifs être contraires : dans une orientation difïérente en sens opposés, on ne cessait pas de se conformer à des vues géné- rales et à des systèmes de même essence que ceux qui étaient suivis en 1895-1898 et qui aupa- ravant avaient été si soigneusement écartés.

Comment donc la sagesse avait-elle fondu? Comment, à l'inquiétude, avait pu succéder une telle témérité? L'excès de confiance des modérés avait pu s'expliquer jadis. Mais rien n'était moins brillant que la situation des radicaux trois ans })lus tard, menacés à la fois par la Révolution et par la Réaction, condamnés aux alternatives d'une lutte perpétuelle contre les alliés de gauche ou les adversaires de droite. On ne pouvait pas imputer l'innovation au tempérament ni aux origines du nouveau personnel : M. Loubet appartenait à l'an- cienne équipe; de date plus récente, M. Delcassé avait grandi à l'ombre de M. Reinach, dans le journal de Gambetta, parmi les familiers de l'op- portunisme naissant. Pourquoi cette tradition fut- elle rompue ?

La première explication qui se présente à la pensée n'est pas la plus sérieuse. Ce n'est pas

OO KIEL ET TANGER

non plus la plus fausse, et, en dépit d'un certain ridicule triste, il n'est pas possible de la négliger tout à fait, quoi qu'on veuille. On y mit delà vanité. Il faut tenir compte de ce facteur, qui agita deux grands personnages à la fois. Vanité de M. Delcassé. Vanité de M. Loubet.

Son prédécesseur Félix Faure, aimant trancher du gentilhomme, avait pris des allures de haute vie auxquelles M. Emile Loubet put se sentir, dès son début, remarquablement inégal. Le nouveau président ne s'en disait pas moins tout bas que, au fond, de Faure ou de lui, le vrai patricien, ce n'était pas Félix Faure. N'ayant jamais été ouvrier tanneur en peinture ni en figure, mais bien doc- teur en droit, fils, petit-fils de propriétaires cam- pagnards, il se rendait l'exacte justice de se trouver socialement le plus haut placé. Il s'estima tenu, par respect de soi-même et culte des ancêtres, à le faire voir. Son arrivée à l'Elysée fut bien mar- quée par quelques mesures somptuaires, qui firent commencer par réduire le train de maison prési- dentiel : une moitié des chevaux et des gens fut remerciée. « Oui, mais », annonça-t-on, « nous en aurons le double l'année prochaine. » L'année prochaine était l'année de la visite des rois, qui justement ne vinrent pas à l'Exposition. M. Lou- bet se jura de les faire venir dans les années sui- vantes; cet avènement peu joyeux ayant imposé de petits sacrifices à l'esprit jaloux de la démo- cratie révolutionnaire, il espérait les rattraper. C'est à quoi il tendit toujours.

POURQUOI LOUBET FUT MAGNIFIQUE 89

Tel était le secret de ce petit vieillard rusé et cir- conspect. Il a vécu en butte à l'obsession de la pompe de Félix Faure. L'accueil de la gare Saint-Lazare, la conduite d'Auteuil, l'ayant d'autant plus affamé de cérémonial, de prestige, de tous les signes per- ceptibles de sa dignité, il ne rêvait que proto- cole, galas et carrousels, chapelets du pape et ordres de rois. Et plus sa politique l'enfonça dans la honte, plus il sentit l'obligation de courir les hon- neurs d'emprunt et d'aller se frotter à toutes les autorités respectables de l'univers.

Ses désavantages extérieurs furent un aiguillon. « L'autre » était beau garçon. Le successeur, de stature modeste, de démarche timide et d'as- pect chétif, désire pouvoir faire confesser aux Français que ces inégalités sont de peu et qu'il est en état d'obtenir autant, sinon plus, que le plus fastueux des commis voyageurs de la Répu- blique. Faure avait la Russie : Loubet eut la Russie. Mais Faure n'a pas eu l'Angleterre, ni l'Espagne, ni l'Italie, M. Loubet reçut tout ce monde à dîner : « Vous voyez bien ! » Le public ayant pris, sous la présidence de « l'autre », des habitudes de sociabilité extra-républicaine, fut prié d'avouer que la République radicale n'avait perdu aucune des belles relations acquises en Eu- rope par la République conservatrice ^

1 Ces lignes étaient publiées dès septembre 1905. M. Adolphe Brisson, dans la Nouvelle Presse libre de Vienne, vient d'en confirmer le sens par une extraordinaire conver- sation avec le retraité de la rue Dante. Elle dévoile tout

90 KIEL ET TANGER

M. Delcassé était fait à souhait pour compren- dre ce prurit de magnificence, car il éprouvait

à fait cot aspect peu connu du caractère de M. Loubet.

J'ignore ce qui se passe; on ne me tient au courant de rien », lui a dit tout d'abord l'ancien Président de la République.

Et, montrant les portraits des souverains qui l'entou- rent, il ajouta : « Regardez ces illustres personnages. Ceux-là se souviennent. Ils me comblent d'attentions déli- cates dont je suis touché. Quand le roi d'Angleterre vient à Paris, il fait déposer sa carte chez moi; à la fin de chaque année, je reçois la visite de l'ambassadeur de Russie. Ces souverains et ces princes ont une courtoisie raffinée; ils n'oublient ni les amitiés anciennes, ni les services rendus. »

Et, comme son interlocuteur s'étonne qu'on ne donne pas aux anciens présidents une situation digne d'eux, M. Loubet sourit. « Que voulez-vous? dit-il; l'ingratitude est une plante démocratique... » Et un peu plus loin :

Tout à l'heure, dit-il, j'exprimais ma gratitude envers les souverains. Le public les juge mal, d'après de fausses légendes. Ainsi, on voit généralement en l'empereur Nico- las un homme excellent, généreux, mais un peu faible, sans défense contre les pressions du dedans et du dehors, mobile, influençable. Erreur, profonde erreur ! Il est atta- ché à ses idées, il les défend avec patience et ténacité; il a dis plans longuement médités et conçus dont il poursuit lentement la réalisation.

« Longtemps à l'avance, il avait prévu le rapprochement franco-anglais, il le déclarait nécessaire; il le favorisa ai'- demment. Lorsque l'accord fut signé, il me fit écrire : « Vous souvenez-vous de nos entretiens de Compiègne? » Sous des apparences timorées, un peu féminines, le tzar est une âme forte, un cœur viril, immuablement fidèle. Il sait il va et ce qu'il veut. »

L'ancien président ne tarit pas d'anecdotes sur le roi Edouard VII, qu'il a vu dans les circonstances les plus diverses, à l'époque surtout la France et l'Angleterre so menaçaient. Il rappelle les mesures prises pour protéger le roi lors de sa première visite officielle à Paris. « Le len- dv^main du gala au Théâtre-Français, dit M. Loubet, le

POURQUOI LOUBET FUT MAGNIFIQUE 91

des tortures symétriques quand il se comparait à M. Hanotaux.

M. Hanotaux aura été le ministre de rêve dont le brillant fantôme exaspéra les envies de son successeur. M. Hanotaux venait de la Carrière, il émanait du quai d'Orsay, M. Hanotaux était un écrivain notoire, un brillant lauréat de l'Uni- versité. Les ducs de l'Académie l'avaient choisi pour leur collègue. Et Delcassé se regardait : ancien maître répétiteur, à peine licencié es lettres, petit secrétaire de rédaction, promu par les hasards honteux de l'élection et de l'intrigue parlementaire. Ces genres d'élévation ne sont plus aussi bien portés au xx^ siècle qu'ils le furent au xix^. Sans doute, la fortune d'un mariage avait un peu pansé ces plaies. Elle y ajoutait un nou- veau germe d'irritation : deux amours-propres,

roi était si fatigué que ses yeux se fermaient malgré lui. « Pincez-mui, me disait-il, pincez-moi vu je dors! » Et je le pinçais et je murmurais à son oreille : « .Sire, saluez à « droite, saluez à gauche! » Il saluait, il souriait automa- tiquement. Le bon peuple était enchanté. « Amené à parler de l'empereur d'Allemagne, M. Loubet déclare qu'il eût accepté volontiers une entrevue avec lui.

« Cette entrevue était presque décidée, et il était convenu que la flotte allemande et la flotte française s'aborde- raient. M. Loubet accepta Viniliative d'une visite que Guil- laume H, aussitôt après, lui aurait rendue. L'impatience, le mouvement de vivacité de l'empereur, son brusque dé- part, fuent avorter ce |)rojet. M. Loubet le regrette. Il eût souhaité que sa présidence dénouât toutes les diflicul- tés, adoucit toutes les querelles et fût en quelcjuc sorte une apothéose de la paix. »(Hoi)roduit par l'Action française du 2G décembre lOO'J, d'après lu traduction du Temps.)

92 KIEL ET TANGER

dont un de femme, à satisfaire ! On prétend qu'une question de taille brouilla Elisabeth et Marie Stuart. Ce fut peut-être en se mesurant à la toise que M. Delcassé décréta de surpasser du moins M. Hanotaux de toute la sublimité de sa politique en Europe.

Moi aussi !... Nous aussi !

Ces petits mots contiennent une part du secret de l'intrigue. Ainsi dut naître entre MM. Delcassé et Loubet, par le concert des intérêts de vanité meurtrie, cette amitié profonde nouée dans les entrailles d'une émulation et d'une jalousie identiques. Ainsi fut ourdie leur conjuration, qui montre comment une politique personnelle, tou- jours possible en République, y est uniquement dépourvue du sérieux, des garanties et des cor- rectifs qu'elle doit trouver sous la Monarchie.

XIV LA DIPLOMATIE SPÉCULATIVE

L'explication par l'amour-propre des personnes a besoin d'être complétée si l'on veut se rendre compte de tous les faits.

Pour que des homme? mûrs, et qui n'étaient pas plus bêtes que d'autres, aient pu se laisser entraîner et dominer par une passion de petite- niPÎtresse, il faut qu'ils se soient crus à l'abri de bien des dangers. Un abandon facile, un consente- ment prolongé à de telles faiblesses, montrent bien qu'ils avaient le sentiment profond de ne rien risquer. Tous les deux ont joui certainement d'une grande sécurité d'esprit depuis les premiers jours de la présidence Loubet jusqu'au printemps de 1905. Ils ont vécu ce laps de temps dans l'intime persuasion que tout était permis, qu'il ne pouvait rien arriver.

L'Europe leur semblait inerte. Ils croyaient que nulle manœuvre diplomatique n'aboutirait jamais à la mettre en mouvement. A part les clauses purement commerciales, tout ce qu'ils signaient et contresignaient à tour de bras, sous le titre pompeux d'accords, d'alliances, d'en- tentes et d'amitiés, signifiait pour eux un avan- tage de parade, un sacrifice de façade; ils n'y

94 KILL ET TANGER

voyaient que des exercices de protocole cha- que nation étalait, comme ils croyaient devoir Je faire au nom de la France, le souci de briller pour tenir son rang. Les conventions mili- taires elles-mêmes ne semblaient devoir conser- ver de valeur que sur le papier. En s'accumulant, ces « papiers », simples signes ou signes de signes, allaient être afTectés d'un coefficient d'im- portance plus ou moins fort, se compenser ou non, s'équilibrer ou non, à la cote européenne et américaine : dans la réalité des choses, il n'en serait ni plus ni moins que ce que l'opi- nion de l'Ancien ou du Nouveau Monde en voudrait opiner. Le plus faible ou celui que l'on estimerait tel, pourrait subsister, et fort bien, dans la pire faiblesse, s'il avait pris ses précautions économiques et financières. Dans l'ordre politique pur, tout ce qui se ferait serait fait <; pour rire », comme on dit avec les enfants, en manière de jeu. Beau jeu fastueux et brillant, mais sans péril, bien que les intérêts les plus graves y fussent mêlés : personne n'en doutait dans le monde offi- ciel. La diplomatie n'était qu'un théâtre, armes en carton-pâte et foudres imités par des roule- ments de tambour.

Sur cette hypothèse admise de tous, l'on per- sévéra donc à nous aventurer dans le courant des grandes tractations internationales. Toute la destinée française y fut lancée avec le même sen- timent que ces spéculateurs qui trafiquent en Bourse sur des denrées inexistantes : l'objet des

LA DIPLOMATIE SPÉCULATIVE 95

stipulations fui perdu de vue, on n'en aperce- vait plus que le titre flottant, dans une brunie vague les solides milliards de M. Carnegie ou de M. Rockefeller auraient été amalgamés à la pâte indécise des trésors de M™® Humbert. Cet état d'esprit était si bien celui des gouvernants radi- caux que, à la première épreuve que subit notre allié russe, ils perdirent à peu près toute notion des signatures échangées, des revues passées ensem- ble, des visites reçues et rendues entre lui et nous : de toute évidence, les cérémonies dans lesquelles on s'était coudoyé, les grands noms, les grands mots, les banquets à discours, les tapages, l'apparat et la chamarrure avaient entièrement caché à ceux qui contractaient en notre nom le fond et le corps du contrat, qui était l'engagement défini de quelque chose de concret, les forces françaises, à une autre chcse concrète, les forces de la Russie.

A ce vertige de grandeurs imaginaires, 5 cette faiblesse de cœur et d'esprit, s'était ajoutée l'in- fluence d'un préjugé maçonnique extrêmement puissant sur tous les vieux républicains. Ce pré- jugé veut que l'ère des guerres soit bien close en Europe et que, hors d'Europe, tout doive toujours s'arranger à l'amiable par des sacrifices mutuelle- ment consentis entre les puissances coloniales.

On s'était quelquefois arrangé en efîet. Des conventions idéalistes, comme celles qui ont été passées entre l'Angleterre et nous, ont paru réa- liser sur la terre un bon type d'équitable balan- cement. Tout le monde donnait, tout le monde

96 KIEL ET TANGER

recevait, et, semblait-il, avec une équivalence par- faite. Ce semblant suffisait pour éloigner l'idée fâcheuse de vainqueurs et de vaincus ou de gagnants et d'évincés. Comme il s'agit de terri- toires à exploiter ou bien à cesser d'exploiter, l'essentiel dépend de la mise en valeur indus- trielle et commerciale, un arrangement, quel qu'il soit, vaut toujours mieux qu'un litige armé et, plutôt que de perdre du temps à épiloguer sur la justice du partage, le plus simple est de se mettre au travail le plus tôt possible pour tirer des terres ou des eaux le maximum de leur pro- duit. En matière coloniale, il y a toujours avantage à commencer par cultiver en paix son jardin. La méthode guerrière étant la plus coûteuse, les gens pratiques substituent au conflit des colons l'émulation des concurrents.

Cette diplomatie courante risquait-elle de ne pas convaincre les orateurs de l'opposition? Le vrai pouvoir n'en était pas embarrassé. Eh ! qu'à cela ne tienne ! L'opposition discuterait? Les débats promettaient de longues saisons de répit au Gou- vernement : techniques, ils ne passionneraient que les gens compétents; si l'on sortait de ce domaine, si l'on allait jusqu'à la véhémence ou jusqu'à l'injure, les haussements d'épaules en feraient justice, car jamais lecteur ni auditeur de bon sens ne concevrait qu'un gouvernement établi, jouissant du prestige qui naît de la détention et de l'exercice de l'autorité, eût commis les légè- retés ou les extravagances que lui imputeraient

DIPLOMATIE SPÉCULATIVE 97

ses adversaires : polémistes, théoriciens, person- nages mal réputés

Une discussion sur les Aiïaires étrangères est encore regardée au Palais-Bourbon comme un tournoi d'académiciens, volant très haut dans les nuées et sans rapport avec les afTaires propre- ment dites. De un grand détachement, beau- coup d'aveugle confiance, de la résignation et du scepticisme. Si le Gouvernement se croyait à l'abri des réalités extérieures, l'opposition se sen- tait aussi loin que possible du moyen et du moment de le contrôler.

Pour faire voir les choses réelles, par exemple pour établir que M. Delcassé avait abandonné à l'Angleterre im bien que nous possédions, en échange de biens que l'Angleterre ne pouvait nous donner, car elle ne les possédait pas, il fallut autre chose que des preuves écrites ou articulées : il fallut Vacle qui devait se produire à Tanger en mars 1905. Or, cet acte, le Vieux Parti républicain vivait persuadé qu'il n'était pas dans la nature des choses que Guillaume II ni personne en eût seulement le plus vague projet. L'acte, c'était la guerre, la menace de guerre : donc l'impossible pur, toute partie africaine en- gagée entre grands États devant être purement parlementaire et tenue par des diplomates autour du tapis vert. Tout se passerait en discours; la paix du monde ne pouvait être troublée.

Ce préjuge de paix perpétuelle était consolidé en outre par cette garantie russe qui parlait sur-

7

98 KIEL ET TANGER

tout à la simplicité de l'électeur et de ceux des élus qui sentent comme lui. Ce grand et gros pays, ce vaste morceau du planisphère qui s'étend, uni et continu, de Cronstadt et d'Odessa jusqu'à Port-Arthur et Vladivostok, cette masse devait frapper l'imagination populacière d'un sembla- ble gouvernement. Une République démocra- tique, étant fondée constitutionnellement sur le nornbre, doit croire au nombre en toute chose : habitants, lieues carrées, devaient impressionner et tranquilliser des républicains. Les monarchies et les aristocraties connaissent que le monde appar- tient à la force, donc à la qualité. Mais une foule croit aux foules comme le stupide Xerxès. Nos mandataires de la foule se figuraient, de plus, qu'un géant est toujours robuste, un puissant toujours semblable à lui-même. On ne calculait ni la fai- blesse intérieure ni l'affaiblissement momentané. Le colosse, étant là, ne pouvait jouir que d'une vigueur constante et d'une durée éternelle. On en parlait comme d'un dieu. M. Loubet et M. Del- cassé n'avaient aucune peine à se persuader que le « poids russe » à l'orient de l'Europe fournirait l'invariable équilibre de leurs petites extrava- gances en occident.

Parce qu'ils se reposaient sur le grand allié et qu'ils s'en remettaient à lui du soin de tout faire rentrer dans l'ordre quand cela serait nécessaire, le ministre et le président avaient pu s'amuser comme de petites folles. Sans rien forcer, j'em- ploie ce langage qu'ils ont permis, avec un sou-

LA DIPLOMATIE SPÉCULATIVE 99

rire d'esclave, à quelqu'un qui guettait leurs évo- lutions politiques. « Un tour de valse à l'Italie », « un autre à l'Angleterre », expliquait, sans les perdre de vue, M. de Bulôw...

Ces manœuvres de lourde coquetterie interna- tionale n'iraient jamais, estimaient-ils, au-delà du théorique et de l'idéal : à tout hasard, l'ami de Pétersbourg ferait respecter l'innocence. N'était-ce point pour ce service éventuel qu'on lui avait versé plusieurs milliards? Que la Russie fût rongée à l'intérieur de la lèpre anarchique et juive; qu'elle fût engagée en Asie au-delà de ses forces et de ses moyens; et que, par là, notre podestat moscovite dût subir une dépréciation qu'il aurait fallu calculer : c'étaient des notions beaucoup trop complexes pour troubler l'opti- misme doctrinaire fondamental.

Et pourtant, la coquette a beau être bien sûre d'elle : il y a autrui. Autrui est ce qu'il est, indépendamment des qualifications d'un arbitraire complaisant. Autrui, c'avait été, dans le système Hanotaux, l'Allemagne, qui ne s'était jamais figuré une minute qu'il n'y eût que jeu et qui, en nous accablant de ses politesses, prétendait obtenir en retour autre chose que des grimaces ou des com- pliments, c'est-à-dire un concours colonial et ma- ritime réel. Les nouvelles puissances avec les- quelles on allait entrer en combinaison, l'Italie, l'Angleterre, devaient incontestablement se trou- ver dans la même disposition : il faudrait donc, à l'échéance, ou leur échapper en les repoussant

lOÔ KIEL ET TANGER

tout d'un coup, ou les laisser devenir plus pres- santes et leur répondre par autre chose que de vagues minauderies ou des excuses en l'air. Notre thème était protocolaire et parlementaire : mais comment admettre qu'il dût demeurer tel, en réponse aux puissantes réalités offertes sur des airs de musique de régiment? M. Loubet, M. Del- cassé, espéraient qu'on n'irait jamais jusque-là et que jamais nous ne serions sommés un peu sérieu- sement de traduire en actes guerriers le papier fiduciaire qu'ils avaient mis en circulation. Tout ce monde croyait que parler suffirait à aidriii comme à nous.

Rêverie contre tout bon sens !

XV

LE RÉALISME UNIVERSEL

MM. Delcassé et Loubet avaient oublié d'ou- vrir les yeux sur leur époque. Ils ressassaient Henri Martin, Hugo et M. Thiers, mais connais- saient bien mal ces États modernes, gérés comme des métairies, oîi rien n'est avancé pour rien, où, si l'on met un germe en terre, l'on a déjà dressé le compte approximatif de son rendement. Les affaires, étant les affaires, sont traitées fort pratiquement. Face à notre diplomatie qui, après avoir dormi si longtemps, rêvait tout éveillée et se livrait au souffle de spéculations sans terme ni objet, l'Univers entier s'organisait pour l'action : jamais peut-être ces actions de politique étran- gère, l'immixtion des peuples dans les affaires de leurs voisins, les luttes d'influences, les rivalités de production et d'échange, n'ont été poussées autour de nous aussi ardemment que dans la période de République radicale qui va de 1808 à 1905.

Dès la constitution du cabinet, (piand M. Del- cassé succéda à M. Gabriel Hanotaux, l'oligarchie ploutocrati({ue des États-Unis commençait ries opérations contre les escadres et les armées de l'Espagne enfermées dans Cuba. Cette guerre finit en août, mais, sur l'heure, recommença aut'.ur

102 KIEL ET TANGER

des tables diplomatiques, par des procédés d'in- timidation brutale qui aboutirent à ce dur traité de Paris dont le texte définitif aggrava les préli- minaires : en quelques mois de pourparlers, sans avoir tiré un nouveau coup de canon, l'Amérique avait annexé les Philippines et les archipels cir- con voisins...

A Mac-Kinley succédait M. Roosevelt, c'est- à-dire qu'au protectionnisme et au nationalisme s'ajoutait un impérialisme exalté. Telle est du reste la tendance commune à tous les peuples qui ont constitué leur puissance et leur unité dans le siècle passé. Si le xx^ siècle les trouve préoccupés de s'ar- mer, ce n'est plus pour devenir indépendants des autres, mais pour placer les autres sous une domination de fait ou de nom. Il ne s'agit plus de défendre ou d'exister, mais de primer et de régner. Pangermanisme, panslavisme, union du monde anglo-saxon i, voilà les formules qui courent. L'Angleterre, qui a été la première à pratiquer, sans aucun égard à l'Europe, une sournoise poli- tique de strict intérêt national, ne cherche plus du tout à la déguiser. Elle l'avoue et la proclame, afin d'ajouter aux immenses ressources matérielles de son gouvernement le précieux facteur moral des suffrages de l'opinion, puisque l'opinion de l'âge nouveau préfère hautement le cynisme guer- rier à l'hypocrisie pacifiste. L'Angleterre s'était dite strictement libre-échangiste, libérale et même

1 Le terme par lequel on désigne cette union est signi- ficatif I Ligue de » ceux qui parlent anglais ».

LE RÉALISME UNIVERSEL 103

révolutionnaire tant que le formulaire de la révo- lution avait servi ses intérêts sur le continent : elle a dévoilé ses principes et confessé le véritable secret de sa fortune quand elle a vu les avantages qu'elle pourrait avoir à tailler un drapeau dans la vieille maxime : « être dur ». Ce n'est pas l'avène- ment d'un cabinet libéral à la surface du pouvoir qui a pu dévier ces tendances profondes. Ce cabi- net s'est montré aussi patriote, aussi militariste et plus royaliste que son prédécesseur i. L'Angle-

1 II n'est ici question que du fond des choses, sans par- ler de leur étiquette. Les grandes élections libérales ont eu lieu en 1906. Or, de 1905 à 1910, la marine anglaise eut à sa tête lord Fisher, premier lord de l'amirauté. Lord Fisher est « le père des Dreadnoughis », dont le pre- mier type a été mis en chantier dès 1905. Il a réorganisé l'escadre de réserve, qui, désormais, garde en tout temps ses équipages à effectifs réduits, prêts à encadrer l'armée de seconde ligne. Il a désarmé tous les bâtiments vieillis, afin de ne compter que sur de véritables unités de combat. Enfin, la flotte anglaise, naguère dispersée sur toutes les mers, notamment en Méditerranée, est concen- trée dans la mer du Nord (Home Fleel). Ce résumé de l'œuvre de lord Fisher, emprunté au Times par le Temps du 27 janvier 1910, est complété par ce tableau du nom- bre des bâtiments anglais en 1904 et en 1910 :

Croiseurs Pclils Cmilre- Soiis-

Cuirassc's de l""^ classe croiseurs torpilleurs Torpilleurs marins

16 0

88 59

Le Temps ajoute ; « Il ne faudrait pas en conclure néan- moins que les unionistes soient désormais satisfaits de l'état présent des constructions navales. Nul doute que la discussion dos crédits de la marine ne soulève cette année au Parlement des orages aussi violents pour le moins que ceu.x de l'année dernière. »

1904

16

13

30

24

1910

44

37

58

121

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terre varie beaucoup moins qu'on ne croit. Elle est restée pirate. Après avoir jeté le Japon sur la Russie pour se délivrer de l'antagoniste oriental et demeurer notre unique ressource en Europe, elle n'a point dicté la paix russo-japonaise sans avoir conclu, pour sa part, le traité qui lui assure le concours des armées et des escadres du vainqueur.

Guillaume II s'est bien posé, au nom de l'hu- manité civilisatrice, en adversaire des barbares d'Extrême-Orient; mais, après qu'il eut dénoncé le péril jaune, il s'est allié l'Islam. Le droit des gens et la conscience du genre humain n'impor- tent plus guère qu'à Nicolas II, ce fils spirituel de Tolstoï, qui d'ailleurs commence à renier son père, et aux humanitaires du Parlement français, qu'il n'y a pas à corriger, mais à chasser.

La liberté, disait M. Ranc, est une guitare. On put jouer de cette guitare et des autres tant que des Puissances diverses, et en assez grand nom- bre, équilibraient les unes par les autres le conti- nent. Depuis que trois ou quatre grandes nations dominatrices ont fait qu'il n'y a plus d'Europe, la force brutale est devenue l'unique porte-respect. L'Angleterre compte sur l'influence de ses flottes magnific|uement déployées en temps utile, par exemple pour attirer la marine italienne dans la sphère de son action. Il est vrai que, pour conser- ver l'appui de la même marine, l'Allemagne cal- cule aussi l'effet magique du même attrait. Pareilles ambitions : pareils moyens de les satisfaire. Je n'approuve pas, je constate. Loin de cacher les

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préparatifs de la guerre, on les étale. Partout, il ne s'agit que d'intimider avant de frapper, soit pour éviter de frapper, soit afin de ne fr^ipper qu'effi- cacement, à coup sûr, comme l'État d'Orange et le Transvaal l'ont suffisamment éprouvé.

Entre eux, les plus puissants États se témoi- gnent des égards : plutôt que d'en venir aux mains, ils conviendront de se partager certaines dépouilles. Celles des plus faibles? Peut-être que non, car ces faibles sont répartis en clientèle autour de chaque État fort. La grande guerre de destruction tenue en suspens et qui doit éclater un jour ou l'autre vise plutôt les nations d'étendue et de force moyenne dont la Pologne fut le type à l'avant- dernier siècle. De nos jours, ce n'est pas la Roumanie, ce n'est pas la Turquie ni le Portu- gal, ce n'est même pas l'Italie que les grands em- pires menacent. Le Portugal est anglais, la Tur- quie et la Roumanie à peu près allemandes. Le jeu de l'Italie est de feindre tour à tour un même rôle subalterne auprès de Londres et de Berlin. Il ne reste plus guère que nous dans la zone de liberté dangereuse. En 1900, la France était encore étrangère à ces systèmes de protecto- rats impériaux. En 1910, preuve de survivance, mais signe de très grand péril, elle n'est encore entrée définitivement sous aucun, et, pour l'y faire entrer avant de se la partager, on se rend compte qu'il faudra commencer par l'amoindrir dans ses moyens d'action ou dans l'opinion qu'elle en a.

Mais Berlin et Londres s'en rendent compte :

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même en république, même démunis d'un gouver- nement durable, prévoyant et fort, tant que l'outil- lage industriel et l'organisation militaire de notre pays conserveront quelque valeur, nous joui- rons d'un degré d'autonomie qui nous épargnera les formes explicites de vassalité qui seraient dangereuses pour nos dominateurs parce qu'elles pourraient susciter chez nous un réveil national. A condition d'être discrets, nous pourrons ainsi nous garder en temps de paix d'une tentative d'Em- pire germano-franc ou celto-anglais. Mais, n'étant encore assez bas pour obéir sans discuter, nous ne sommes plus assez haut pour prévenir l'am- bition ou la volonté de nous donner des ordres.

L'ambassadeur qui représenta notre France aux obsèques récentes du roi de Danemark exprimait à un journaliste une satisfaction presque naïve de ce que « nous avions été traités comme une très grande puissance... » En efïet, telle quelle, cette France peut encore gêner considérablement. Sans renouveler nos luttes d'influence contre le Saint-Empire ni reprendre l'épée de François I^^ contre la couronne et le globe de Charles-Quint, sans recommencer Richelieu, une France républi- caine peut se rappeler de temps à autre ce qu'elle fut, dire un « non » ou un « demi-non », créer ainsi des difficultés au roi d'Angleterre ou valoir des désagréments à son cousin d'Allemagne. Sans que notre concours puisse rendre de services déci- sifs à aucun des antagonistes, notre abstention pourra les troubler vivement. De les convoitises

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rivales. Tous deux doivent se dire qu'il faudrait, d'ici peu de temps, régulariser la situation de ce pays étrange et savoir à quoi s'en tenir sur sa vigueur et ses desseins. On s'est habitué à songer que le roi d'Angleterre veut reprendre son ancien titre de roi de France. Mais l'Allemagne a la même envie que l'Angleterre : elle veut que la France devienne pour elle un de ces alliés cer- tains qui sont de vrais sujets. Si nous nous flat- tions de pouvoir vivre d'une autre manière, une nouvelle grande guerre aurait mission de nous révéler cette erreur. Si donc cette guerre n'est pas indispensable, elle peut avoir son utilité. On exagère quand on affirme que la menace anglaise fut l'unique mobile de la querelle que nous a faite l'Allemand. L'intérêt allemand est en jeu d'une manière plus directe. L'Allemagne s'accommo- derait de la domesticité de la France, mais elle sait ne pouvoir compter sur un service sérieux et sûr avant de nous avoir liés par un traité plus dur que celui de Francfort. Telle est du moins l'opinion de beaucoup d'Allemands, qui sont en force dans leur pays.

Si en effet, comme on l'assure quelquefois, Berlin voulait sincèrement briguer notre amitié et notre complaisance, si l'on y souhaitait vraiment une alliance véritable contre l'Angleterre et si toutes ces choses avaient vraiment pour l'Allemagne un intérêt aussi décisif et aussi profond qu'on veut bien le dire à Paris, Berlin devinerait à quel prix une sérieuse « amitié française » pourrait être scellée.

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La simple neutralisation de Metz et de Strasbourg serait accueillie des Français comme un don du ciel : Guillaume aurait pensé à faire cette offre et, malgré tout ce qui a été raconté, jamais une ouver- ture valable n'a été produite en ce sens. Elle ne se produira jamais sous la République. Assez impor- tants pour n'être pas négligés, on ne nous trouve pas assez bien gouvernés pour fournir l'appui résis- tant pour lequel on consent des sacrifices effectifs. Les « pays d'Empire « ne nous seront pas rétro- cédés, et la seule alliance franco-allemande qu'il faille prévoir sera la capitulation suprême de l'im- puissance démocratique, non l'effet d'une entente librement débattue et précédée des réparations équitables.

Ce que Guillaume II doit souhaiter de notre part, comme la solution la plus élégante de ses embarras, ce qu'il espérait des républicains mo- dérés que stylait la Russie, c'était un concours obtenu au prix des mêmes libéralités un peu flot- tantes qui nous sont venues de l'Italie ou de l'An- gleterre, les unes religieuses et philosophiques, les autres coloniales. Tandis que les ferrystes se représentaient nos établissements d'outre-mer comme un moyen de racheter un jour l' Alsace- Lorraine, les Allemands élèves de M. de Bis- marck seraient disposés à nous laisser l'Asie et l'Afrique pour nous faire oublier la blessure des Vosges. Nous sommes libres d'accepter ou de refuser. En cas de refus, une combinaison moins pacifique donne toujours à l'empereur des satisfac-

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lions égales aux meilleurs fruits de notre alliance, car un cfîort sur terre et sur mer contre nous lui vaudrait des bénéfices proportionnés aux besoins de l'Empire : notre flotte, nos colonies ^, peut-être même un pied-à-terre sur notre littoral ouest, quelque Gibraltar allemand fondé à Cher- bourg ou à Brest, avec chemin de fer direct le raccordant aux voies du Rhin, ou encore un lam- beau maritime arraché de cet ancien royaume d'Arles, qui fut jadis terre impériale, Toulon 2.

1 « C'est sur le Rhin qao rAlleiuagin; conquerra Suu domaine colonial. » Bismarck.

2 Dans ses vastes desseins d'administrateur-fondateur de la puissance maritime allemande, Guillaume II n'est pas incapable d'appeler à son aide les rêveries d'une imagina- tion historique toujours très fertile et inventive chez lui, toujours apte à projeter le passé Pur Tavenir. Ce compa- triote de Gœthe et de Frédéric II na jamais oublié le che- min des pays fleurit l'oranger. Il vise notre Méditerranée par l'Adriatique, mais aussi par le golfe du Lion. Deux amis, deux aUiés déjà anciens occupent ou convoitent Fiume et Trieste; la seconde voie appartient à l'ennemi héréditaire, mais ne lui appartint pas toujoiu-s : Arles, Tou- lon, Marseille, n'ont-ils pas fait partie du Saint-Empire ro- main germanique, avec toute la rive gauche du Rhône? Si rillyrie et la Dalmatie re-stent hi tangibles et le resteront fort longtempé, la Provence est moins défendue : comment Guillaume ne regardait-il pas vers cette belle portion du domaine de Charlemagne qui allumait encore les convoi- tises de Charles-Quint?

Il est impossible de dire positivement jusqu'où a pu cheminer, de ce côté, la fantaisie de l'Empereur, mais il y eut beaucoup d'accidents à Toulon pendant les derniers temps, et nos officieux sont seuls d'accord pour exclure toute hypothèse de <. malveillance ». La révolution qui, pres- que toujours, nous est fabriquée cii Allemagne; est autbi

ÏIÔ KIEL ET TANGER

Nos colonies, nos ports, naguère encore nos vaisseaux, sont les objectifs permanents de l'Allemagne. Elle songe à les utiliser en amie et en alliée; elle peut se résigner un jour à les con- quérir ^. En quelque état de délabrement que nos

singulièrement influente dans ce grand port de guerre. Enfin, l'espionnage y paraît très développé, surtout l'espion- nage allemand, tantôt direct (l'enseigne juif Ullmo est allé droit aux Allemands quand il s'est agi de trahir), tantôt ind.rect, par intermédiaire des travailleurs ou faux tra- vailleurs italiens qui infestent ce littoral. Joignez la consi- dération qu'aucune grande ligne de navigation allemande n'a d'intérêts à Toulon : tout peut donc y sauter à la fois, sans coûter un pfennig ni une larme à l'Empire, et le pan- germanisme en aura des profits absolument nets. De ce faisceau d'indices et de vraisemblances, rien n'apporte de certitude, mais tout inviterait un gouvernement français à la vigilance, si seulement ce gouvernement existait.

1 Ingénieusement, le colonel Marchand, qui n'admet pas que la politique allemande nous soit foncièrement hostile, a vu autrement cette perspective du choc franco-allemand « En supposant, écrivait-il, le cas des armées allemandes ï victorieuses sur terre, nul doute que la marine française « anéantisse la marine germanique et s'ensevelisse elle-même « dans son triomphe, i Comme dit le Mithridate de Racine,

Doutez-Tous que l'EuxIn ne me porte en deux jours ; Aus lieux le Danube y vient iinir son cours ?

Un homme du métier, dit l'historiette, interrompit . e roi du Pont pour crier qu'il en doutait en effet. Les rôles, ici, sont renversés : un colonel affirme en poète, et le simple lecteur osera contester l'avis du technicien. Je ne de- mande pas mieux que de voir la marine germanique anéan tie par la marine française, et je veux pouvoir l'espérer. Mais, que notre marine doive ensuite nécessairement s'en- seveKr dans son triomphe, c'est une autre hypothèse, il faudrait qu'on la démontrât. Notre flotte peut subsister r dans sa victoire ou sa défaite, elle peut composer encore un utile trophée à remorquer vers les eaux de Kiel au

LE RÉALISME UNIVERSEL 111

escadres puissent tomber, nos colonies, nos ports, même mal outillés, restent capables de servir.

Tel est le sommaire des ambitions réelles bra- quées par les grands États civilisés sur les pleins et les vides de la carte du monde. Elles permettent de mieux comprendre ce qui vient au-devant de nous depuis Fachoda. Ce que M, Delcassé se donnait pour de simples jeux de protocole, ou des tours de valse, ces formalités de papier étaient prises à Berlin de tout autre manière. Les cabinets avec lesquels M. Delcassé folâtrait, Londres, Rome, étaient d'ailleurs, à cet égard, du même avis que ceux contre lesquels il faisait tournoyer son chœur de chimères. Tout le monde pensait qu'il mettait quelque chose sous les démonstrations. Il n'y avait jamais songé, pas plus que le très petit nombre des Français au courant des choses ! Tandis que nous croyions piétiner et danser sur place, nos partenaires avançaient; ils devaient donc nous faire avancer avec eux.

lendemain de notre défaite sur terre. Encore, cette dernière éventualité est-elle sans doute imaginée tout différem- ment à Berlin : on y suppute une invasion si fou- droyante, des succès si rapides et si décisifs, qu'ils devan- ceraient de beaucoup le mouvement de nos flottes et seraient tels enfin que la paix fût immédiatement implorée par quelque lâche gouvernement de Paris. Les conditions de cette paix procureraient tout aussitôt à l'Allemagne quel- ques-uns des éléments qui lui font encore défaut pour cette domination de la mer qui lui est également imposée par sa population, son commerce et son industrie.

XVI LE PRÉCÉDEM NOUS ENGAGEAIT

Dan? ce? condition? du réalisme rigoureux cdmmun à la politique de tous les peuples, on voit qu'il stra juste de ne pas outrer les responsabili- tés du président Loubet et de ses ministres : l'œuvre de leurs prédécesseurs devait agir en eux et comme à travers eux bien plus qu'ils n'agirent eux-mêmes.

Supposons en efTet que M. Érnile Loubet n'eût pas été sournoisement, profondément, un glorieux, épris d'ostentation et de pompe vaine, et que le Vieux Parti républicain n'eiît pas ressenti le besoin d'égaler en faste européen ses jeunes concurrents de 1895. Supposons également que M. Delcassé ne se soit pas laissé prendre aux figures brillantes de la diplomatie et qu'ayant reconnu sous le décor spécieux les menaces distinctes, les dangers définis, il eût calculé de sang-froid la date incertaine mais inévitable des échéances : toute la sagesse du monde n'aurait pourtant guère changé la situation que la République conservatrice avait léguée à la République radicale. Celle-ci était gre- vée d'une forte charge, et le plan Hanotaux avait créé, du fait qu'il avait été mis en service, un précédent qui cûgageait.

LE PRÉCÉDENT NOUS ENGAGEAIT 113

Plus de jugement, d'attention et de vigilance, un esprit plus libre aurait, à la riszupur. pu sauver des hommes fermement décidés à résoudre et à liquider ce passif. Mais, tel qu'il s'imposait au gouvernement radical, le problème n'en demeurait pas moins d'une difficulté immense. Ses données les plus dures résultaient de l'effet des démarches antérieures faites hors du pays et indépendam- ment de la volonté du pays. Nous pouvions bien vouloir nous arrêter; mais au loin, les consé- quences de nos actes ne s'arrêtaient pas.

On s'est beaucoup plaint, par la suite, que l'Étranger se soit mêlé de nos affaires; eh! ne venions-nous pas de nous mêler, en imagination tout au moins, des affaires de l'étranger? Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, l'Étran- ger nous avait vus sérieusement occupés hors de nos foyers. Cela donnait de la France une idée nouvelle. Émanant d'un État qui rompait sa clôture, nos initiatives et nos entreprises récentes nous avaient introduits, forcément, dans bien des calculs : telle combinaison dans laquelle, dix ans plus tôt, aux époques du « repliement > et du « recueillement », personne n'eût jamais imaginé de nous convier, devenait tout à fait naturelle et plausible, l'on n'hésitait que sur les condi- tions et le degré du concours à nous demander; le nom français réveillait ces espérances ou ces craintes que n'avaient jamais fait concevoir l'apa- thie, l'indétermination et la silencieuse inertie d'autrefois. Certes, nos radicaux ne pensaient

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plus à étoufTer une rumeur aussi flatteuse, ni à reconquérir notre ancienne réputation de som- meil : mais l'auraient-ils voulu, qu'ils y auraient bien difficilement réussi. Leur résistance eût été gênée et leur vœu annulé d'abord par nos amis du jour, et ensuite par nos ennemis de la veille.

Le parti du recueillement avait, tout naturel- ment, à combattre les Puissances participantes du système Hanotaux, inquiètes ou irritées de nos menaces de défection, et désireuses de nous rappeler sous leur aile, mais il aurait fallu décou- rager aussi les offres des Puissances mêmes contre lesquelles l'ancien système avait été organisé. Le cabinet de Saint-James nous sentait disposés à nous dégager de tout dessein qui lui fût hostile : il devait donc songer à nous offrir chez lui l'équi- valent exact de ce que nous semblions disposés à quitter du côté allemand... La tentation d'en- chérir sur les avances de Berlin lui était suggérée par le mouvement qui nous éloignait de l'Eu- rope centrale. Il devait désirer le prolonger et le conduire jusqu'à cet extrême opposé qui était l'entente avec lui. Bientôt, tous ses efforts ten- dirent à nous mettre dans l'impossibilité de lui échapper.

La tentation anglaise était sérieuse. Que lui op- poser? Pendant plusieurs années, notre diplomatie avait donné la main à un ennemi héréditaire qui nous avait ravi Strasbourg et Metz, cinq milliards et toute suprématie poKtique en Europe. Pou- vions-nous alléguer aucun motif sérieux de repous-

LE PRÉCÉDENT NOUS ENGAGEAIT 115

ser l'amitié que nous oiïrait, par-dessus la Manche, quelqu'un qui ne nous avait rien pris, du moins rien de bien net, depuis fort longtemps? Fachoda n'était que le malentendu de deux troupes. Quant à l'Egypte, étions-nous certains de l'avoir jamais possédée? Et, si faibles que fussent les sophismes anglais sur ce dernier point, il n'en restait pas moins assuré que le véritable avenir français est sur le continent. La tradition et l'intérêt sont pour nous d'avancer vers le Rhin, sur la Germanie. L'Angleterre se prévalait de nous avoir soutenus à cet égard. En 1875, elle s'était jointe à l'em- pereur Alexandre et à Gortchakov pour arrêter M. de Bismarck '. Elle ne nous avait demandé jus-

1 Cette intervention ne peut faire de doute, depuis que le comte de la Barre de Nanteuil, gendre du général Le Flô, qui était alors ambassadeur de France à Saint-Péters- bourg, a communiqué à notre confrère, M. François de Nion, son parent, deux dépêches inédites adressées de Russie en France.

Voici ce que notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg écrivait, à la date du 10 mai 1875 :

« Lord Loftus l'ambassadeur d'Angleterre en Russie a reçu, hier soir, communication d'instructions en- voyées par lord Derby à tous les ambassadeurs de Russie, d'Autriche et d'Italie, pour qu'ils provoquent de la part de ces diverses cours des démarches communes el immc- diales à Berlin, dans Vinlérél de la paix. En d'autres termes, lord Derby, ayant été informé des dispositions résolument pacifiques de l'empereur Alexandre, a chargé ses agents près l'empereur d'Autriche et le roi d'Italie de leur deman- der d'appuyer sur-le-champ les démarches d'Alexandre II. »

Douze jours plus tard, le 20 mai, le général Le Flô note de nouveau :

L'intervention de l'Angleterre a été plus ferme et plus catégorique encore qu'on ne l'aurait cru. Elle a produit

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qu'ici aucun retour de ce service, puisque nous avions semblé résolus à n'agir désormais que dans ces mers lointaines les conflits avec sa puissance restaient fatals. Mais, puisque nous rentrions en Europe, il était temps de considérer qu'Henri IV, Louis XIV, Louis XV même, avaient songé à dominer le continent avec cette amitié de la maîtresse de la mer : aujourd'hui comme alors elle était décidée à tout nous faciliter du côté de la terre ferme.

Il n'était plus possible de décliner purement et simplement une ofTre ]»areille. L'Angleterre pouvait tenir notre neutralité pour une menace.

une très grande impression. Les instructions de Oddo Russell l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin por- taient : qu'il devait déclarer que ses ordres précis lui pres- crivaient d'appuyer la Russie, quoi qu'elle dît et fît, et que toutes ses paroles, en ces circonstances, devaient être considérées comme la parole mime de son f/ouvernemenl el Vexpresaion des senlinienls de sa souveraine. »

Alors s'engage le mémorable dialogue entre lord Russell et Rf. de Bismarck, furieux de voir lui échapper sa proie :

> Vous devenez bien belliqueux sur le tard, ^lessieurs les Anglais ! « dit le prince, mordant sa moustache grise.

« Prince, répond l'ambassadeur, sans permettre à son tic habituel de se produire : le bizarre sourire qui lui servait parfois à attribuer à une plaisanterie les pa- roles qu'il voulait démentir, prince, il n'est jamais trop tard pour bien faire. »

El, pendant ce temps, lord Loftus, pour décider l'indé- cis que fut trop souvent Alexandre, faisait télégraphier en clair, dans toutes les directions, les termes de son entre- tien avec le tzar. La jiarole de l'autocrate était engagée, l'alerte était passée.

« Celle allilude de V Angleterre, dit encore le général Le Flô, élail de nature à faire réfléchir plus sérieusement le

LE PRÉCÉDENT NOUS ENGAGEAIT 117

depuis qu'elle venait de modifier ses idées sur elle- même autant que ses intentions sur nous.

En effet, la concurrence maritime de l'em- pire allemand avait attristé les derniers jours de la reine Victoria. Avant Fachoda, peut-être encore lors de la guerre du Transva-^1, l'attitude du continent l'avait inquiétée. Tremblait-elle pour sa victoire? Elle tremblait du moins pour la splendide pai.v anglaise, cette longue ab- sence de guerre européenne, qui, à peu prés ininterrompue depuis Waterloo, fournit la prin- cipale explication de la grandeur du Royaume- Uni;: au XIX® siècle.

D'autre part, toute frémissante de la facilité avec laquelle nous avions cédé à la pression russe,

prince de Bismarck, qui a été battu en brèche ainsi de tous les côtés à la fois et qui, depuis, jette feu et llamine contre l'Angleterre. » [Journal diplomaliiiae intime et iné- dit du général Le Flô.) Voir aussi dans les Débals du 0 juil- let 1905 un article de M. Henri Welschinger.

On remarquera que la politique étranu'ère du youver- nement du Maréchal ressemble matériellement à celle de M. Delcassé. Mais, comme elle s'inspirait des directions, des habitudes et des traditions de la Monarchie, comme elle était exécutée par un personnel monarchique, elle n'eut à souffrir que de l'instabilité de la République dans la durée : l'incohérence propre aux actes simultanés de services républicains en était absente; les Affaires étran- gères et la Guerre y marchaient ensemble et d'accord. Bismarck était devenu menaçant, parce que notre armée se réorganisait trop vite. Les menaces de Guillaume II sont nées, tout au contraire, de ce que notre armée était périodiquement affaiblie par notre gouvernement. Les deux politiques de 1875 et de 1905 ne présentent qu'une analogie de surfaces, elles sont contraires au fond.

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l'Angleterre s'était étonnée de notre promptitude à oublier le fameux programme de recueillement contre les Prussiens. Non contents d'être en paix avec eux, nous avions été sur le point de faire la guerre pour eux. Elle avait épié la baisse gra- duelle, puis l'éclipsé totale des rancunes et des sou- venirs qui l'avaient jusque-là déchargée de bien des soucis continentaux. La rencontre de Kiel en 1895 fut sa première alerte ; notre accueil « enthousiaste «^ aux produits et aux exposants allemands de 1900 lui causa une surprise plus sensible encore. Enfin, au mois d'août de la même année, quand le feld-maréchal Waldersee fut nommé au com- mandement des troupes européennes, et par conséquent françaises, en Chine, l'Angleterre observa avec stupeur que notre esprit public ne se cabrait plus; si la France ne donnait aucun signe d'approbation, ses improbations étaient rares, et elles exprimaient le sentiment d'un parti ou d'une classe plutôt que celui du pays, occupé tout entier des afïaires et des plaisirs de l'Esplanade ou du Champ-de-Mars.

Et les Anglais se demandaient si nous alHons nous mettre à aimer l'Allemand.

Si les Anglais ont commencé par laisser s'opérer l'annexion de l'Alsace-Lorraine, s'ils ont suivi alors les vues de Bismarck, c'était afin que les Fran- çais fussent gardés par un ressentiment vivace de

1 Gaulois du 27 septembre 1905, article de M. Arthur Meyer, qui appelle les choses par leur nom.

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tout esprit d'alliance avec leur vainqueur. Londres s'était inquiété de simples manœuvres de chancel- lerie. Or, elles devenaient tout à fait sérieuses du moment que l'oubli de 70 survenait. N'en avait-on pas une preuve nouvelle dans le fait qu'un combattant de 70 pouvait faire accepter ses ordres en allemand à nos officiers et à nos soldats? Sans une haine invétérée des deux grands peuples continentaux, il n'est point de sécurité pour l'île bretonne. Que cette haine pût s'éteindre, qu'on fût si près de l'oublier, c'était une révolution dans l'état de l'Europe.

Telle est la raison de la violence des pressions de l'Angleterre. C'est pourquoi la chute de M. Ha- notaux et son remplacement par M. Delcassé n'avaient donné qu'une demi-satisfaction. Car les ministres vont et viennent. Elle désirait plus que ces résultats transitoires. Le nouveau ministère ne comptait à ses yeux que pour les garanties qu'il pourrait souscrire. Ces garanties, ces promesses bien définies, M. Hanotaux les avait accordées à l'Allemagne : M. Delcassé devait en fournir d'équivalentes à quiconque hériterait de notre amitié. La diplomatie de la France était prise dans l'engrenage. L'idée du roi n'était pas d'ar- rêter le mouvement, mais de le renverser à son profit sans nous laisser le temps de nous dégager. A la coalition de 1895, dont Guillaume II s'était fait le cerveau et le cœur, Edouard VII, encore simple prince de Galles, rêvait de substituer une coalition contraire dont Guillaume serait la proie

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désignée. Mêmes éléments : Russie, Italie, France. Rôles à peu près semblables : la Russie immo- bile, l'Italie indécise jusqu'au dernier moment et la France, mais combattant sur terre et non plus sur mer, comme dans le projet Hanotaux. Guillaume avait offert le Nil à M. Hanotaux. Edouard offrirait à M. Delcassé le Maroc pour l'instant, et dans l'avenir une berge du Rhin. Les princes de l'Europe sont bien maîtres de nous prodiguer tout ce qu'ils n'ont pas ! « Nous dis- tribuons des réalités, nous récoltons des pro- messes )), a fort bien remarqué M. Hanotaux ^.

La guerre du Transvaal s'acheva sans encombre après la mort de la reine. Il fallut le temps de circonvenir M. Delcassé et M. Loubet, de libeller un certain nombre de petites invitations dont chacune portait le même sens : « Vous disiez ceci « à l'Allemagne ; pourquoi ne pas le dire à nous ?... » Le Gouvernement français écoutait ce langage avec attention. Il donnait même de grands signes de faveur, mais les circonstances n'étaient pas una- nimement favorables.

Si les menues querelles entre la France et l'An gleterre avaient à peu près cessé depuis Fachoda, et si l'amitié franco-russe se refroidissait peu à peu, l'affaire Dreyfus avait créé une atmosphère toute spéciale entre la France officielle et Guil- laume II. Cette affaire avait surpris l'empereur allemand, comme il était au fort d'un travail

1 Préface de PoliUque exlérieure par René Millet.

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d'amitié française : l'agitation Jreyfusienne ima- ginée, subventionnée par l'Angleterre afin de riposter aux machinations coloniales et à la poli- tique russo-allemande de la République conserva- trice, avait d'abord contrarié Guillaume II dans sa diplomatie; mais ce qu'il perdait d'une sorte se compensait d'une autre, et, si l'opinion française lui était aliénée par cet incident, de merveilleux avantages de fait lui étaient acquis sans combat : notre armée décapitée de ses chefs respectés, Hervé, Jamont, Boisdefïre, notre Service des renseigne- ments supprimé ^, nos régiments démoralisés, notre population civile rejetée aux plus basses

1 D'après un grand capitaine, le Service des renseigne- ments est comme l'œil et l'oreille d'une armée. Le colonel Sandher et le colonel Henry avaient élevé cet or- gane à un brillant degré d'activité et de force. Les débats publics des procès engendrés de l'affaire Dreyfus ont com- mencé par diffamer ce service et, finalement, ils l'ont fait regretter. Le procès des quatre officiers (octobre- novembre 1904) laissa entrevoir la hardiesse de certaines entreprises préparées par les officiers qui travaillaient sans bruit à la Section de Statistique : Henry, notam- ment, avait mis sur pied une compagnie de pélardiers alsaciens qui auraient entravé la mobilisation allemande. Quelques mois après la révélation de ce fait, au moment de l'alerte de Tanger, un de nos confrères républicains, M. Latapie, écrivait dans sa brochure Sommes-nous prêls? (juillet 1905) :

1' Xous aussi, nous avons, à un moment, réussi à orga- niser un service d'espionnage en Alsace, sur les chemins de fer. J'ai serré la main, à Nancy, d'un brave homme qui a collaboré à cette organisation. Ils étaient plus de cent Alsaciens, paraît-il, qui avaient accepté, pour le jour de la mobilisation, une besogne concertée qui devait apporter un trouble momentané dans les services des chemins de

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sottises et aux pires folies de la révolution ! Et ce qui ne gâtait rien, l'amour-propre impérial y trou- vant son compte, ces brillants résultats pou- vant passer aux yeux du monde pour un succès direct du service d'espionnage que surveille en personne Guillaume II.

La conspiration contre notre armée, bien que de marque initiale anglaise, ne fut donc pas une mau- vaise affaire pour la marque opposée. Guillaume n'avait pas cru beaucoup s'affaiblir en affaiblis- sant nos escadrons et nos régiments : c'était de l'armée de mer qu'il avait désiré le concours et, aujourd'hui que l'Angleterre est devenue notre amie, notre diminution militaire, consécutive à la même affaire Dreyfus, subsiste au profit de l'Allemagne. La situation de ce pays reste pré- pondérante en diplomatie; les gouvernements français de 1898 à 1902, tous composés d'amis du traître, ne pouvaient guère interrompre le contact régulier avec la puissance au profit de laquelle Dreyfus avait trahi : tant que l'Affaire

fer. Hélas I notre système offensif visant les aiguilles et les ponts en Alsace n'existe plus I II est à refaire tout entier ! sera-ce possible?

« Nous n'avons pas voulu avoir affaire aux agents de la Sûreté, m'a dit mon brave Alsacien. Et puis, après l'affaire Dreyfus, la confiance n'y était plus. »

Maintenant, la situation est retournée. Ce sont nos che- mins de fer qui sont couverts d'espions. Ceux que Guil- laume II emploie, comme le colonel Henry utilisait les Alsaciens, sont, d'après M. Latapie, certains révolution- naires qui croient servir l'humanité en « sabotant la dé- fense nationale ».

LE PRÉCÉDENT NOUS ENGAGEAIT 123

passionnait notre public, il était trop facile à l'Allemagne de causer de gros embarras à nos cabinets dreyfusiens par la simple menace de ses divulgations ^. Elle les tenait d'assez court. Tout cela fit un grand retard dans le projet de coali- tion sur lequel l'Angleterre nous faisait sonder. L'Angleterre avait attendre et patienter. Son organisation politique parfaite, qui laissait à un roi plein d'expérience une autorité plénière sur les afïaires de l'État, lui donnait le moyen de ne rien brusquer ni improviser. Son dessein se fon- dait sur le sentiment d'une nécessité naturelle. Il était difficile que le Gouvernement français lui échappât. Du seul fait que le plan Hanotaux s'efïaçait, l'amour-propre et la vanité des gou- vernants, l'intérêt de parti, la badauderie du public lui-même, conspiraient à faire adopter un nouveau plan, quel qu'il pût être. La troisième République se trouvait, pour ainsi dire, embar- quée. Son premier navire faisant eau, et, s'enfon- çant depuis Fachoda, il avait bien fallu poser le pied sur un autre, n'aurait-elle voulu que reve- nir droit au port; mais le roi d'Angleterre se pro- mettait d'entraîner sa passagère très avant dans la haute mer.

1 II est à remarquer que la deuxième revision du procès Dreyfus, commencée en 1903, poursuivie pendant toute la durée de 1904, a été complètement étouffée durant l'année 1905, c'est-à-dire pendant la crise franco-alle- mande et n'a recommencé à faire parler d'elle qu'après la clôture de la conférence d'Algésiras, et nos élections de 1906...

XVH

LE POUVOIR DU ROI D'ANGLETERRE : NOS COLONIES

Le pouvoir du roi d'Angleterre sur les affaires de la France s'est prodigieusement étendu au xix^ siècle et dans les premières années du xx^; il grandira encore, à moins d'un changement de régime chez nous.

Même indépendamment de son personnel et de sa politique, notre régime est déjà, quant à son essence, du choix de l'Angleterre. Elle nous a donné la démocratie et la République. C'est à la suite de la guerre d'Amérique, des victoires et des armements de Louis XVI, qui avaient fait perdre le commandement de la mer à l'Angle- terre, que celle-ci fomenta la Révolution. C'est à la suite de l'expédition d'Alger qu'elle provoqua les journées de 1830. C'est après sa rupture avec Louis-Philippe qu'elle détermina les journées de février et l'établissement de la seconde Républi- que. Enfin, la troisième République naquit de la série des intrigues et des conflits européens que l'Angleterre avait subventionnés partout, notam- ment en Italie, depuis cinquante ans. La volonté de Bismarck n'intervint qu'à titre de cause seconde et de réalisateur immédiat.

LE POUVOIR DU ROI d'aNGLETERRE 125

Depuis, le cabinet Saint-James a trouvé une base d'opérations favorable à son influence dans notre système de discussion et de division con- stitutionnelles où l'intervention périodique de l'Étranger paraît une clause arrêtée et convenue d'avance. Mais les Anglais ont connu en France un autre bonheur, celui-ci composé en partie de nos propres mains comme pour leur donner de nouveaux moyens de nous gouverner. Ce fut la politique coloniale. Quand Bismarck nous jeta dans cette aventure, le gouvernement anglais ne fît guère qu'une opposition de grimace et d'hu- meur : car ces expéditions tapageuses donnaient à l'Angleterre une large prise sur nous, prise qui devenait d'autant plus importante et sérieuse que se multipliaient nos succès au-delà des mers. Il n'en pouvait être autrement en raison de la manière dont ces entreprises s'étaient conduites.

La vieille France a connu les revers maritimes et coloniaux. Il nous est arrivé de perdre à la fois l'Inde et l'Amérique. Pourtant les malheurs d'alors différèrent des erreurs d'aujourd'hui en ce que nos fautes de jadis, si nombreuses qu'el- les aient été, montrent, dans leur ensemble, beau- coup moins d'imprévoyance et d'absurdité. Ce premier développement colonial avait été uni intimement à la naissance et aux progrès de notre marine; marine et colonies déclinèrent en même temps, par suite de la même incurie pas- sagère ; mais leurs décadences simultanées ren- dent du moins un témoignage du sens pratique et

126 KIEL ET TANGER

du bon sens des Français d'autrefois. Lorsque nos pères négligeaient leur marine, ils ne prétendaient pas s'intéresser à leurs colonies. Ils savaient qu'on ne traverse pas la mer à pied sec et que, si l'on part pour les îles, il faut posséder quelque moyen d'en revenir. La renaissance coloniale était subor- donnée pour eux à la renaissance maritime : quand il voulut prendre sa revanche des traités de Paris, le successeur de Louis XV, qui n'était pourtant que Louis XVI, commença par construire de bons vaisseaux.

La République aura changé tout cela. Elle s'est annexé les îles et les presqu'îles, elle a créé sur tous les rivages des dépôts, des stations, des forts et des bureaux. Les colonies anciennes, comme le Sénégal, se sont agrandies à perte de vue. La Tunisie s'est ajoutée à l'Algérie. Le groupe de la Réunion, de Nossi-Bé et de Mayotte, s'est accru de l'immensité de Madagascar. L'Afrique nous a vus remonter les fleuves, cerner les lacs, envahir les déserts et les marécages. Mais, quant aux moyens d'assurer les communications de toutes ces contrées avec la mère-patrie, seule ca- pable d'y maintenir le drapeau, cette affaire pri- mordiale, cette condition de toutes les autres n'a jamais occupé que secondairement nos hommes d'État. Le cas de M. Hanotaux et de ses collè- gues de 1895 n'est pas isolé. On s'est habitué à posséder des colonies sans disposer d'une ma- rine !

De temps en temps, un publiciste ou un mi-

LE POUVOIR DU ROI d'aNGLETERRE 127

nistre, un amiral ou un député, particulièrement doué du sens de l'évidence, faisait remarquer que, entre Diégo-Suarez et Marseille ou Dakar et Bordeaux, il y avait de l'eau; cela étant, il n'était peut-être pas superflu d'avoir des bateaux gar- nis de canons pour la traversée. On convenait que notre matériel de mer n'a jamais eu le nombre suffisant ni la qualité convenable, car il corres- pondait aux nécessités de la défense métro- politaine et de quelques petites colonies de plai- sance, comme nous en avons aux Antilles et dans l'Hindoustan. Un vaste empire voulait être défendu autrement. Le nôtre est un empire ouvert, démuni et sans résistance, richesse offerte aux cupidités du plus fort. Nos explorateurs et nos trafiquants nous auront fait exécuter dix fois le geste de prendre : personne n'a songé à nous organiser en vue de retenir. Nos actions d'Asie et d'Afri- que, toutes déterminées par des affaires finan- cières, demeurent donc naturellement exposées à finir comme de très mauvaises affaires.

Pour expliquer un tel procédé, l'inconscience de la République, son absence de mémoire et de prévision doit entrer en ligne de compte : aucun régime, si médiocre ou si nonchalant qu'on veuille le supposer, n'eût conçu ni même supporté, en les connaissant, ces incohérences. Il faudrait reculer les frontières de l'ineptie pour imaginer le gou- vernement qui se dirait : « Partons coloniser sans nous assurer d'une flotte ! » Un petit État sûr de sa neutralité, la Belgique, ne l'a pas osé,

128 KIEL ET TANGER

et c'est le roi Léopold II appuyé sur l'adhésion de l'Europe entière qui a tenté le Congo à titre personnel; la création d'une marine belge aura été l'idée fixe de ses derniers jours, elle est re- prise et continuée par le jeune roi qui l'avait sou- tenue comme prince héritier. Ainsi les paradoxes les plus heureux tendent eux-mêmes à rentrer dans la loi. L'esprit humain est inhospitalier à certains contre sens. Il ne peut se donner pour hut la possession paisible ou l'exploitation sûre d'un territoire et s'y interdire la condition immé- diate de la sécurité. C'est pourquoi, dans notre politique coloniale, il n'y eut pas de négligence proprement dite, car il n'y eut pas conception. L'oubli de la marine fut un cas d'absence maté- rielle, de lacune physique dont personne ne peut être dit responsable. L'homme responsable de la faute n'existe pas. Nul ne le trouvera. La troisième République n'avait en son centre aucun organe capable de porter cette charge, ni intelligence, ni volonté, ni sens de la direction, rien d'humain. L'impulsion était partie de la Bourse de Paris; une fois en marche, la machine administrative alla, courut, vola, roula vers le but indiqué, tant qu'elle trouva des chemins rouler, mais à la mode des machines, sans rien penser et sans se soucier de rien. Les mots de « politique coloniale » ne conviennent donc pas à la succession des actes de diplomatie et de force qui nous a valu nos « possessions » lointaines. Ces accidents discon- tinus, entraînés les uns par les autres, nullement

LE POUVOIR DU ROI d'aNGLETERRE 129

conduits les uns en vue des autres, ne sont point une politique ^.

Quand le Gouvernement de la Restauration pré- parait la conquête d'Alger, il ne pouvait pas dis- tinguer toutes les suites à donner à cette affaire, mais il en avait envisagé les conditions et pesé les risques. Ceux qui citent, sous les formes les plus diverses, le bon mot du baron d'Haussez à l'am- bassadeur d'Angleterre qui l'obsédait de réclama- tions : (( Allez dire à votre maître que je m'en f... », n'observent pas assez la qualité du porte-parole de Charles X. Était-ce le ministre des Affaires étrangères, était-ce même le président du Conseil que le baron d'Haussez? Point du tout, il était ministre de la Marine. La Monarchie française, qui, encore avec Charles X, donnait cette preuve de bon sens devant l'étranger, chargeait de sa réponse à la première des puissances maritimes celui des hommes du roi qui était responsable de sa fortune sur la mer; c'était spécifier nettement qu'en par- tant pour Alger, on avait prévu l'essentiel. L'An- gleterre ne comprit pas autre chose et resta au large.

Mais, sous la troisième République, l'Angleterre adopta pour tactique de s'en tenir aux représen- tations de forme, et, en fait, d'arrondir son do- maine au fur et à mesure de l'extension du nôtre, en ayant soin de toujours tendre au contact des territoires et de développer sa sphère d'influence

1 Voir René Millet i Politique extérieure, 1898-1905.

9

130 KIEL ET TANGER

jusque sur nos propres sujets : ainsi s'emparait-elle de la totalité de l'Egypte et inondait-elle de sa propagande biblique, non seulement Madagascar, mais l'Algérie. En nous laissant agrandir, presque à notre souhait, nos propres territoires, elle se disait que ces acquisitions sans mesure reste- raient plus ou moins idéales tant qu'elle conser- vait le moyen de nous en séparer à volonté et de les fréquenter elle-même de près. La seule précau- tion qu'elle prît aux jours de partage et de délimi- tation fut de s'approprier les meilleures parts, les territoires d'un rapport immédiat, en nous lais- sant la charge de défricher, d'engraisser et de met- tre en valeur les autres. « Le coq gaulois aime à gratter le sable », disait lord Sahsbury. On se fiait à notre industrie, à notre génie et à notre goût pour faire jaillir du désert insalubre les fontaines et les jardins. La méthode avait l'avantage de nous obliger à dépenser notre argent et nos peines pour aménager le pays, instruire et encadrer les hom- mes. Ces importantes mises de fonds, incorporées à la contrée et à la race, ne seront pas perdues pour nos héritiers présomptifs. Éternel et classique exemple : ce que nous avons fait en Egypte et le parti qu'en tire l'Anglais.

Depuis vingt ans que s'y appliquent nos tré- sors, une partie des territoires coloniaux est renou- velée. Ils ont pris figure française. Le pire est devenu le meilleur par notre art. Nos soldats, nos missionnaires, nos administrateurs, nos colons mêmes, tant en Extrême-Orient que sur divers

LB POUVOIR DU ROI d'ANGLETERRE 131

points de l'Afrique, ont amélioré l'ingrate matière et stimulé les populations. Tout cela a grandi et, sinon prospéré, du moins reçu un fort tour de char- rue. Une grande richesse a été ajoutée, de main d'homme, d'homme blanc, noir ou jaune, sous la direction de la France, à l'état primitif du Tonkin, du Gongo et de Madagascar. Le peuple de proie qui voudra nous les ravir ne perdra ni l'or, ni le fer, ni le sang qu'il y versera, car il y trouvera mieux qu'une terre vierge : un pays jeune et le vieux fruit des expériences et des entre- prises de l'ancien monde. Ce qu'on nous laissait conquérir voilà vingt ans valait bien peu. Ge qu'on peut conquérir sur nous a déjà son prix, qui augmente de plus en plus.

Donc, par les colonies de la troisième Répu- blique, la France s'est rendue merveilleusement vulnérable. On a bien soutenu que leur perte ne lui infligerait qu'un dommage moral. Faut-il compter pour rien l'évanouissement de ces vingt ans d'efforts militaires, administratifs et privés?

Or, et surtout depuis qu'elle a le Japon pour doublure, il est au pouvoir de l'Angleterre de nous infliger ce malheur. Rien ne saurait l'en empê- cher, notre défense coloniale n'existant pas. Les fameuses réorganisations maritimes dont les pro- grammes se sont succédé n'ont jamais été qu'un mot. Et maintenant on n'ose même plus redire ce mot. Sous la Monarchie, on posait comme règle que la France devait tenir une marine « supérieure à toutes ensemble, celle de l'Anglais exceptée ».

132 KIEL ET TANGER

En 1878, le rapport Lamy disait encore qu'il n'y avait pas « de sécurité pour elle » si elle ne se ren- dait « capable de tenir tête à la coalition de deux « flottes », celles des puissances qui viennent immédiatement après nous. En 1905, la seule marine allemande était considérée comme équiva- lente à la nôtre. Elle nous a dépassés depuis; comme on l'a vu déjà, deux autres puissances en ont fait autant; le dernier rapport sur le budget de la marine ne nous propose plus que de tenir tête à l'Autriche et à l'Italie en Méditerranée, et l'on ne peut même plus affirmer intrépidement, comme en 1898, que nos équipages « sauraient mourir», car l'indiscipline est moins générale encore dans l'armée de terre qu'à bord de nos bâtiments.

J'ai vu des ivrognes tracer d'un doigt humide, sur une table de café, le rapide moyen d'en finir avec l'Angleterre. Notre corps d'armée tunisien longe le rivage de la Tripolitaine et prend l'Egypte à revers. Nos troupes d'Algérie traversent le Sa- hara, ramassent les postes du Soudan et du Séné- gal, violent le Congo belge et, prenant au pas de course le continent noir dans sa longueur démesurée, tombent, sans coup férir, sur le cap de Bonne-Es- pérance. Enfin une armée russe, à travers le Thibet et l'Himalaya, vient fraterniser sur le Gange avec les garnisons françaises de l' Indo-Chine. Cela est d'une facilité lumineuse. Je n'oserais pas affirmer qu'au pavillon de Flore ou à la rue Royale on n'eût

LE POUVOIR DU ROI d'aNGLETERRE 133

jamais formé quelque plan de campagne de cette force, quand on étendait nos colonies sans mesure. Comme c'est le seul plan concevable en dehors d'un effort maritime long et coûteux que personne n'a voulu commencer par le seul commencement natu- rel (par le roi), il faut bien avouer qu'on a beau- coup acquis sans prévoir qu'il faudrait monter la garde devant nos acquisitions : chaque progrés au-delà des mers n'aura donc eu pour résultat que de fournir de nouveaux gages à la maîtresse de la mer, des gages de plus en plus riches, de façon à nous mettre de plus en plus à sa merci.

Le pouvoir du roi d'Angleterre en pays de France s'étant accru à proportion de nos accrois- sements loin de France, ces territoires exotiques forment son gage matériel ; toute la politique anglaise se résumera donc quelque jour dans l'al- ternative qu'un enfant de sept ans comprendrait sans difficulté : Vous ferez noire bon plaisir, ou nous prendrons votre empire colonial. Et on nous le prendra efïectivement pour peu que nous tentions de faire les méchants; mais il est très possible que nous soyons très snges et que nos colonies nous soient enlevées tout de même.

Naturellement on s'est appliqué à nous con- duire d'abord au bout de l'extrême sagesse afin d'en avoir tout le fruit.

XVIII

L'AMITIÉ ITALIENNE ET LES DOCTRINES LIBÉRALES

Ainsi, vers 1903, 1904 et 1905, par la force même des choses, la sagesse de la France devait consister à abandonner, bon gré mal gré, son cœur et sa main à l'Angleterre; la brutale mise en demeure n'était pas nécessaire, et l'événement comportait, dans l'exécution, de fines nuances.

Edouard VII y mit tout son art. Il n'eut même pas à procéder de manière directe. Deux moyens termes le servirent auprès des gouvernants fran- çais : l'amitié italienne et les doctrines libérales. On ajouterait à ce couple d'intermédiaires un troi- sième élément, les Loges, qu'il n'y aurait lieu d'en témoigner aucune surprise, mais, toutefois, comme on étudie l'inconnu pour le ramener à des causes connues, nos lecteurs ne gagneraient pas grand'chose à apprendre qu'un mystère diplo- matique peut s'expliquer par un mystère maçon- nique. Nous examinons ces difficiles affaires en vue de les éclairer.

En ce temps-là nous possédions l'amitié de l'Italie, pour cette première raison que l'amitié italienne est quelque chose d'œcuméuique et

l'amitié italienne 135

de planétaire. On ne s'étonne plus de la ren- contrer partout, depuis qu'on l'a vue si paisi- blement installée, depuis plus de vingt ans, chez les « tedeschi » et les « barbari » de Vienne, ses anciens ennemis, oppresseurs et tyrans. Élé- ment très actif de la Triple- Alliance, l'Italie n'en a pas moins été, de tout temps, en accord étroit avec Londres. Aux heures du plan Hanotaux, quand les armes françaises, russes et allemandes semblaient tournées d'un même mouvement con- tre l'Angleterre, nul esprit clairvoyant n'aura compté sur l'Italie comme auxiliaire de cette coa- lition. On a même craint que sa marine ne fît cause commune avec la flotte anglaise pour annuler la France en Méditerranée. Depuis que la situation s'est renversée et qu'on parle, au contraire, d'une coalition anglo-française contre l'Allemagne, le pro- nostic est interverti ; c'est de sa fidélité à l' Angle- terre que l'Italie a fait douter : son plus grand inté- rêt paraît ici être allemand, et les princes de la Maison de Savoie sont aussi disposés que leurs peuples à suivre leur seul intérêt, sans se consi- dérer comme prisonniers autre part ^.

Cette indécision subtile, ce jeu alternatif de sa-

I Ces appréciations ont leur date. Nous les avons publiées dans la Gazelle de France et ï Action Française dès 1905, au moment de la crise déterminée par la démis- sion de M. Delcassé. Elles ont été curieusement confirmées depuis (février 1907) par M. Jules Hansen, ancien secré- taire intime du baron de Mohrenheim, dans son livre i L'Ambassade à Paris du baron de Mohrenheim. Les rêvé-

136 KIEL ET TANGER

vantes réserves, ce beau et froid calcul dissimulé sous un sourire qui s'adresse au vaste univers a vraiment fait de Rome « amie de tout le monde » un des grands pivots de l'Europe. C'est à Rome qu'il faut aller si l'on tient à traiter de divorce ou

lations de M. Hansen éclairent l'histoire diplomatique de la Triple-Alliance.

Constituée le 20 mai 1882, la Triple- Alliance a été renou- velée en 1887, en 1892, en 1897 et en 1902. Or, le dernier texte comporte une nouveauté remarquable, si l'on en croit M. Hansen : « Dans le traité tel qu'il était avant 1902, il y avait une clause ou mieux une réserve verbale ou écrite faite par le Cabinet italien et d'après laquelle, en aucun cas, la Triple-Alliance n'aurait pu obliger l'Italie à entrer en ligne contre l'Angleterre. Dans le renouvelle- ment de 1902, M. Prinetti a oublié de renouveler la réserve contre l'Angleterre. »

L'oubli peut s'expliquer de diverses façons. Il est cepen- dant très intéressant de constater qu'à l'heure ancienne l'antagonisme maritime et colonial de la France et de l'Angleterre pouvait ralUer l'Europe centrale à la cause française, l'Italie avait soin d'établir, par une stipulation formelle, la pérennité de sa vieille amitié anglaise. Avec le ministère Delcassé, les choses peu à peu commencent à changer d'aspect : l'entente franco-anglaise se dessine; l'accord ne sera signé qu'en 1904, mais des efforts bien connus à Rome travaillent à le préparer. On peut dire que l'affaire est en chantier dès 1898. L'Italie elle-même va contribuer à la réaliser. Elle en profite d'ailleurs, et beau- coup. Seulement, elle prend ses assurances, ou plutôt, elle modifie ses précautions d'autrefois. Avant 1902, il était entendu que rien ne pourrait l'obliger à se détacher de l'Angleterre. Cette année-là, elle ne contracte aucune obh- gation nouvelle; mais elle oublie soigneusement de faire mention de l'ancien scrupule. Elle se sent libre de violer l'amitié du grand peuple son bienfaiteur, parce qu'il va se lier d'amitié avec nous... On a beaucoup remarqué, dans le même ordre d'idées, aux funérailles d Edouard VII l'absence du roi d'Italie, qui s'était contenté de déléguer

l'amitié italienne 137

de mariage. Cela s'est dit du Vatican. C'est bien plus vrai du Quirinal. La politique anglaise y trouva son centre d'action privilégié.

Rien de plus simple que le jeu de l'Italie auprès du Gouvernement français. Ce Gouvernement ra- dical était composé de vieux hommes ou imbu des vieilles idées qui ont couru l'Europe d'il y a cinquante ans. Sous Félix Faure, un certain pré- jugé favorable à l'autorité et le jeune goût de la force, goût pervers, si l'on veut, chez des républi- cains, rapprochaient M. Hanotaux de Vienne et de Berlin. Au contraire, M. Loubet et M. Delcassé en furent instinctivement éloignés : l'origine révolu- tionnaire, l'éducation romantique, les traditions et les idées coutumières du vieux parti républicain facilitaient leur rapprochement de l'Angleterre et de l'Italie, une Italie imaginaire et une Angleterre fictive, telles que l'ignorance représen- tait l'une et l'autre à leurs yeux fermés.

Que l'Italie soit un des pays les plus autoritaires du monde, que la force publique y soit faite pour une très grande partie du loyalisme de l'armée et de l'attachement héréditaire des provinces du Nord aux droits historiques delà Maison régnante, c'était un sujet d'observation négligeable pour un parti pénétré de cette idée fixe que l'Italie devait

un prince du sang, le duc d'Aoste. Simple nuance, si l'on veut, mais significative, et qui peut montrer que l'intérêt politique de l'Italie est à peu près toujours de se ranger dans le groupement militaire dont nous sommes absents.

138 KIEL ET TANGER

être démocratique, libérale, humanitaire, « fran- çaise », concluaient-ils, du moment qu'elle était, en sa qualité de geôle du pape, la capitale de l'esprit anticlérical. Le formulaire de l'anticlé- ricalisme fut donc le grand lien entre les radi- caux français et quelques hauts dignitaires du jeune royaume. C'est une profession de foi anti- cléricale que M. Loubet formula expressément par son voyage à Rome, dont le premier effet fut de donner aux sujets de Victor-Emmanuel III une haute idée de l'influence et du crédit de leur jeune roi. Ainsi la République, si elle s'aliénait les catholiques, fortifiait une dynastie étrangère ^ et ranimait chez nous ces illusions d'amitié latine qui nous ont déjà coûté cher. En Italie, l'hostilité à l'Église désigne des passions et des sentiments, les uns amortis, les autres ravivés de façon artificielle. Cette façade nous a fait oublier l'évidence de l'intérêt présent !

On l'a écrit avec beaucoup de sens et de force : « un ministre des Affaires étrangères de France « qui n'a pas toujours dans un des tiroirs secrets « de sa table un projet pratique et étudié, libellé « dans ses moindres détails, d'une réorganisation « de l'Italie sur le type d'un gouvernement répu- « blicain, est un criminel ou un imbécile ^. » Im- bécillité, crime ou distraction, notre anarchie de

1 Sur le royaume d'Italie et l'esprit révolutionnaire, on pourra consulter notre Enqucle sur la Monarchie, p. 129. Voir aussi l'appendice VI du présent volume.

2 V Accord franco-anglais, par Denis Guibert et Henri Ferrette,

l'amitié italienne 139

gouvernement pense à autre chose : pratique et réaliste quand il s'agit de leur personne ou de leur parti, la politique générale des radicaux ne s'est jamais inspirée de l'examen des grands intérêts du pays : elle suit des idées, « idées » flottantes, souvent fausses en elles-mêmes et presque toujours contraires à notre bien.

Jadis, le monde officiel italien, le Quirinal lui- même, avait profité de l'entremise des « Nuées » républicaines pour rendre un service considé- rable au gouvernement de la reine Victoria en aidant l'Angleterre à constituer chez nous ce parti de Dreyfus, qui mit en échec la politique de M. Hanotaux sur le Nil. Non seulement, dans le monde de la cour et les salons romains les demoi- selles Amari approvisionnaient M. Gabriel Monod de leurs renseignements sur les troupes de cou- verture et le canon de 120, mais, à Paris même, l'ambassadeur^, précédemment titulaire du poste de Londres, était mêlé à toutes les intrigues anti-

I Le comte Tornielli et la comtesse, née Rostopschîne, ne passaient pas pour des amis très chauds de la France avant de se fixer à Paris. Lors de sa nomination, en janvier 1895, on rappela le toast porté deux ans auparavant, à Londres, par le comte Tornielli, à l'occasion d'une visite de l'escadre anglaise à la Spezzia. « Nous autres Italiens », avait-il déclaré, en faisant une allusion plus que transpa- rente aux grandes fêtes données à Toulon en l'honneur de l'escadre russe, « nous n'avons jamais éprouvé le besoin « de mettre la maison sens dessus dessous pour recevoir " nos amis. » Le propos discourtois et désobligeant de 1893 fut récompensé par l'accueil enthousiaste de tout ce que la société parisienne pouvait compter d'étrangers, de juifs, de protestants, et, par cooséquenli de hauts personnagea républicains.

140 KIEL ET TANGER

militaires de cette époque. L'ambassade italienne fut le quartier général de M. Reinach. Là, fut conspiré le départ du cabinet Méline. Là, dit-on même, fut inventé, désigné et choisi M. Delcassé. C'est que M. Trarieux, chargé des criminelles confidences d'un président de chambre à la Cour de cassation, M. Lœw, vint murmurer à l'oreille de l'ennemi les secrets de notre service de con- tre-espionnage ^. M. Reinach servait l'État juif, l'ambassadeur d'Italie servait le roi, son maître, qui rendait service à son cousin le roi d'Angleterre, et M. Delcassé n'avait qu'à se laisser aller à la suggestion de ces deux puissances étrangères qui, en somme, n'en faisaient qu'une. Il est allé de leur côté aussi loin que possible, jusqu'au crime de faux et d'usage de faux. Le commandant Cui- gnet l'a surabondamment démontré ^.

Mais le comte Tornielli ne néghgeait pas son pays pour ses alliés, et, s'il est vrai que le cabinet Wal- deck-Rousseau fut en partie constitué par l'Ita- lie, l'ambassadeur ne laissa pas oublier ce ser- vice ^. L'Italie obtint tous les accords commer- ciaux dont l'impécuniosité qui lui est naturelle

1 II faut lire quelques détails de cette intrigue, encore bien imparfaitement connue, dans le livre remarquable cité plus haut qu'ont publié le jeune député nationaliste Henri Ferrette et notre confrère Denis Guibert, sur le Conflil franco-allemand en 1905 (Paris, Albin Michel). Sans être toujours de l'avis des auteurs, je leur ai fait différents emprunts pour ce chapitre et les deux suivants.

2 Voir Précis de V Affaire Dreyfus, par Henri Dutrait- Ckozon.

3 Voir l'appendice VII, Le comle Tornielli.

l'amitié italienne 141

avait le plus pressant besoin. Elle les obtint même parfois à nos dépens. Lyon fut atteint dans ses soieries, ainsi que le Comtat, la Drôme et l'Ardè- che; le Languedoc soufïrit dans ses vins. Les minis- tres français se montrèrent à cette époque si accom- modants sur nos intérêts régionaux que le roi d'Angleterre dut en conclure qu'ils ne pourraient pas se montrer beaucoup plus difficiles sur un intérêt national. Il pria son rabatteur romain de nous acheminer vers lui. Le traité d'arbitrage permanent signé entre Paris et Rome fut suivi d'un accord secret laissant à l'Italie les mains libres en Tripolitaine et en Albanie, mais nous abandonnant toute initiative au Maroc. Les cri- tiques attentifs font remarquer avec beaucoup de raison que l'Italie, amie et cliente de l'Angleterre, ne nous aurait jamais laissé le Maroc ouvert sans l'aveu du cabinet de Londres. Le nom de Maroc ainsi prononcé de longs mois avant tout accord franco-anglais, prouve que l'Angleterre combinait déjà ses arrangements avec nous, l'Italie étant la courtière.

Celle-ci était également secondée, comme l'avait calculé la diplomatie d'Edouard VII, par le con- cours diffus mais constant que lui apportaient les erreurs des libéraux et des radicaux français sur la nature du gouvernement de l'Angleterre. Le plus whig des Anglais ne saurait penser sans sou- rire à l'imagination que nos pères s'étaient formée à ce propos et ^qui subsiste dans tous les lieux domine l'ignorantisme républicain.

Que le libéralisme anglais ne soit point un libéra-

142 KIEL ET TANGER

lisme, c'est ce qu'il est un peu trop facile de voir. Aristocrate, traditionnelle, profondément gouver- nementale par sa constitution de la propriété, par le recrutement de son armée de mer, par ses mœurs générales, sa cruelle et pure justice, son régime pénitentiaire et fiscal ; aussi antidémocrate qu'il est possible; dévouée depuis deux siècles à la religion de la raison d'État; royaliste au sur- plus et résolument fidèle à sa dynastie; inconnue et fermée au reste du monde, mais se dévelop- pant, pénétrant et tyrannisant en tout lieu, l'An- gleterre contemporaine, celle qui est forte, non l'Angleterre prédicante et biblomane du xvii® siè- cle (qui peut reparaître au xx®, mais à la condition de tout compromettre et de tout gâcher de ce qui la fit prospère et puissante), cette Angleterre doit être jugée à peu près aussi libérale que put l'être Garthage dans l'antiquité ou Venise moderne. Elle n'est la patrie de la Liberté qu'en un sens : l'admi- ration ou le pastiche de ses institutions les plus inimitables a servi à faire quantité de révolutions et d'émeutes sur le continent. Tel a été le rôle bien anglais des idées « anglaises ». Un rôle utile à l'Angleterre qui, dans l'isolement splendide qu'elle devait à la nature, a à cette politique une paix profonde. Les idées anglaises ont causé, en particulier, l'abaissement de la France; mais, comme elles ont fait la fortune du parti libéral et des républicains, ces derniers ont toujours pen- ché pour l'Angleterre. s L'essence commune du libéral et du radical

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en France se reconnaît à ce fait que tous deux se dévouent à leur pays sous une condition qua- siment religieuse. On ne saurait trop rappeler l'excellente définition de ce patriotisme condi- tionnel donnée par M. Ranc, quand en 1898 il assurait qu'il lui était agréable d'entendre crier à l'étranger ^ : « Vive la France », « mais » « la France de la Révolution ». Quand on est pour « la France mais », et quand, par surcroît, l'on con- naît que ce « mais » révolutionnaire, axiome mystique antérieur et supérieur au patriotisme, est inspiré des révolutions qui agitèrent ancien- nement l'Angleterre, on est aussi tenté de placer le berceau de ces principes immortels au-dessus du berceau de notre chair périssable. Avant de cal- culer l'intérêt de la France, le parlementaire de vocation le subordonne à l'intérêt de la Liberté dans le monde, telle qu'on l'invoque, suppose-t-il, dans la Mère des Parlements.

Dès lors, quand il est franc, quand il est administré par une équipe radicale bien pénétrée du libéralisme confessionnel, le régime républi- cain enferme quelque chose de profondément et de passionnément étranger, une arrière-pensée qui nous abaisse en particulier devant les Anglais, qui les préfère à nous et qui nous subor- donne à eux, un sentiment qui, s'il le fallait, nous sacrifierait à leur avantage. La République conservatrice de 1895 avait oublié cet esprit et

1 II faisait le récit d'un voyage en Belgique.

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l'avait même remplacé par des traits de jactance à l'adresse de l'Angleterre : la République radicale réintégra les traditions du vieux parti. Elle res- taura les vieux sentiments de subordination à la sagesse anglaise, tant admirée de Voltaire, de Rousseau et de Montesquieu, élément d'humilité assez dangereux, sorte de trahison inconsciente mais formelle, qui est gravée au cœur de ses diri- geants.

Sur toute chose ils élevèrent le bonheur et l'hon- neur d'une association avec les « nations libé- rales », c'est-à-dire avec l'Angleterre d'abord, et cette entente fut considérée comme un bien trop urgent pour être différée jusqu'à l'acquisi- tion d'une forte situation militaire continentale qui nous eût permis de causer d'égal à égal avec notre associée. Certes, on ne put traiter tout de suite, sous peine de blesser l'opinion encore meurtrie des menaces de Fachoda. Mais on organisa de doctes campagnes de presse. Le « tsa- risme » et le gouvernement du « Kaiser » furent rétablis dans leur ancienne dignité d'épouvan- tail pour électeurs. On vanta l'avantage huma- nitaire d'un accord entre les États doués de l'inestimable trésor d'un Parlement, les races privilégiées, les peuples élus. L'opinion radicale insista sur la hiérarchie spirituelle des constitu- tions politiques. Les unes font le salut des peu- ples, et les autres suffisent à consommer leur damnation « Venez mes brebis ! Allez, mes boucs. » Un ordre du jour du Grand-Orient de France

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a proclamé que les insurrections, jadis le plus saint des devoirs, deviennent abominables et scan- daleuses dans les pays qui affichent sur les murs la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. L'Empire britannique brillait au premier rang de ces oints du seigneur. Personne ne se demanda ce que deviennent, au surplus, les droits de l'Homme quand la marine anglaise recrute ses équipages par le procédé de la « presse » ^. On nous exhorta simplement à acclamer le roi d'Angleterre, ses vaisseaux